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La main-d’œuvre à bas salaires aux États-Unis

20 décembre 2019

La Brookings Institution a publié en novembre dernier une étude de Martha Ross et Nicole Bateman intitulée Meet the low-wage workforce (Mieux connaître la main-d’œuvre à bas salaires) ainsi qu’un résumé.

Introduction

Les facteurs qui ont le plus influencé le marché du travail au cours des dernières années, comme la mondialisation et l’automatisation, ont avantagé les personnes les plus diplômées et les mieux payées, et ont grandement désavantagé les travailleur.euses peu scolarisé.es et à bas salaires. Ce document «vise à montrer la diversité des travailleurs à bas salaires aux niveaux national et régional, afin de fournir l’information nécessaire pour développer des stratégies efficaces pour les aider à améliorer leurs perspectives d’emploi».

En général, les recherches sur la main-d’œuvre à bas salaires se penchent sur les personnes âgées de 25 à 54 ans qui travaillent à temps plein et à l’année, et qui ont un revenu familial sous le seuil de pauvreté. Les autrices préfèrent une approche plus globale et s’intéresseront à toutes les personnes qui ont un faible salaire horaire. Elles analyseront leur situation selon neuf types de situations basées sur l’âge, la scolarité et la fréquentation scolaire, tout en tenant compte de l’impact du sexe, de l’ethnie, du type de familles, de la région et d’autres caractéristiques.

La main-d’œuvre à bas salaires

La main-d’œuvre analysée dans cette étude est formée des personnes âgées de 18 à 64 ans ayant travaillé au cours de l’année précédente et en emploi ou en chômage au cours de l’année courante (2016), sauf la plupart des étudiant.es âgé.es de 18 à 24 ans (elles ne conservent que ceux et celles qui ne vivent pas chez leurs parents ou qui ne sont pas pensionnaires, et qui travaillent plus de 14 semaines par année) et les travailleur.euses autonomes. La main-d’œuvre à bas salaires est celle qui gagne moins que les deux tiers du salaire horaire médian des hommes travaillant à temps plein et à l’année (mesure originale, mais qui s’explique bien si on considère que les écarts salariaux entre les hommes et les femmes sont «anormaux»), en tenant compte du coût de la vie des régions des États-Unis. Avec cette méthode, leur population étudiée compte environ 53 millions de travailleur.euses à bas salaires, soit 44 % des travailleur.euses retenu.es selon leurs critères (122 millions sur une main-d’œuvre totale âgée de 18 à 64 ans de 149 millions). Les seuils maximaux de leurs salaires horaires variaient en 2016 de 12,54 $ à 20,02 $ selon les régions (avec une moyenne nationale de 16,03 $) et leur salaire médian était de 10,22 $.

Les femmes représentaient 54 % de la main-d’œuvre à bas salaires (par rapport à 44 % de la main-d’œuvre à salaires plus élevés), les Blanc.hes 52 % (71 %), les Hispaniques 25 % (11 %), les Noir.es 15 % (10 %) et les Asiatiques 5 % (6 %). Seulement 14 % de ces personnes (44 %) avaient au moins un baccalauréat (bachelor’s degree), 57 % travaillaient à temps plein et à l’année (81 %), 11 % étaient à la tête d’une famille monoparentale (6 %) et 52 % avaient moins de 35 ans (26 %). Le tableau sur cette page présente d’autres caractéristiques comparatives.

Même si elles ne représentaient que 44 % des travailleur.euses retenu.es, ces personnes comptaient pour :

  • 87 % des cuisinier.ères et aide-cuisinier.ères;
  • 81 % des autres travailleurs des soins personnels et des services;
  • 80 % des serveur.euses de restaurants;
  • 76 % des vendeur.euses du commerce de détail;
  • 75 % des préposé.es au nettoyage.

Les autrices ajoutent que «Les hommes à bas salaires sont beaucoup plus susceptibles de travailler dans les métiers de la construction et de conduire des véhicules à moteur, tandis que les femmes à bas salaires sont beaucoup plus susceptibles d’occuper des postes administratifs et d’infirmières auxiliaires» et que «les travailleur.euses à bas salaires sont plus vulnérables aux difficultés économiques si ces personnes dépendent principalement ou substantiellement de leur salaire pour couvrir leurs dépenses de base, en particulier s’ils n’ont pas de possibilités réelles d’accéder à des emplois offrant des salaires plus élevés».

Les neuf types de personnes à bas salaires

Comme mentionné plus tôt, les autrices ont divisé la main-d’œuvre à bas salaires en neuf types de situations basées sur l’âge, la scolarité et la fréquentation scolaire (voir leurs caractéristiques sur cette page) :

  1. les personnes âgées de 18 à 24 ans qui ne sont pas aux études et n’ont pas de diplôme postsecondaire (13,3 % de cette main-d’œuvre ou 7,1 millions de personnes) : Ce regroupement présente la plus forte proportion d’hommes (57 % par rapport à 46 %) et de chômeur.euses (10,1 % par rapport à 5,6 %). Chez les jeunes, ce groupe est le plus vulnérable aux difficultés économiques (avec les plus faibles possibilités d’accéder à des emplois offrant des salaires plus élevés, tant en raison de leur faible niveau de scolarité que des types d’emplois que ses membres occupent) et est celui qui compte proportionnellement le plus de personnes avec enfants (14 %) et à la tête d’une famille monoparentale (10 %);
  2. les personnes âgées de 18 à 24 ans qui sont aux études et n’ont pas de diplôme postsecondaire (7,1 % ou 3,8 millions de personnes) : Ce regroupement présente la plus faible proportion de personnes travaillant à temps plein et à l’année (20 % par rapport à 57 %) et le salaire médian le plus faible (7,95 $ par rapport à 10,22 $). Plus de la moitié (58 %) de ces personnes vivent chez leurs parents et 40 % travaillent dans le commerce de détail ou dans la restauration. Comme il s’agit d’étudiant.es, leur mauvaise situation en emploi est en général temporaire, quoique plus de 40 % des débutant.es au collégial en 2011 n’avaient pas obtenu un diplôme six ans plus tard;
  3. les personnes âgées de 18 à 24 ans qui ont au moins un diplôme associé, diplôme obtenu juste avant le baccalauréat (3,8 % ou 2,0 millions de personnes) : Environ 33 % des membres de ce regroupement (le plus petit des neuf) sont encore aux études et près de la moitié (48 %) vivent chez leurs parents. Les professions occupées par ces personnes sont plus variées que celles occupées par les membres des deux groupes précédents, car certaines sont liées à leurs diplômes. On peut penser raisonnablement que la plupart des personnes qui travaillent dans ces professions gagneront des salaires plus élevés à mesure qu’ils acquerront de l’expérience;
  4. les personnes âgées de 25 à 50 ans qui n’ont pas de diplôme postsecondaire (27,8 % ou 14,8 millions de personnes) : Ce regroupement est celui qui compte le plus de membres. Environ les deux tiers de ces personnes ont un diplôme d’études secondaires et le tiers n’a aucun diplôme. On y trouve la plus faible proportion de Blanc.hes (40 % par rapport à 52 %), la plus forte proportion de personnes ne maîtrisant pas l’anglais (28 % par rapport à 14 %) et la deuxième plus forte proportion d’hommes (54 % par rapport à 46 %). Ce groupe a le taux de pauvreté le plus élevé. Si certaines personnes de ce groupe peuvent espérer obtenir un jour un emploi mieux rémunéré (surtout des hommes dans des métiers de la conduite ou de la construction), la majorité semble confinée à des emplois à bas salaires;
  5. les personnes âgées de 25 à 50 ans qui ont quelques années d’études collégiales, mais pas de diplôme (14,4 % ou 7,7 millions de personnes) : Ce regroupement présente la plus forte proportion de Noir.es (20 % par rapport à 15 %) et de personnes à la tête d’une famille monoparentale (18 % par rapport à 11 %). On trouve une bonne proportion de ces personnes dans des emplois qui offrent de bonnes possibilités de croissance salariale, notamment dans la santé et dans des postes administratifs et de supervision des ventes;
  6. les personnes âgées de 25 à 50 ans qui ont au moins un diplôme associé (14,3 % ou 7,6 millions de personnes) : Environ le tiers des membres de ce regroupement ont un diplôme associé et le reste un baccalauréat. Ces personnes sont plus souvent des femmes que dans les deux autres groupes de cette tranche d’âge (62 % par rapport à 46 % et 56 %) et des Blanc.hes (61 % par rapport à 40 % et 53 %). Elles occupent en majorité des emplois qui offrent de bonnes possibilités de croissance salariale, notamment dans la santé, l’enseignement et des postes administratifs et de gestion. Elles ont d’ailleurs le salaire médian le plus élevé (11,85 $ par rapport à 10,22 $);
  7. les personnes âgées de 51 à 64 ans qui n’ont pas de diplôme postsecondaire (10,5 % ou 5,6 millions de personnes) : Environ 70 % de ces personnes ont un diplôme d’études secondaires et les autres n’ont aucun diplôme. Ce regroupement présente la plus forte proportion de personnes travaillant à temps plein et à l’année (65 % par rapport à 57 %). Une forte proportion de ces personnes sont vulnérables aux difficultés économiques, car 12 % d’entre elles souffrent d’incapacité et qu’elles travaillent en grande majorité dans des professions où les possibilités de croissance salariale sont faibles;
  8. les personnes âgées de 51 à 64 ans qui ont quelques années d’études collégiales, mais pas de diplôme (4,3 % ou 2,3 millions de personnes) : Ce regroupement présente la plus forte proportion de femmes (65 % par rapport à 54 %). On y retrouve 9 % de vétéran.es (ancien.nes combattant.es) et un taux d’incapacité de 12 % (comme dans le groupe précédent). Ces personnes sont celles qui travaillent le plus souvent dans des postes administratifs qui offrent quelques possibilités de croissance salariale, mais sûrement pas énormes compte tenu de leur âge;
  9. les personnes âgées de 51 à 64 ans qui ont au moins un diplôme associé (4,5 % ou 2,4 millions de personnes) : Environ 36 % des membres de ce regroupement ont un diplôme associé et le reste un baccalauréat. Ce regroupement présente la plus forte proportion de Blanc.hes (69 % par rapport à 52 %) et leur salaire médian est le deuxième plus élevé (11,57 $ par rapport à 10,22 $). Ces personnes sont celles qui travaillent le plus souvent dans l’enseignement, mais leurs possibilités de croissance salariale sont faibles compte tenu de leur âge.

La main-d’œuvre à bas salaires par région métropolitaine

Les autrices montrent que la proportion de travailleur.euses à bas salaires varie grandement dans les quelque 300 régions métropolitaines des États-Unis, passant de 30 % (à California-Lexington Park au Maryland) à 62 % (Las Cruces au Nouveau-Mexique). Elles analysent ensuite les facteurs qui expliquent ces écarts importants, dont la composition industrielle, le dynamisme du marché du travail (taux d’emploi et taux de chômage) et le niveau de scolarité de la population.

Discussion et recommandations

Le travail à bas salaire peut être pour les jeunes une occasion de prendre de l’expérience sur le marché du travail en espérant trouver mieux par la suite, mais il peut aussi devenir un ghetto d’emplois qui offrent de mauvaises conditions de travail d’où il est difficile de sortir, confinant des millions de travailleur.euses et de familles à une vie marquée par d’importantes difficultés économiques. Les autrices présentent ensuite les résultats d’une autre étude qui montre que, entre 2011 et 2017, période de croissance, 70 % des travailleur.euses à bas salaires sont demeuré.es dans le même emploi d’une année à l’autre, 18 % se sont retrouvé.es en chômage (7 %) ou hors du marché du travail (11 %), 6 % ont occupé un autre emploi à bas salaire et seulement 5 % ont trouvé un emploi mieux payé. Elles observent aussi que la possibilité de trouver un emploi mieux payé diminue avec l’âge et avec la durée d’occupation d’un emploi à bas salaire.

«Il n’y aurait pas de problème si la plupart des travailleurs à bas salaires étaient des adolescents, ou des personnes travaillant pour leur épanouissement personnel ou pour se gâter avec un petit revenu supplémentaire, ou s’ils occupaient un emploi à bas salaire de façon temporaire. Mais ce n’est pas le cas. Selon la définition utilisée, entre le tiers et plus de la moitié de tous les travailleurs à bas salaires – représentant 16 à 27 millions de personnes – vivent des difficultés économiques.»

Les recommandations des autrices s’étendent sur plusieurs pages à partir de celle-ci et sont intéressantes et exhaustives. Je me contenterai ici de mentionner qu’elles portent sur l’amélioration des compétences des travailleur.euses, la lutte contre la discrimination et la promotion d’emplois de qualité (y compris par une hausse du salaire minimum et l’amélioration des mesures sécuritaires). Puis, elles concluent :

«Les conditions du marché du travail ne sont pas une fatalité. Elles sont façonnées par des politiques, des investissements, des institutions et des normes. Les citoyens, les travailleurs, le gouvernement et les entreprises ne sont pas non plus impuissants face aux forces impersonnelles du marché. Ils ont un pouvoir d’action [They have agency]. Les politiques, les investissements, les institutions et les normes peuvent être modifiés – bien que, certes, il soit rarement facile ou rapide de le faire. Et les études comme celle-ci peuvent aider à ce que cela se fasse en fournissant des outils et des données fiables sur le sujet.»

Et alors…

Je n’ai pas grand-chose à ajouter à la conclusion des autrices. Je crois que le modèle de regroupement des personnes qui occupent des emplois à bas salaires qu’elles ont développé est porteur. Il serait bien sûr intéressant de voir comment l’emploi dans chacun de ces neuf regroupements a évolué, mais j’imagine que cela sera pour une autre fois. Déjà, en ayant bien décrit les caractéristiques des membres de ces neuf regroupements et en ayant mesuré l’importance relative de chacun d’entre eux, les autrices ont pu recommander les politiques les plus pertinentes pour combattre les difficultés économiques des personnes qui travaillent dans des emplois à bas salaires. Il serait aussi intéressant d’appliquer leur grille d’analyse au Canada, au Québec ou ailleurs. Là aussi, on peut espérer que cela se fasse un jour! Mieux nous connaîtrons ces personnes, mieux nous pourrons proposer des mesures pertinentes pour les aider.

One Comment leave one →
  1. 20 décembre 2019 20 h 13 min

    C’est toujours bien de faire une bonne analyse afin de mieux planifier. C’est ce que dicte le sens commun et, à défaut, un cours de marketing 101. Encore faut-il avoir la volonté d’atteindre le but prétendu. Aux États-Unis plus que n’importe où ailleurs, en dépit de la posture qu’ils se donnent, le pouvoir est détenu par des corporations qui achètent de façon routinière les politiciens. Certes, Sanders a réussi à faire plier Amazon sur la question du salaire minimum mais c’est une lutte politique de tous les instants et le Parti démocrate investit tout ce qu’il peut pour le neutraliser

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