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La liste des domaines de formation admissibles au PEQ

14 novembre 2019

Le gouvernement a reculé deux fois dans son projet de limiter l’application du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) à certains niveaux et domaines de formation. Cela dit, il est possible qu’il revienne avec une nouvelle liste de domaines de formation établie cette fois en collaboration avec les organismes qui se sont opposés à la première liste, alors que la plupart ou tous ces organismes contestent en premier lieu l’utilisation même d’une telle liste.

Comme j’ai travaillé 20 ans dans ce domaine pour le fédéral, parfois en collaboration avec mes collègues d’Emploi-Québec, je comprends assez bien ce qui s’est passé et ce qui pourrait se passer avec la nouvelle liste. Je vais donc tenter ici d’expliquer les problèmes avec la méthode utilisée. Les médias ont abordé certains de ces problèmes, mais pas tous.

Professions sélectionnées

– source utilisée : La première étape de cet exercice a été de sélectionner les professions pour lesquelles on s’attend à des «pénuries» ou à un manque d’offre au cours des prochaines années. Selon «un membre de la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT)», «M. Jolin-Barrette s’est largement inspiré du rapport État d’équilibre du marché du travail : Diagnostics pour 500 professions produit par le ministère du Travail et la CPMT afin de dresser la liste des domaines de formation admissibles au PEQ». Cette affirmation est tout à fait crédible. Notons que ces travaux sont aussi diffusés sur le site IMT en ligne d’Emploi-Québec, qui fournit plus d’information par profession que le document de base.

Le document cité par le membre de la CPMT classe les 500 groupes de base (appelés couramment «professions») de la Classification nationale des professions (CNP) en quatre catégories, soit les professions en déficit (25 pour l’ensemble du Québec et entre 13 et 58 selon les régions), en équilibre (387, soit 77 % des professions, pour l’ensemble du Québec), en surplus (12) et sans diagnostic (76, mais entre 125 et 365 selon les régions). J’ai constaté que la liste des formations contient celles qui correspondent aux 25 professions en déficit, mais évidemment pas toutes celles qui correspondent aux 387 professions en équilibre. Le bout qui me manque est de savoir comment les professions de cette deuxième liste ont été sélectionnées et sur quelles bases, mais quelques vérifications m’ont permis de constater que les professions des premières pages de la liste des professions en équilibre ont été plus souvent sélectionnées que celles des pages suivantes. Mais, cela ne semble pas avoir été fait de façon systématique.

– méthodologie : Le document contient une section qui décrit les étapes suivies pour évaluer les perspectives des professions. J’en présente ici une version simplifiée qui se concentre sur les étapes, mais ne détaille pas les façons de les réaliser.

  • la première étape est de prévoir l’évolution économique au cours des cinq à dix prochaines années; pour ce, Emploi-Québec se base sur les prévisions économiques à moyen et à long terme du Conference Board du Canada;
  • on répartit ensuite ces prévisions par industrie (41 industries ou regroupements d’industries);
  • puis, on estime la productivité du travail par industrie, et on obtient ainsi des prévisions d’emploi par industrie, qu’on répartit ensuite par région économique;
  • on calcule ensuite la demande d’emploi (croissance d’emplois et besoins de remplacement dus à la retraite) par industrie et on la répartit selon les 500 groupes professionnels en fonction d’une matrice industries-professions provenant du recensement (ce qui donne 20 500 cellules par année, soit 500 x 41);
  • on estime ensuite l’offre en fonction des prévisions du nombre de sortant.es du système scolaire et de l’immigration nette;
  • cette offre est ensuite répartie par profession et ensuite par région à l’aide d’une matrice de conversion des programmes d’études vers les professions en fonction entre autres des professions occupées par les sortant.es et les immigrant.es au cours des années précédentes;
  • la comparaison de l’offre et de la demande permet d’accoler une cote de perspectives aux professions (en déficit, en équilibre, en surplus et sans diagnostic);
  • le tout est ensuite validé par les économistes régionaux de Services Québec et par des consultations avec des partenaires comme les comités sectoriels de main-d’œuvre.

J’ai présenté cette méthodologie pour montrer que, même fait avec le plus de rigueur possible, cet exercice comporte son lot d’hypothèses et d’incertitude. J’ajouterai que les données utilisées présentent pour la plupart des marges d’erreur importantes, surtout par profession et encore plus par région. C’est d’ailleurs pourquoi la proportion de professions sans diagnostic est beaucoup plus élevée dans les régions (surtout dans celles qui comptent le moins d’emplois) que pour l’ensemble du Québec. On mentionne en plus dans le document que bien des événements peuvent survenir et influencer les diagnostics contenus dans ce document (récession, changements technologiques, exigences différentes, modifications aux conditions de travail, désintérêt à des programmes d’études, etc.).

Appariement des professions avec les programmes de formation

Comme mentionné dans la section précédente, Emploi-Québec utilise une matrice de conversion des programmes d’études vers les professions, matrice qu’on peut aussi utiliser de façon inverse (des professions vers les programmes d’études), même si elle n’est pas conçue à cette fin. C’est ce que les personnes qui ont produit la liste des domaines de formation admissibles au PEQ semblent avoir fait. Or, cet exercice est périlleux. En effet, si la très grande majorité des diplômé.es des programmes en santé, en éducation, en informatique et en génie travaillent dans des professions précises (et encore, pas tou.tes), c’est loin d’être le cas dans toutes les formations. Par exemple, le site IMT en ligne a répertorié 16 programmes de formation pouvant mener à la profession 1123 professionnels/professionnelles en publicité, en marketing et en relations publiques. On y trouve entre autres le baccalauréat en communications et journalisme que les journalistes Romain Schué et Alexandre Duval de Radio-Canada qui ont publié un excellent article sur la liste de formation ont considéré comme une erreur en raison des mises à pied de journalistes dans les salles de rédaction. En fait, la majorité des diplômé.es de ce baccalauréat ne se trouvent pas des emplois en journalisme, mais bien plus dans le domaine des relations publiques, comme on peut le lire dans cet article.

Et les exemples du genre sont nombreux. C’est aussi ce qui explique la présence sur cette liste du baccalauréat en sciences domestiques dont on a fait les gorges chaudes la semaine dernière parce que ce cours n’est plus donné et qu’il s’enseignait «au siècle dernier» à des jeunes femmes pour qu’elles deviennent de bonnes ménagères. Or, on retrouve dans le site IMT en ligne ce programme associé à la profession 4164 recherchistes, experts-conseils/expertes-conseils et agents/agentes de programmes en politiques sociales avec 16 autres programmes de formation (mise à jour : ce programme a été retiré de cette page après la parution de ce billet). Et comme cette profession est dans la liste des professions en équilibre (quand même assez loin), probablement qu’elle a été sélectionnée et que l’application mécanique de la matrice de conversion a amené ce baccalauréat dans la liste des domaines de formation admissibles au PEQ. Cela est un peu étrange, car les 17 programmes associés à cette profession ne sont pas tous dans cette liste. En plus, on peut se demander pourquoi ce programme s’est retrouvé associé à cette profession. On peut voir sur cette page qu’un des exemples d’appellations d’emploi dans cette profession est «conseiller/conseillère en économie domestique» et que les tâches des membres de cette profession consistent entre autres à administrer «des programmes dans des domaines tels que (…) l’économie domestique». On peut donc penser que la ressemblance entre l’expression «économie domestique» et le titre de ce baccalauréat («sciences domestiques») serait à la source de cette confusion.

Les journalistes de Radio-Canada ont aussi noté la présence dans cette liste du diplôme d’études professionnelles (DEP) en modelage qui n’existe plus. En fait, il y en a d’autres, comme le DEP en assistance à la personne à domicile qui a été fusionné avec le DEP en assistance à la personne en établissement pour créer le DEP en assistance à la personne en établissement et à domicile. Ces exemples montrent l’importance de faire le ménage dans ses bases de données!

Un autre aspect de la question peu ou pas abordé par les médias est le fait que la liste des domaines de formation admissibles au PEQ est formée de 64 baccalauréats, mais de seulement 24 maîtrises et sept doctorats. En fait, dans bien des cas, la liste ne contient que le seuil d’entrée dans une profession. Par exemple, le baccalauréat en service social est dans la liste, mais pas la maîtrise ni le doctorat! Pourtant, l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec précise sur son site que «Les travailleurs sociaux possèdent une formation de baccalauréat ou de maîtrise en travail social». La maîtrise n’est pas une nuisance, mais bien un atout! Il en est de même pour bien d’autres disciplines.

Par contre, le baccalauréat et la maîtrise en ergothérapie sont dans la liste (ainsi que ceux en physiothérapie), même si la maîtrise professionnelle en ergothérapie est exigée pour devenir membre de l’Ordre des ergothérapeutes du Québec (et de l’Ordre professionnel de la physiothérapie comme physiothérapeute), ce qui est logique, car le baccalauréat est exigé pour s’inscrire à la maîtrise. On voit donc que le traitement des programmes de formation dans cette liste n’est pas uniforme.

Finalement, il faut souligner que six des sept domaines de doctorat contenus dans la liste sont les seuils de formation exigés pour accéder aux professions liées (chiropraticien.ne, médecin, dentiste, vétérinaire, optométriste et psychologue), alors que le septième me semble imprécis. En effet, le doctorat en «Autres professions de la santé» ne semble pas exister; cette appellation ressemble à un regroupement de plusieurs programmes d’études. Encore là, on semble rejeter l’apport d’une formation plus poussée dans un domaine en ne retenant que les doctorats des domaines où ils représentent la formation minimale exigée.

Bref, on semble n’avoir indiqué dans la plupart des cas que le seuil d’études exigé pour accéder à une profession, sans tenir compte que des études plus avancées peuvent être un atout et sont en fait parfois exigés dans certains postes.

Pertinence d’une telle liste

Même avec une collecte rigoureuse de données qualitatives et quantitatives, il n’y a jamais de certitudes dans ce domaine. On a en effet vu que les données utilisées sont fragiles et le sont encore plus quand on parle de celles par régions économiques, et on sait que des prévisions, c’est difficile, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir! Il faut aussi savoir que le but de l’établissement de perspectives dans les professions est en fait d’éclairer un choix de carrière, pas de décréter quelles professions seront vraiment en surplus ou en déficit dans cinq ou dix ans. Quand en plus on utilise les résultats d’un tel exercice pour sélectionner des programmes de formation liés à ces professions, on ajoute une couche d’imprécision à un exercice qui en comporte déjà beaucoup.

J’ai même résisté pendant des années à accoler une cote du genre «en déficit» et «en surplus» (j’utilisais «les perspectives dans cette profession sont bonnes» satisfaisantes, mauvaises ou indéterminées) pour la simple raison que ce qui est «bon» pour les uns ne l’est pas nécessairement pour les autres. Une personne passionnée ou possédant des aptitudes avancées dans un domaine a priori «en surplus» aura souvent plus de possibilités de trouver un emploi qu’une personne qui ne choisit une carrière qu’en raison de la cote «en déficit» qui y est accolé, sans y être vraiment intéressée (et c’est encore pire si elle ne possède pas les aptitudes requises!). Si une personne est passionnée par plus d’un domaine et possède les compétences dans tous ces domaines, là, la cote pourra l’aider à faire un choix. De même, une personne avec des contacts dans un domaine qu’on juge pas très ouvert aura souvent plus de possibilités d’occuper un emploi qu’une personne sans contacts dans un domaine pourtant prometteur. Or, la caractéristique des étudiant.es pour lesquels on a établi cette liste est justement d’avoir développé des contacts. J’ai frémi quand j’ai lu qu’une personne qui avait déjà un emploi dans son domaine à Montréal se faisait dire de déménager dans le Bas-Saint-Laurent pour avoir droit de rester au Québec. Le ridicule ne tue pas, mais il peut détruire des vies…

Je suis même en accord avec des représentant.es du patronat (une fois n’est pas coutume…) qui ont dit qu’il «faut savoir que ces listes, même si elles sont établies sur des bases rigoureuses, sont très restrictives, plutôt imprécises et qu’elles fluctuent dans le temps. Des métiers en équilibre théorique peuvent devenir très demandés dans un court laps de temps». Bref, même s’il n’y avait pas d’erreurs dans cette liste, ce processus serait voué à l’échec. Il semble au moment où j’écris ces lignes que le ministre «n’a pas fermé la porte à une suppression de cette fameuse liste de domaines de formation». On ne peut qu’espérer que cela soit ce qu’il décide de faire.

Et alors…

De toute façon, cet exercice aurait dû être précédé d’une analyse de la situation sur le marché du travail des immigrant.es reçu.es qui ont été accueilli.es dans le cadre du PEQ pour savoir s’il y a vraiment un problème avec le programme actuel. En fait, on ne le sait pas, bien qu’on puisse en douter en consultant les données disponibles sur cette situation chez les titulaires de diplômes collégiaux et universitaires obtenus au Québec, ainsi qu’en tenant compte de la forte baisse du taux de chômage des immigrant.es au cours des dernières années. Ce gouvernement n’a malheureusement pas le réflexe de regarder les faits avant d’agir.

Finalement, le rejet presque systématique dans ce genre de liste des domaines liés aux sciences sociales, aux arts, aux sciences humaines et aux humanités pose problème. Ce ne sont pas des travailleur.euses temporaires qu’on veut sélectionner, mais des personnes qui comptent passer leur vie au Québec. Comme le disait Normand Baillargeon dans sa chronique de samedi dernier dans Le Devoir, «on ferait bien de rappeler (…) qu’en éducation, l’importance des disciplines ne saurait être décidée sur la base d’un seul calcul de rentabilité économique». Il montre ensuite que les titulaires de diplômes dans ces domaines sont essentiels pour avoir une économie bien équilibrée et une société bien vivante. Je ne peux qu’être d’accord avec lui à ce sujet. Alors, monsieur le ministre, un dernier recul?

5 commentaires leave one →
  1. 17 novembre 2019 21 h 03 min

    Un autre aspect bien expliqué par Gérard Beaudet :

    «La réforme du PEQ ne relève donc pas exclusivement d’une conception stratégique – et étroitement économiste – de l’immigration. Elle n’est pas davantage exclusivement arrimée à une politique de développement économique. Elle révèle en effet, par ce qu’elle tait, les atavismes d’un provincialisme qui ne demande qu’à être sollicité pour se manifester. L’adhésion du gouvernement Legault au libéralisme économique ne doit pas faire illusion. Comme dans le duplessisme, ce libéralisme cohabite avec un conservatisme social aux racines profondes. Il y a certes lieu de s’en inquiéter.»

    http://plus.lapresse.ca/screens/c255f97b-338d-4f20-9af2-8dee19ba19c9__7C___0.html

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  2. 20 novembre 2019 0 h 50 min

    Et encore :

    «Les cégeps et les universités plaideront pour l’inscription de tous les programmes menant à un diplôme d’études collégiales (DEC), de baccalauréat, de maîtrise ou encore de doctorat à la nouvelle liste des domaines de formation admissibles au PEQ, à laquelle l’élu caquiste tient mordicus.»

    Et aussi, sur les programmes en sciences humaines :

    «Mme Jean tente de dissiper l’idée reçue selon laquelle les diplômés de programmes comme l’anthropologie, l’histoire et la philosophie vivront dans l’indigence.

    « On a besoin de ce monde-là… de plus en plus ! » a-t-elle fait valoir à l’autre bout du fil. Plus d’un diplômé d’un programme de sciences humaines occupe un emploi bien rémunéré dans le monde de l’intelligence artificielle, a-t-elle illustré. « Tu acquières toute une série de compétences qui te permettent d’évoluer avec le marché du travail. Tu es presque assuré d’avoir un travail avec une bonne rémunération et avec lequel tu vas être capable d’évoluer, avec un minimum de formation continue », a-t-elle souligné.»

    https://www.ledevoir.com/societe/education/567387/immigration-resserrer-l-acces-au-peq-est-vain-selon-les-cegeps-et-les-universites

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  3. 21 novembre 2019 23 h 38 min

    J’ai écrit dans ce billet :

    «Or, on retrouve dans le site IMT en ligne ce programme [le baccalauréat en sciences domestiques] associé à la profession 4164 recherchistes, experts-conseils/expertes-conseils et agents/agentes de programmes en politiques sociales avec 16 autres programmes de formation»

    Je viens de constater que ce programme a été retiré de cette page. Je m’en doutais bien!

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