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Les réserves de liquidités des sociétés privées non financières

13 décembre 2019

Il y a quelques années, on parlait fréquemment des réserves de liquidités des entreprises privées non financières, constatant qu’elles préféraient placer leurs liquidités plutôt que de les utiliser pour investir. Même le gouverneur de la Banque du Canada à l’époque, Mark Carney, avait en 2012 «pressé les entreprises assises sur une montagne d’argent de le distribuer à leurs actionnaires sous forme de dividendes ou de rachat d’actions si elles-mêmes ne savent pas quoi en faire autrement». M. Carney parlait de liquidités atteignant 526 milliards $, ce qui représentait 29 % du produit intérieur brut (PIB) de l’époque. Toujours en 2012, le ministre des Finances conservateur, Jim Flaherty, «déplorait que des centaines de milliards de dollars dorment dans les coffres d’entreprises canadiennes qui refusaient de les investir», après que son gouvernement ait diminué à plusieurs reprises l’impôt des sociétés sans rebond des investissements.

J’ai moi-même publié un billet sur le sujet en janvier 2015 dans lequel je mentionnais que ces liquidités (en fait appelées par Statistique Canada le «total des devises et dépôts») avaient atteint 675 milliards $ au troisième trimestre de 2014, niveau correspondant à 34 % du PIB! Deux semaines plus tard, l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) publiait une note socio-économique (Portrait de la surépargne des entreprises au Québec et au Canada) et, le même jour, une note de recherche sur le sujet (Pourquoi les entreprises québécoises et canadiennes accumulent-elles autant d’argent dans leurs coffres?). Depuis, c’est (à ma connaissance) le silence…

Que s’est-il passé?

Au cours des années suivantes, j’ai eu l’intention à quelques reprises de mettre à jour ce billet. Par contre, les données semblaient avoir diminué de façon importante, même celles des années passées. J’en ai parlé avec un chercheur de l’IRIS qui était aussi perplexe que je l’étais. Puis, j’ai lu récemment une référence à ces liquidités dans un document qu’on m’a demandé de réviser. J’ai mentionné la forte baisse des données et me suis dit qu’il était temps de clarifier la situation. J’ai alors décidé d »éplucher les communiqués de Statistique Canada portant sur les comptes du bilan national depuis 2014. Finalement c’est dans le communiqué du troisième trimestre de 2015 publié en décembre 2015 que j’ai pu lire dans un encadré au bas de la page que «La diffusion du troisième trimestre des comptes du bilan national et des flux financiers tient compte des données révisées du premier trimestre de 1990 jusqu’au deuxième trimestre de 2015». Cet encadré contenait un lien menant au document intitulé Résultats de la révision exhaustive du Système canadien des comptes macroéconomiques de 2015. Avec un tel titre, je me disais que j’avais trouvé! Et, c’était bien le cas.

Cette révision, effectuée pour satisfaire aux «dernières recommandations internationales en matière de comptabilité macroéconomique» a touché un ensemble impressionnant de données (finances publiques, régimes de retraite, services financiers, patrimoine, etc.). Elle a eu entre autres un impact sur le niveau du produit intérieur brut (PIB) et de ses composants, sur les revenus, la consommation, l’épargne, l’endettement et l’estimation du stock de numéraire et de dépôts des sociétés privées non financières. Mais alors que les changements étaient mineurs dans les autres données, ceux sur les devises (appelées «numéraire» dans ce document, même si le terme anglais est le même que dans les tableaux parlant de devises, soit «currency», grrr) et les dépôts étaient majeurs. Cette révision a transformé certains passifs bancaires obligations sécurisées, billets de dépôt au porteur, et autres titres émis par des banques à charte utilisés afin d’obtenir du financement») en actifs négatifs obligations et autres titres à court terme de la monnaie [autre traduction du terme «currency» et regrrr] et des dépôts»), faisant en sorte de faire diminuer le niveau des données sur les actifs et les passifs en devises et dépôts.

Statistique Canada annonce des révisions mineures à chaque trimestre, ne touchant en général que les données du trimestre précédent. Toutefois, celle annoncée aujourd’hui était plus importante, modifiant les données «du premier trimestre de 1990 au deuxième trimestre de 2019». Les changements liés à cette révision sont décrits et expliqué dans un document intitulé Vue d’ensemble des révisions apportées aux comptes financiers et du patrimoine, 1990 à 2019. Nous verrons que les effets de toutes ces révisions, dont celle d’aujourd’hui, furent bien moins importants que ceux de la révision de 2015.

Comparaisons des données

Le graphique ci-contre compare trois séries de données. Les deux premières, «Avant 2015» (ligne bleue) et «2015» (ligne rouge), proviennent du document expliquant la révision de 2015. On peut les consulter en cliquant sur le lien «Description du graphique 19» en dessous du graphique 19 intitulé Révisions du numéraire et des dépôts des sociétés privées non financières, graphique qui ressemble un peu au mien. La troisième série de données, «2019» (ligne jaune) est tirée du tableau 36-10-0580-01 de Statistique Canada.

On peut voir que la plus grande différence entre ces séries s’observe entre les données d’avant et après la révision exhaustive de 2015 et que les révisions subséquentes furent moins importantes, la ligne jaune n’étant qu’un peu plus basse que la ligne rouge. Notons que l’année 2019 de la ligne jaune est la moyenne des trois premiers trimestres de 2019. En fait, les données d’après la révision de 2015 sont en moyenne 30 % plus basses que celles d’avant 2015 (écart variant selon les années de 6 % en 1991 à 39 % en 1998), alors que les données de 2019 sont en moyenne 11 % plus basses que celles d’après la révision de 2015 (écart variant selon les années de 5 % en 2000 à 24 % en 1997). En plus, la baisse de 2009 (année de récession) des données d’avant la révision est totalement disparue dans les deux autres séries, probablement en raison du changement dans la comptabilisation des passifs. Finalement, les trois séries montrent une tendance à une forte hausse des devises et dépôts, quoiqu’à un niveau moins élevé dans les données postérieures à la révision. Si la part de ces actifs sur le PIB de 2014 était de 33 % dans la série d’avant 2015 et de 20 % dans la série de 2019, il demeure que cette part est passée dans cette série de 5,7 % en 1990 à 22,7 % en 2018, une part quatre fois plus élevée.

Croissance des liquidités

La ligne jaune du graphique précédent semble montrer trois phases de croissance différentes : une croissance faible de 1990 à 1998, une croissance plus forte jusqu’en 2018, et plus faible en 2018 et en 2019. Or, ce genre de graphique sur une longue période est souvent trompeur à cet égard. Pour vérifier la validité de cette impression, j’ai divisé ces données en cinq périodes (les trois premières de sept ans et les deux dernières de quatre ans) et ai comparé leur taux de croissance annuel moyen (TCAM).

Le portrait livré par le graphique ci-contre n’est pas vraiment celui que j’ai décrit dans le paragraphe précédent! En fait, seule la deuxième période se démarque, avec un TCAM de 17 %, ceux des quatre autres périodes variant de 5,7 à 7,5 %. En fait, si la période avec le TCAM le plus bas est bien celle qui paraissait dans le graphique précédent avoir la croissance la plus faible, soit la dernière, mais il était impossible de prévoir la croissance près de trois fois plus élevée que celle des autres périodes entre 1997 et 2004. De même, le TCAM de la première période, qui semblait de loin le moins élevé, se situe en fait à peu près au même miveau que ceux de la troisième et de la quatrième période. On notera en plus que ces TCAM sont tous très élevés, nettement plus que celui du PIB. En effet, le TCAM du PIB a été de 4,2 % en dollars courants de 1990 à 2018, selon le tableau 36-10-0222-01 de Statistique Canada, moins de la moitié de celui de 9,5 % pour le total des devises et dépôt au cours de la même période.

Finalement, il est intéressant de noter que la grande majorité de ces liquidités était libellée en monnaie canadienne, soit en moyenne 80 %, avec en moyenne 79 % dans les années 1990, 83 % dans les années 2000 et 78 % dans les années 2010.

Et alors…

Même si on ne parle plus guère des entreprises qui dorment sur une montagne de liquidités, de leur frilosité ou de leur propension à surépargner, les sociétés privées non financières ont en fait des liquidités encore plus impressionnantes qu’il y a sept ans, quand Mark Carney et Jim Flaherty les pressaient d’utiliser leur montagne d’argent dormant dans leurs coffres. En effet, même si les données sur les devises et les dépôts de ces sociétés donnent l’impression d’être moins élevées qu’auparavant, celles-ci continuent de croître à un niveau bien plus élevé que le PIB. Entre le discours de M. Carney de 2012 et 2018, le PIB canadien en dollars courants a augmenté de 22 %, alors que le total des devises et dépôts des sociétés privées non financières augmentait de 52 %! On voit donc que la montagne a grossi, et que c’est seulement le changement dans la façon de la mesurer qui donne l’impression qu’elle a fondu.

Même avec la nouvelle méthode de comptabilisation, cette montagne atteignait 532 milliards $ au troisième trimestre de 2019, en hausse de 5,2 % depuis le troisième trimestre de 2018. Je tiens à préciser ici que je ne blâme nullement Statistique Canada pour cette révision, sauf peut-être pour ne pas l’avoir mentionnée dans une note à son tableau 36-10-0580-01 (et assurément pour ses traductions françaises qui manquent de cohérence). Bref, on peut encore et même plus se demander pourquoi ces sociétés n’utilisent pas leur montagne de fric de façon plus constructive que de la laisser dormir dans leurs coffres et pourquoi les gouvernements leur accordent toujours plus de subventions et de baisses d’impôts et de taxes sans qu’elles investissent davantage. Ne me soufflez surtout pas de réponse, je me doute bien de la réponse…

P.S. Si la réponse à ces questions vous intéressent, je vous invite à lire au moins les conclusions des deux notes de l’IRIS que j’ai citées (et sur lesquelles j’ai mis des liens) dans le deuxième paragraphe du billet.

4 commentaires leave one →
  1. 13 décembre 2019 6 h 42 min

    Faudrait-il l’équivalent d’une taxe sur la fortune pour les corporations? Il me semble qu’on pourrait trouver toutes sortes d’utilités plaisantes à cet argent

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  2. 13 décembre 2019 11 h 10 min

    Les mesures possibles sont nombreuses, dont rétablir le niveau des impôts qui a été réduit, surtout pour les grosses entreprises.

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  3. 16 décembre 2019 9 h 42 min

    Ceci n’est qu’un artefact statistique. Tu compares des pommes et des oranges, ce qui t’amène à la conclusion inverse. Beaucoup d’entreprises canadiennes sont multi-nationales et ont une croissance très supérieure au PIB canadien. Il est donc normal que leur encaisse augmente plus vite que le PIB.

    J’ai pris les états financiers pour les 4 dernières années des 30 plus grandes entreprises non-financières au Canada. Celles-ci totalisent des revenus de $523 milliards (2018).

    Leur encaisse a en fait diminué depuis 2015, passant de $27 à $23 milliards. En pourcentage de leurs revenus, l’encaisse est passée de 6.3% à 4.4%.

    Je vais poursuivre l’analyse pour les 180 plus grosses firmes au Canada et publier les chiffres, mais à date il me semble évident que ta méthodologie fait défaut.

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  4. 16 décembre 2019 13 h 41 min

    «il me semble évident que ta méthodologie fait défaut»

    Ce serait gentil de faire parvenir ce reproche aux personnes qui sont responsables de cette méthodologie, soit à Statistique Canada. En passant, je préfère leur échantillon (toutes les entreprises depuis 30 ans, même celles qui n’existaient pas l’année précédente), au vôtre, une sélection de 30 entreprises qui sont grosses et vont bien, et avec les données de quatre ans.

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