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Nous n’irons plus aux urnes

9 décembre 2019

Avec son livre Nous n’irons plus aux urnes, Francis Dupuis-Déri, écrivain et professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), «attaque de front la conviction selon laquelle le vote serait un devoir, et le refus de voter une dangereuse hérésie». Comme ce petit livre (192 pages, selon l’éditeur) contient 88 textes différents, je ne pourrai pas les présenter un par un, comme je le fais habituellement. Pour avoir une idée des sujets abordés, on peut consulter la table des matières sur la page du livre.

Les premiers textes montrent l’ampleur de la réprobation sociale envers l’abstentionnisme et même du mépris envers les abstentionnistes, certain.es voulant même leur enlever le droit de chialer alors qu’ils et elles ne sont pour rien pour les incompétent.es qui ont été élu.es… L’auteur sait bien que des gens sont morts pour obtenir le droit de vote, dont des suffragettes, mais il souligne que des anarchistes aussi sont mort.es en tentant d’implanter des principes de démocratie directe ou d’autogestion. Puis, il aborde notamment :

  • l’initiation (ou l’endoctrinement) à l’électoralisme qui commence à la maison et se poursuit à l’école (conseils des élèves sans réel pouvoir, programmes électeurs en herbe, vote étudiant et parlement jeunesse du Québec, etc.) et même à l’âge adulte avec des programmes d’«éducation civique», la pression du supposé devoir civique, l’offre par les partis politiques de conduire les personnes au bureau de vote ou même par la distribution de nourriture et par des tirages pour gagner des prix dans le cadre de concours;
  • l’absence de conséquences sur le pouvoir des élu.es du taux d’abstention;
  • l’effet douteux de tenir des élections dites démocratiques dans les pays instables;
  • la répression des groupes (surtout anarchistes) qui font la promotion de l’abstention et les tentatives (et réussites) de rendre le vote obligatoire (sans incidence sur le résultat);
  • le taux d’abstention (ou d’absence) des élu.es lors des votes dans les assemblées législatives;
  • les limitations au droit de vote et à l’éligibilité adoptées à travers l’histoire (surtout pour les femmes, mais pas uniquement) et encore aujourd’hui;
  • l’impact dérisoire du vote individuel sur la politique, notamment en raison du mode de scrutin;
  • la diminution des écarts entre les politiques des partis de droite et de centre gauche.

Les abstentionnistes ont été accusé.es selon les époques de favoriser la montée des partis communistes ou d’extrême droite. Pourtant, même les gens qui votent n’ont en majorité aucune confiance aux élu.es, surtout les membres des classes les plus pauvres. L’auteur propose d’ailleurs quelques raisons qui expliqueraient le taux d’abstention plus élevé parmi les classes les plus pauvres. Puis, il aborde notamment :

  • différentes formes de fraudes électorales et d’appels au boycottage des élections et leurs impacts;
  • des exemples de travestissement de la démocratie représentative (Corée du Nord, Allemagne d’Hitler, Égypte, etc.) et le contexte d’une citation célèbre de Churchill;
  • les véritables origines de la démocratie représentative (non, elle ne vient pas d’Athènes ni de la Révolution française) et ses différentes formes;
  • les origines du vote et des élections, et ses différentes formes;
  • l’utilisation trompeuse du terme «démocratie» dans bien des pays, notamment aux États-Unis (voir le livre Démocratie, histoire politique d’un mot de l’auteur que j’ai présenté dans ce billet);
  • le mythe de la représentativité de la démocratie pourtant dite représentative.

«Le régime électoral ou parlementaire n’est pas d’origine démocratique, mais féodale et monarchique : nous vivons dans une monarchie et une aristocratie électives, non dans une démocratie.»

L’auteur présente ensuite la tradition abstentionniste qui remonte à la Révolution française et qui dénonce depuis ses débuts les conséquences néfastes du régime représentatif, tant sur les classes les plus pauvres que chez les femmes et les minorités. D’ailleurs, de nombreuses femmes, bien sûr des anarchistes, mais aussi des suffragettes, ont rejeté les élections comme mode d’expression démocratique. Puis, il aborde notamment :

  • les caractéristiques des abstentionnistes, leurs motifs (majoritairement politiques, mais aussi en bonne partie apolitiques) et leur engagement politique sous d’autres formes;
  • l’importance relative de l’abstentionnisme dans la désertion des partis sociaux-démocrates, importance possiblement plus grande que celle de l’adhésion d’une partie de la population anciennement sociale-démocrate aux partis populistes de droite;
  • les motivations des politicien.nes souvent loin de la recherche du bien commun;
  • l’affaiblissement du pouvoir politique aux mains de l’élite économique;
  • l’utilisation trop souvent douteuse (euphémisme) des impôts et des taxes;
  • les inévitables compromis que doivent accepter les partis, même les plus progressistes;
  • les mouvements abstentionnistes, l’abstention stratégique et l’abstention face à des gouvernements comme ceux de Trump et Bolsonaro;
  • les raisons qui expliquent que le taux d’abstention des minorités est plus élevé que celui de l’ensemble de la population, et cela dans de nombreux pays;
  • les différences stratégiques entre l’abstention, le vote blanc, le vote pour des partis nuls (comme le parti nul au Québec) et pour des partis satiriques (comme le parti rhinocéros au Canada), la présentation d’animaux, de plantes, d’humoristes et d’artistes à des postes électifs, le sabotage d’élections, l’entartrage, etc.;
  • le fait que si certaines de ces initiatives visent à ridiculiser le système électoral, d’autres visent à offrir une option de vote aux abstentionnistes ou à mettre de l’avant des enjeux politiques délaissés par les partis traditionnels;
  • des exemples de participation de groupes anarchistes à des élections, surtout municipales, avec un succès mitigé (quelques élu.es, mais pas de changements réels et même des effets démobilisateurs);
  • le fonctionnement par démocratie directe de mouvements sociaux et celui des mouvements anarchistes sans représentant.es ni revendications spécifiques;
  • les raisons pour lesquelles des anarchistes votent parfois et le coût moral, politique et démobilisateur de ces votes;
  • le coût des élections, des partis politiques et des parlements.

Et, il conclut :

«Plutôt que de tenter tant bien que mal d’allier l’action directe et l’exercice électoral, pourquoi ne pas canaliser tout ce temps, cette énergie et ces ressources vers les collectivités, les mobilisations populaires et les mouvements sociaux pour œuvrer à fonder des sociétés où s’incarneront réellement la liberté, la solidarité et l’aide mutuelle?»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire. Même si je ne partage pas les mêmes réticences (le mot est faible) que l’auteur envers la démocratie représentative, je reconnais la justesse de plusieurs de ses arguments et ses qualités de vulgarisateur pour bien les mettre de l’avant. J’en apprends davantage à la lecture de chacun de ses livres qui, même s’ils portent sur des sujets liés, apportent tous un éclairage complémentaire aux autres. En plus, le format un peu spécial de ce livre, soit 88 textes sans séparations ou chapitres, n’enlève rien au plaisir de lecture, bien au contraire, ce que je craignais pourtant en le commençant. Et les notes sont en bas de page! Que demander de plus?

7 commentaires leave one →
  1. 9 décembre 2019 17 h 34 min

    Oublions un instant l’éléphant dans la pièce…

    J'aime

  2. 9 décembre 2019 17 h 36 min

    Bon, j’ai accepté ce commentaire, mais je le sens sarcastique, même si je ne le comprends pas. Trump?

    Aimé par 1 personne

  3. Robert Lachance permalink
    10 décembre 2019 9 h 21 min

    À l’occasion de la partielle dans Jean-Talon le 2 décembre, où j’ai lu ou entendu que voter était un privilège, un droit, une obligation, un devoir, je me suis demandé ce que j’en pensais. À cet effet, je me suis donné une grille à mesurer du flou selon une approche systématique que j’avais découverte il y a environ 35 ans à l’occasion de la création d’un instrument psychométrique.

    Le dispositif sert à faire comparer par paire des éléments en regard d’une cible et selon les réponses, à répartir 100 points entre eux. En regard de la question « voter est un … et de la directive « choisir entre gauche, droite ou =; puis l’intensité, 5 ou 9, y suivent les paires suivantes :

    droit — privilège ** J’ai voté 5 côté gauche donc plutôt droit que privilège
    plaisir — devoir ** J’ai voté 9 côté gauche, donc fortement plaisir vs droit
    droit — plaisir ** J’ai voté 5 côté droit, donc plaisir
    privilège — devoir ** J’ai voté 5 côté gauche, donc privilège
    droit — devoir ** J’ai voté 9 côté gauche, donc fortement droit
    privilège — plaisir ** J’ai voté 9 côté droit, donc fortement plaisir

    J’aurais pu ajouter obligation comme élément mais l’application que j’avais programmé dans les 80-90 pour effectuer la compilation ne peut traiter que 4 éléments. Le terme obligation est assez synonyme de devoir.

    J’ai effectué deux fois, résultats respectifs première et deuxième colonnes tordues; voici ce que je pense de ce qu’est voter en regard des 4 possibilités retenues :

    plaisir 62 – 56
    droit 22 – 14
    privilège 11 – 25
    devoir 5 – 5

    100

    Il est clair ici que pour moi, voter est d’abord un plaisir. Je dirais trouver pour qu’y voter plutôt que me rendre à l’urne. Me rendre au bureau de votation pour voter m’apparait un droit ou privilège grégaire avant un devoir.

    Entre droit et privilège, la différence m’est moins claire.

    Pour une image du dispositif :

    https://waldensuite.wordpress.com/2019/12/10/voter-est/

    Comme mode d’expression démocratique, je me demande au point où en est l’état de l’art en sondage, si cette méthodologie ne pourrait pas être mise à profit en remplacement de celui de l’élection comme moyen d’assurer « la paix sociétale » dont parle François Blais dans ce paragraphe :

    « Cette idée (représentation modulaire plutôt que territoriale et une nouvelle répartition des pouvoirs entre les instances politiques) tire son attrait du désir de réconcilier démocratie directe et démocratie représentative. Malheureusement, elle sera regardée avec méfiance par tous ceux qui comme moi croient que nos démocratie doivent être jugées non par leur capacité à représenter quelque intérêt que ce soit, mais plutôt sur leur propension à gérer pacifiquement des situations conflictuelles et à améliorer par des programmes politiques et des lois la société dans laquelle nous vivons. »

    Dans Constituons! une oeuvre théâtrale et projet de Christian Lapointe à l’affiche au Périscope, Québec, L’institut du Nouveau Monde a eu recours à l’échantillonnage plutôt qu’à l’élection pour constituer une réduction représentative de la population du Québec à peu de frais et un minimum de crédibilité. malheureusement, les moins de 18 ans y sont absents, directement ou par l’inclusion supplémentaire de parents ou de procureurs.

    Aimé par 1 personne

  4. Robert Lachance permalink
    11 décembre 2019 6 h 49 min

    « l’impact dérisoire du vote individuel sur la politique, notamment en raison du mode de scrutin; »

    Le 1 octobre 2018 la population au Québec était d’environ 8,3 millions; 4,1 millions, moins de 50 %, ont exercé leur droit de vote sur 6,2 inscrits. Les moins de 18 ans au nombre d’environ 1,5 million ne sont pas inscrits, aucun impact. Environ un demi-million supplémentaire de Québécois.es ne sont pas inscrits, aucun impact supplémentaire non négligeable.

    Dans un régime politique où le principe une personne un vote s’applique l’impact d’un vote ne peut être que dérisoire; Au Québec par exemple, j’imagine que l’impact d’un vote est d’environ 1 sur 25,000 par circonscription si deux candidat.es, de 1 sur 16,667 si trois candidat.es, de 1 sur 12,500 si 4, etc. Féru.es de mathématiques, je me trompe ?

    Ce vote a un impact secondaire indirect de 1 sur 125 sur le choix d’un premier ministre.

    Si les moins de 18 ans, les non-inscrits et les personnes qui s’abstiennent de voter qui constituent plus de 50 % de la population avaient droit à des procureur.es proportionnellement, l’impact de ces 68 ou 69 personnes embauché.es serait plus grand que celui des 67 ou 66 personnes élu.es. Finie la partisannerie, place à la compétence.

    Nous aurions une Assemblée Nationale, j’écrirais Plurinationale, composée moitié-moitié de personnes ambitieuses, retenu.es d’abord par des chef.fes ou des militant.es de circonscription, puis élu.es; et de travailleur.es politiques diplômé.es, retenues pour leur compétence par des comités de sélection sectoriels. Nous aurions un parlement représentatif par territoire pour l’ambition et par population pour la compétence.

    Abandonnons le principe d’une personne un vote pour celui d’une représentativité collective ou sociétale par échantillonnage. Une constitution adoptée par un échantillon de citoyen.nes québécois.es informé.es et formé.es avec ça ? À l’image de la procédure adoptée par l’Institut du Nouveau Monde (INM) pour l’oeuvre documentaire de Christian Lapointe Constituons!

    https://inm.qc.ca/constituons/

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  5. 11 décembre 2019 11 h 58 min

    Pas sûr qu’on s’entende à ce sujet!

    Aimé par 1 personne

  6. Robert Lachance permalink
    16 décembre 2019 13 h 35 min

    Pas de surprise, je ne suis pas sûr de m’entendre avec moi-même sur ce.

    J’ai relu sur la démocratie modulaire de Robert Dutil et je pense que ce n’est pas réalisable à court terme. La députation actuelle est légitime et elle y perdrait gros. Je passe à autre chose.

    Fort bien, Francis. Phare éclairant, éblouissant !

    Trêve d’esbroufe, génial ou fou.

    Un regard à cette page de la DGÉQ

    https://www.electionsquebec.qc.ca/francais/provincial/resultats-electoraux/elections-generales.php?e=83&s=2#s

    indique que la CAQ a remporté en 2018 37,42 % des votes et les «Nous ne sommes pas allé.es aux urnes» inscrits 33,55 %. Il me faudrait voir combien un parti des NAU, Non aux urnes, sans campagne, aurait été chercher. Avec campagne, je ne doute pas que les NAU auraient gagné.

    Et ce serait sans l’addition des 2,2 millions de moins de 18 ans et des non-inscrits.

    Est-il trop tard pour demander à la DGÉQ de fonder pour 2022 le parti NAU pour les « ceu.ses » qui n’iront pas voter ? Sous prétexte par exemple d’encourager la participation.

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  7. 16 décembre 2019 13 h 45 min

    «Est-il trop tard pour demander à la DGÉQ de fonder pour 2022 le parti NAU pour les « ceu.ses » qui n’iront pas voter ?»

    Aucune idée!

    J'aime

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