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Trois études sur l’immigration

22 novembre 2019

Statistique Canada a publié trois études portant sur l’immigration au cours des deux dernières semaines. Même si les médias ont parlé un peu de deux de ces trois études, j’ai voulu les regarder moi-même pour pouvoir mieux interpréter leurs résultats.

Première étude

Intitulée Tendances du taux de citoyenneté chez les nouveaux immigrants au Canada, cette étude de Feng Hou et Garnett Picot (probablement l’analyste du gouvernement fédéral que je respecte le plus) «porte sur les tendances en matière de taux de citoyenneté (le pourcentage d’immigrants devenant citoyens canadiens) chez les immigrants récents arrivés au Canada de cinq à neuf ans avant un recensement donné» de 1991 à 2016.

Après avoir mentionné les avantages de la citoyenneté (dont le droit de vote et le droit de demander un passeport canadien), les auteurs décrivent les données utilisées (recensements). L’étude porte sur les «immigrants légaux âgés de 18 ans et plus au cours d’une année de recensement donnée» «arrivés au Canada de cinq à neuf ans avant chaque recensement». Ce choix s’explique par le fait que les immigrant.es doivent résider un certain temps au Canada avant de pouvoir obtenir la citoyenneté canadienne. Cette période est passée de trois ans au cours des quatre années précédant la demande avant le 15 juin 2015 à 1 460 jours (quatre ans) au cours des six années précédentes à partir de cette date (et a diminué à 1 095 jours au cours des cinq années précédentes à compter du 11 octobre 2017, période non couverte par l’étude), ce que François Legault ignorait lors de la dernière campagne électorale…

– résultats : Le graphique ci-contre montre que le taux de citoyenneté :

  • est passé de 81,1 % en 1991 à 85,8 % en 2016 pour l’ensemble des immigrant.es (barres bleu foncé);
  • est passé de 81,6 % en 1991 à 86,2 % en 2016 pour l’ensemble des immigrant.es âgé.es de 18 ans et plus (barres bleues); ces deux hausses sont attribuables en premier lieu à l’augmentation de ce taux chez les immigrant.es résidant au Canada depuis au moins 10 ans;
  • est passé de 68,6 % en 1991 à un sommet de 75,4 % en 1996 pour les immigrant.es âgé.es de 18 ans et plus arrivé.es au Canada depuis cinq à neuf ans (barres bleu pâle), puis a diminué graduellement pour atteindre 60,4 % en 2016, près de la moitié de cette baisse (7,1 points de pourcentage sur 15,0) ayant eu lieu entre 2011 et 2016, baisse sûrement due en partie à l’allongement de la période de présence au Canada exigée depuis 2015.

La baisse depuis 1996 du taux de citoyenneté des immigrant.es âgé.es de 18 ans et plus arrivé.es au Canada depuis cinq à neuf ans fut beaucoup plus forte parmi les familles gagnant moins de 10 000 $ (en $ de 2015), avec une baisse de 23,5 points (de 75,0 % à 51,5 %), que chez les familles ayant un revenu plus élevé, par exemple de 11,0 points (de 76,7 % à 65,7 %) chez celles gagnant de 50 000 $ à 100 000 $ et de seulement 3,0 points (de 69,7 % à 66,7 %) chez celles gagnant plus de 100 000 $. Elle fut de 29,5 points chez les immigrant.es ne parlant ni le français ni l’anglais (de 62,1 % à 32,6 %), de 16,4 points chez les immigrant.es ayant une autre langue maternelle, mais parlant l’anglais ou le français, et de seulement 8,2 points chez les immigrant.es ayant l’anglais ou le français comme langue maternelle.

Le taux de citoyenneté a moins diminué chez les immigrant.es les plus scolarisé.es que chez ceux et celles qui l’étaient moins. Il a varié énormément selon le pays de provenance, passant d’une hausse de 9,4 points chez les immigrant.es provenant de l’Europe méridionale à une baisse de 38,1 points chez ceux et celles provenant de l’Asie de l’Est (dont la Chine), possiblement en raison de l’«essor économique de la Chine». Il a baissé de 12,5 points chez les immigrant.es venant de l’Afrique, qui avaient néanmoins en 2016 le taux le plus élevé (73,8 %, le plus bas, 40,5 % étant celui des personnes provenant des États-Unis malgré une hausse de 2,1 points depuis 1996). Les auteurs notent à ce sujet que «les immigrants originaires de pays plus riches présentant une grande stabilité sociale et de solides droits de la personne sont moins portés à devenir citoyens canadiens». Par contre, ils ne fournissent pas d’explications sur le fait que leur taux de citoyenneté a augmenté (ou moins baissé) entre 1996 et 2016, alors que celui des immigrant.es provenant de pays pauvres a diminué assez fortement.

Malheureusement, l’étude ne fournit pas de données par province, donc pour le Québec. Autre déception, elle propose peu de facteurs pour expliquer les différences du taux de citoyenneté et du niveau de ses baisses selon les caractéristiques des immigrant.es (revenus, scolarité, connaissance de la langue ou pays de provenance). J’en ai retenu seulement trois, soit le changement de 2015, l’essor économique de la Chine et la stabilité sociale des pays plus riches. Cela dit, ses constats peuvent permettre de les analyser pour mieux comprendre l’évolution des taux de citoyenneté. Pour cela, elle est précieuse. Aurons-nous droit à une suite bientôt?

Deuxième étude

Intitulée Travailleurs étrangers temporaires au sein de la population active du Canada : permis de travail ouverts et permis liés à un employeur donné, cette étude de Yuqian Lu et Feng Hou «vise à comparer la population active des travailleurs étrangers temporaires possédant un permis de travail ouvert et de ceux possédant un permis lié à un employeur donné» de 2001 à 2016.

– introduction : «Les travailleurs étrangers temporaires (…) obtiennent principalement des permis de travail dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTÉT) ou du Programme de mobilité internationale (PTI)». Les participant.es au PTÉT sont titulaires d’un permis de travail lié à un employeur donné (PTED) tandis que la majorité des participant.es du PTI possèdent un permis de travail ouvert (PTO). Cette étude vise à analyser l’impact de cette différence sur leur niveau de participation au marché du travail. La source utilisée à cette fin est le revenu déclaré sur les feuillets T4 (état de la rémunération payée) émis par les employeurs jumelé au Fichier des résidents temporaires.

– évolution du nombre de titulaires de PTED et de PTO : De 2001 à 2016, le nombre de titulaires de PTO est passé d’environ 87 000 à 377 700, une hausse de plus de 300 %, celui de titulaires de PTED à niveau élevé de compétences de 106 700 à 135 900, une hausse de 27 %, et celui de titulaires de PTED à faible niveau de compétences de 34 400 à 77 800, une hausse de 125 %. La proportion des travailleur.euses étranger.ères temporaires qui possédaient un PTO est ainsi passé de 37 à 62 % de 2001 à 2016, tandis que celle des titulaires de PTED à niveau élevé de compétences est passée de 46 à 22 % et celle des titulaires de PTED à faible niveau de compétences de 15 à 13 %.

– revenus et taux de déclaration de revenus : Le pourcentage de travailleur.euses étranger.ères ayant reçu des T4 est passé de 2001 à 2016 :

  • de 51,7 à 60,7 % chez les titulaires de PTO;
  • de 21,8 à 43,5 % chez les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences;
  • de 65,1 à 84,5 % chez les titulaires de PTED à faible niveau de compétences.

Les auteurs expliquent le faible taux de réception de T4 chez les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences par le fait que certaines de ces personnes étaient payées par des entreprises situées hors du Canada (sans pouvoir estimer la fréquence de ces cas).

Parmi les travailleur.euses étranger.ères temporaires ayant reçu des T4, la médiane des revenus en dollars constants de 2016 est passée de 2001 à 2016 :

  • de 9700 $ à 16 200 $ chez les titulaires de PTO;
  • de 52 100 $ à 47 300 $ chez les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences;
  • de 12 400 $ à 19 000 $ chez les titulaires de PTED à faible niveau de compétences.

Les auteurs expliquent que la baisse de revenus chez les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences par la hausse de leur proportion occupant des emplois de technicien.nes ou dans des métiers spécialisés, et en conséquence, par la baisse de leur proportion occupant des emplois de niveau professionnel. Le faible revenu médian chez les titulaires de PTO pourrait provenir de faibles périodes d’emplois rémunérés par un employeur canadien et du fait qu’une partie de leur travail était rémunéré par des entreprises situées hors du Canada.

– par province et industrie : La part de ces travailleur.euses étranger.ères sur le nombre total de T4 émis est passé de 1,0 % en 2001 à 1,8 % en 2016. Cette part varie grandement par province. Elle était en 2016 de 0,8 % au Nouveau-Brunswick, de 1,3 % au Québec et de 3,0 % en Colombie-Britannique. Selon les 12 secteurs industriels principaux, cette part était en 2016 la plus élevée dans celui de l’agriculture, foresterie, pêche et chasse (13,6 %, dont 12,8 % chez les titulaires de PTED à faible niveau de compétences, sûrement en très grande partie des travailleur.euses agricoles) et la moins élevée dans celui des soins de santé et assistance sociale (0,7 %). C’était toutefois, à ma grande surprise, dans les services d’hébergement et de restauration qu’on retrouvait la proportion la plus élevée de titulaires de PTO (3,4 %).

– durée des permis de travail et transition : Parmi les travailleur.euses étranger.ères arrivé.es en 2006 et toujours présent.es en 2016, ce sont les titulaires de PTED à faible niveau de compétences qui ont eu le taux le plus élevé d’obtention du statut de résident permanent (50,7 %), suivi.es de près par les titulaires de PTO (47,4 %), loin devant les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences (19,8 %). Les tendances des travailleur.euses étranger.ères arrivé.es en 2011 et toujours présent.es en 2016 étaient similaires (43,4 %, 33.9 % et 16,6 %).

Même si les données utilisées dans cette étude ont des lacunes importantes, surtout lorsque ces personnes sont rémunérées par des entreprises situées hors du Canada, cette étude permet de constater que les emplois occupés par les travailleur.euses étranger.ères varient grandement, tant en fonction du programme qui permet leur arrivée au Canada que de leur niveau de compétence. On voit entre autres que les travailleur.euses étranger.ères titulaires de PTED à faible niveau de compétences sont peut-être les plus médiatisées, mais ne représentaient que 13 % de ces travailleur.euses, la grande majorité ayant des compétences bien plus élevées.

Troisième étude

Intitulée Résultats en éducation et sur le marché du travail des enfants issus de l’immigration selon leur région d’origine, cette étude de Martin Turcotte «examine les résultats sur le plan de la scolarité et du marché du travail d’une cohorte d’enfants issus de l’immigration qui étaient âgés de 9 à 17 ans en 2006» ainsi que la situation sur le marché du travail des jeunes âgé.es de 30 à 34 ans en 2016.

– introduction : La proportion d’immigrant.es est en hausse constante au Canada. La situation des enfants des immigrant.es, appelés jeunes «issus de l’immigration» (IDI) dans l’étude, qu’ils et elles soient né.es au Canada ou à l’étranger, tant sur le plan des études que sur le marché du travail, devient donc aussi de plus en plus importante à suivre. Pour ce, l’auteur utilise les données des recensements de 2006 et de 2016.

– résultats en éducation des jeunes âgé.es de 9 à 13 ans en 2006 : La proportion des jeunes âgé.es de 9 à 13 ans en 2006 qui avaient obtenu au moins un diplôme d’études secondaires (DES) 10 ans plus tard était de 91 % chez les jeunes canadien.nes de troisième génération ou plus (TGP), mais de 96 % chez les jeunes IDI. Cette proportion variait de 84 % chez les jeunes IDI dont les parents viennent de l’Amérique centrale, à 91 % chez les jeunes IDI venant des Antilles et des Bermudes, et à au moins 94 % pour tous les autres, le sommet (98 %) étant atteint par ceux et celles provenant d’Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est (voir ce graphique pour l’ensemble des résultats). Les jeunes IDI étaient aussi proportionnellement plus nombreux à avoir obtenu des diplômes d’études postsecondaires (72 par rapport à 67 %), universitaires (43 par rapport à 29 %) et dans un domaine des STGM (science, technologie, génie et mathématiques, 12 par rapport à 6 %), comme on peut le voir dans le tableau de cette page. Ce sont les jeunes IDI dont les parents viennent de l’Asie de l’Est qui avaient les taux les plus élevés dans ces trois types de diplômes (82 %, 67 % et 24 %).

Dans tous ces pays, les résultats des filles étaient plus élevés que ceux des garçons. Ces résultats sont aussi influencés par le niveau de scolarité des parents, leur revenu, leur emploi et leur type de famille (mariés, en union de fait ou seuls). Or ces caractéristiques diffèrent grandement selon le pays d’origine des parents des jeunes IDI et sont fortement corrélées avec les résultats. L’auteur présente un graphique qui ajuste les résultats en tenant compte de ces différences. Selon les pays (ou régions), ces caractéristiques expliquent entre 10 et 100 % (moyenne non pondérée de 44 %) des écarts entre les jeunes IDI et TGP de la probabilité d’obtenir un DES. Les résultats sont toutefois moins spectaculaires pour expliquer les écarts de la probabilité d’obtenir un diplôme d’études postsecondaires ou universitaire.

– résultats sur le marché du travail des jeunes âgé.es de 30 à 34 ans en 2016 : Les deux facteurs qui influencent le plus le taux d’emploi moins élevé des immigrant.es est la faible reconnaissance des diplômes obtenus à l’étranger et la maîtrise insuffisante du français et de l’anglais. Ces facteurs ne devraient pas nuire aux jeunes IDI. Au contraire, leur scolarité plus élevée devrait les avantager. Et, c’est bien le cas. Le taux d’emploi des jeunes IDI âgé.es de 30 à 34 ans en 2016 était de 83,3 % par rapport à 81,8 % chez les TGP du même âge (79,9 % par rapport à 78,9 % chez les femmes et 86,5 % par rapport à 84,8 % chez les hommes). Ce taux variait de 76,8 % chez les IDI dont les parents viennent d’Amérique centrale à 86,6 % chez les IDI de l’Asie de l’Est. Quand on tient compte du niveau de scolarité et des autres variables sociodémographiques, ce léger avantage disparaît toutefois pour devenir un léger désavantage, surtout en raison du faible taux d’emploi des femmes dont les parents viennent de certaines régions, notamment de l’Amérique centrale, de Asie de l’Ouest et centrale, et du Moyen-Orient.

Les revenus d’emploi moyens des jeunes IDI étaient en 2016 un peu plus élevés que ceux des TGP (46 580 $ par rapport à 43 470 $), l’écart étant plus grand chez les femmes (40 660 $ par rapport à 35 530 $) que chez les hommes (52 920 $ par rapport à 52 430 $). L’écart global de 3110 $ variait de -5800 $ chez les IDI dont les parents viennent des Antilles et des Bermudes (écart concentré chez les hommes) à 12 200 $ chez les IDI de l’Asie de l’Est (voir le tableau 6 sur cette page). Quand on tient compte du niveau de scolarité et des autres variables sociodémographiques, cet écart devient légèrement négatif, à la fois chez les hommes et chez les femmes (voir le tableau 7 sur cette page).

Notons que l’étude contient aussi des analyses et des données sur les revenus d’emploi moyens des hommes et des femmes travaillant à temps plein et à l’année, ainsi que sur les revenus de ceux et celles qui sont titulaires d’un diplôme universitaire.

conclusion : Cette étude a confirmé que les jeunes IDI obtiennent de meilleurs résultats en éducation que les jeunes TGP, mais que ces meilleurs résultats ne se traduisent pas entièrement en revenus d’emploi supérieurs. Les données utilisées ne permettent toutefois pas d’analyser l’influence de la discrimination, des réseaux de contacts et des facteurs culturels ou autres, ni pour les résultats en éducation ni pour ceux sur le marché du travail.

Et alors…

Les trois études présentées dans ce billet apportent des éclairages complémentaires sur la situation des immigrant.es, de leur enfants et des travailleur.euses étranger.ères au Canada. J’ai particulièrement apprécié la première et la troisième, un peu moins la deuxième. À propos de la première, je me demande si d’autres modifications au processus d’attribution de la citoyenneté que celles sur la durée de présence au Canada ont été adoptées. La troisième se démarque par son exhaustivité (c’est d’ailleurs de loin la plus longue) et par la pertinence de ses comparaisons. La deuxième présente bien l’évolution du nombre de travailleur.euses étranger.ères par type de permis de travail, par province et par industrie, mais le volet sur les revenus est décevant en raison des imprécisions dues à l’absence de données sur la rémunération versée par des entreprises situées hors du Canada et possiblement d’autres facteurs non mentionnés. Comme la proportion d’immigrant.es et de travailleur.euses étranger.ères est en forte hausse au Canada, et dans une moindre mesure au Québec, il est de plus en plus important de s’informer sur leur situation et de celle de leurs enfants. Cela pourrait entre autres éviter d’adopter des réformes inutiles ou même dommageables…

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