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Capital et idéologie (2)

30 décembre 2019

Je poursuis la présentation du livre Capital et idéologie, dans lequel Thomas Piketty «retrace dans une perspective tout à la fois économique, sociale, intellectuelle et politique l’histoire et le devenir des régimes inégalitaires, depuis les sociétés trifonctionnelles et esclavagistes anciennes jusqu’aux sociétés postcoloniales et hypercapitalistes modernes, en passant par les sociétés propriétaristes, coloniales, communistes et sociales-démocrates». Deuxième de trois billets.

Troisième partie – La grande transformation du XXe siècle

10. La chute des sociétés de propriétaires : L’auteur présente une foule de données illustrant la forte baisse des inégalités dans les pays occidentaux de 1914 à 1945 et leur remontée de 1980 à aujourd’hui. Il attribue la baisse de la première période (et son maintien jusqu’en 1980) à trois facteurs : un contre-discours contestant la société des propriétaires (qui s’est notamment concrétisé par des régimes communistes et sociaux-démocrates), la remise en cause de l’ordre colonial et le nationalisme identitaire qui a mené à deux guerres mondiales. La remontée des inégalités depuis 1980 est, elle, moins due à la concentration des propriétés (ou des richesses) comme au début du XXe siècle (sauf aux États-Unis), mais davantage à la hausse des salaires des pdg et autres hauts salarié.es et à la faible hausse des salaires des 50 % des moins riches, voire à leur stagnation. L’auteur souligne toutefois que l’utilisation grandissante des paradis fiscaux pourrait camoufler une partie de la hausse des inégalités due à la concentration des richesses. Ensuite, l’auteur aborde notamment :

  • les données sur la baisse de la valeur des patrimoines en Europe après les deux guerres mondiales et l’indépendance des anciennes colonies;
  • la baisse de la valeur des propriétés après les deux guerres, dont le tiers serait due aux destructions, mais bien plus aux expropriations et nationalisations (dans les anciennes colonies, mais aussi en Europe, notamment auprès des entreprises qui ont profité des guerres), aux mesures sociales (comme le contrôle des loyers, des «prélèvements exceptionnels sur les propriétés privées» et des hausses des impôts), à l’inflation très forte à l’époque et à la baisse des investissements en raison des prêts aux pays en guerre et de l’incertitude;
  • l’effet des taux d’imposition élevés et progressifs des revenus et des successions sur la baisse de la concentration des richesses entre 1932 et 1980 dans la plupart des pays occidentaux;
  • les débats qui ont entouré l’adoption de ces impôts plus élevés et leurs effets positifs sur les services publics et sur la croissance;
  • le graphique ci-contre qui illustre la diversification des dépenses étatiques en Europe, très fortement concentrées jusqu’en 1910 sur l’armée et la police, puis s’étendant ensuite graduellement à des domaines comme l’éducation, les pensions, la santé, les transferts et autres;
  • les facteurs, autres que les guerres, qui expliquent la hausse des taux d’imposition; il conclut à cet effet que «la fin des sociétés de propriétaires est avant tout la conséquence d’une transformation politico-idéologique» où les «mobilisations et les luttes sociales jouèrent un rôle central»;
  • l’impact économique et politique du tribut imposé à l’Allemagne après la Première Guerre mondiale en vertu du traité de Versailles;
  • les débats entourant la création d’institutions permettant le «dépassement durable des sociétés de propriétaires et du capitalisme», objectif exigeant le «dépassement de l’État-nation».

11. Les sociétés sociales-démocrates – l’égalité inachevée : L’auteur revient sur les particularités des mesures sociales-démocrates mises en œuvre dans les pays occidentaux (et autres) entre 1932 et 1980 qui ont permis une baisse importante des inégalités, puis se penche sur les facteurs qui expliquent la remontée des inégalités de 1980 à aujourd’hui. Il explique ensuite les trois façons de dépasser le «système fondé sur la propriété privée des entreprises et la toute-puissance des actionnaires». Il s’agit de la propriété publique, de la propriété sociale (où les salarié.es participent à la gestion des entreprises) et de la propriété temporaire (où «les propriétaires privés les plus fortunés doivent rendre chaque année à la collectivité une partie de ce qu’ils possèdent», par exemple par «un impôt progressif sur la propriété»). Ensuite, l’auteur aborde notamment :

  • les particularités de la propriété sociale en Suède et en Allemagne, avec leurs forces et leurs faiblesses, et les raisons du rejet de cette politique dans d’autres pays (France, Royaume-Uni, États-Unis, etc.);
  • d’autres formes possibles de propriété sociale;
  • les avantages et les désavantages des coopératives et des entreprises autogérées;
  • les heures de travail en Europe et aux États-Unis;
  • la productivité du travail, celle de la France et de l’Allemagne ayant rejoint celle des États-Unis, alors qu’elle lui était 50 % plus basse en 1950, et celle du Royaume-Uni étant demeurée 25 % plus basse (voir ci-contre); l’auteur attribue ces écarts au retard initial de la scolarisation primaire et secondaire en Europe par rapport à celle des États-Unis, retard qui a été comblé par la suite;
  • la hausse de la part des revenus du 1 % le plus riche aux États-Unis (part qui est passée de 11 à 20 % de 1980 à 2015) qui s’est faite au détriment du 50 % le plus pauvre (de 20 à 13 %), alors ces parts ont évolué bien différemment en Europe (de 7 à 10 % pour le 1 % et de 26 à 22 % pour le 50 %);
  • les facteurs qui expliquent ces écarts (syndicalisation, propriété sociale, salaire minimum, contributions politiques, taux d’imposition, concentration des entreprises et accès à l’éducation supérieure);
  • la stagnation de la part du revenu national consacrée à l’éducation depuis 1990 aux États-Unis et en Europe, malgré des besoins en croissance;
  • la trop grande importance accordée aux nationalisations par les partis sociaux-démocrates et l’importance insuffisante qu’ils ont accordée à la propriété sociale, à la concurrence fiscale et à la libéralisation des flux de capitaux;
  • la complémentarité des impôts progressifs sur le revenu, sur les successions et sur la propriété (qui peut être annuel à un niveau assez faible ou exceptionnel à un niveau assez élevé comme après la Deuxième Guerre mondiale ou lors de réformes agraires);
  • les différentes formes que peut prendre l’impôt progressif sur la propriété et leurs avantages et désavantages.

Dans sa conclusion à ce chapitre, l’auteur déplore l’attitude des partis sociaux-démocrates face à la propriété sociale, à l’accès égalitaire à la formation, au dépassement de l’État-nation, à la réglementation de l’économie-monde et à l’impôt progressif sur la propriété, et l’attribue à leur hésitation entre l’urgence d’agir contre la hausse des inégalités de revenus et de patrimoine, et leur perception erronée sur la supposée inévitabilité de la concurrence fiscale.

12. Les sociétés communistes et postcommunistes : L’analyse de l’échec dramatique de l’expérience communiste soviétique est essentielle pour comprendre «la difficulté de penser un nouveau dépassement du capitalisme» et «la montée des inégalités depuis les années 1980-1990». L’auteur revient sur l’absence de plans d’action de Lénine et des siens pour changer le mode de propriété antérieur et les moyens absurdes utilisés pour y parvenir. Ensuite, il aborde notamment :

  • la baisse spectaculaire des inégalités de revenus de 1920 à 1990 en URSS, mais la hausse des inégalités politiques, juridiques et individuelles;
  • la diminution des écarts de revenus moyens entre l’URSS et l’Europe de 1917 à 1950, diminution toutefois difficile à quantifier en raison de données peu comparables;
  • les conséquences du démantèlement de l’URSS et de son appareil productif en 1990-1991, dont une remontée vertigineuse des inégalités de revenus (au niveau de celles des États-Unis);
  • le taux d’imposition unique des revenus en Russie (à 13 %, pas du tout progressif) et la forte proportion des capitaux détenus dans des paradis fiscaux;
  • les raisons pour lesquelles la Russie a choisi la «thérapie de choc» du capitalisme débridé;
  • le passage très différent à une société postcommuniste en Chine, où l’État a conservé une part importante de la propriété, qui est passée de 70 % en 1978 à 30 % en 2006 et s’est depuis maintenue, ce qui en fait une véritable économie mixte;
  • l’évolution de la part publique des propriétés dans les pays occidentaux (voir le graphique ci-contre), qui était au niveau actuel de la Chine en Allemagne et au Royaume-Uni en 1978 (environ 30 %), mais qui est de nos jours inférieure à 5 % en Allemagne, en France et au Japon, et carrément négative aux États-Unis et au Royaume-Uni, ce qui signifie que les dettes de ces pays surpassent la valeur de leurs propriétés (qui appartiennent de ce fait au secteur privé);
  • la forte croissance du revenu national moyen et la forte hausse des inégalités en Chine, d’inférieure à l’Europe en 1980 à un niveau se situant entre celles de l’Europe et des États-Unis en 2018;
  • le taux d’imposition assez progressif, et l’absence d’impôt sur les successions et la propriété;
  • le danger de la création d’une ploutocratie, comme en Russie;
  • la critique des postcommunistes chinois de la démocratie représentative;
  • l’absence dans la théorie démocratique occidentale de théories de la frontière (les limites territoriales où s’appliquent la loi de la majorité), de la propriété (la loi de la majorité peut-elle «conduire à une redéfinition et une redistribution complète et immédiate des droits de propriété?») et de la délibération (règles et procédures pour prendre de telles décisions);
  • les critiques chinoises à ce sujet et, tout en reconnaissant certaines lacunes importantes dans la démocratie représentative, la conclusion de l’auteur que le système chinois en compte encore plus;
  • la croissance des inégalités dans les pays de l’Europe de l’Est, inégalités qui sont toutefois à peine plus élevées que celles du reste de l’Europe, bien loin des niveaux de la Chine, de la Russie et des États-Unis;
  • la transition plus graduelle de leur passage de sociétés communistes à postcommunistes;
  • le maintien des écarts de revenu moyen entre les pays de l’Europe de l’Est et le reste de l’Europe (entre 20 et 40 %);
  • la gestion désastreuse de la crise de 2008 dans la zone euro (surtout à partir de 2011, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre);
  • la frustration des populations des pays de l’Europe de l’Est face à leur passé communiste imposé, leur perception en bonne partie justifiée d’être exploitées par le reste de l’Europe et leur repli identitaire que seule une réduction des inégalités à l’intérieur de leurs pays et avec le reste de l’Europe pourrait contrer.

13. L’hypercapitalisme – entre modernité et archaïsme : L’auteur présente des données qui montrent que le niveau des inégalités, en hausse dans toutes les régions, varie quand même énormément. Elles sont les plus élevées dans les anciennes colonies et sociétés esclavagistes, et dans les États pétroliers. Ces inégalités nous font voir à quel point les comparaisons des moyennes de revenus ou de PIB peuvent être trompeuses. Selon l’auteur, les inégalités et le réchauffement climatiques sont les deux défis les plus importants du XXIe siècle et ils sont intimement liés. Ensuite, il aborde notamment :

  • les meilleurs indicateurs pour mesurer les inégalités (il favorise les comparaisons entre les déciles ou centiles de revenus plutôt que le coefficient de Gini) et les problèmes de fiabilité des données;
  • le fait que les données sur la mesure des richesses ne tiennent pas compte de «la consommation de capital fixe [sa dépréciation]» ni «du véritable coût social des extractions de ressources naturelles», des émissions de gaz à effet de serre (GES) et de la pollution, ainsi que de l’impact des brevets (qui s’obtiennent maintenant dans des domaines auparavant non brevetables);
  • les inégalités d’émissions de GES entre les pays et à l’intérieur des pays, les plus riches en émettant beaucoup plus;
  • la détérioration des données sur le patrimoine (ou les richesses), les raisons de cette détérioration et les moyens de les améliorer;
  • la persistance du patriarcat dans les inégalités sociales, juridiques, politiques et économiques (encore plus du côté du patrimoine que des revenus);
  • la faible part du revenu national des recettes fiscales des pays pauvres, notamment en frais de douanes sous la pression des pays riches et des organismes internationaux, et la conséquence de ces faibles recettes sur les services publics, surtout en éducation et en santé;
  • la création monétaire par les banques centrales (notamment au moyen de l’assouplissement quantitatif ou quantitative easing), qui est très utile et tout à fait appropriée dans certaines circonstances, mais pas pour «lutter contre l’excès de dérégulation financière, la montée des inégalités ou le réchauffement climatique»; pour cela, on a besoin de lois, d’impôts, de traités internationaux et d’autres mesures adoptées démocratiquement;
  • l’impact de la pensée de Friedrich Hayek et de la méritocratie sur l’idéologie néopropriétariste;
  • les effets plus négatifs que positifs de la philanthropie des super riches, en plus de «sa faible dimension participative et démocratique».

L’auteur conclut en annonçant le contenu de la dernière partie du livre :

«Un modèle fondé sur une participation égalitaire des citoyens à la définition sociale et collective du bien public (…) pourrait jouer un rôle extrêmement utile et contribuer au dépassement de la démocratie parlementaire. Avec l’égalité éducative et la diffusion de la propriété, une telle perspective fera partie des éléments pour un socialisme participatif que je présenterai dans le dernier chapitre de ce livre.»

À suivre!

One Comment leave one →
  1. Robert Lachance permalink
    1 janvier 2020 7 h 22 min

    « Selon l’auteur (Thomas Piketty), les inégalités et le réchauffement climatiques sont les deux défis les plus importants du XXIe siècle et ils sont intimement liés. Ensuite, il aborde notamment : » …

    À titre de pauvre en esprit, je suis bienheureux que Thomas Piketty s’occupe de cela.

    J’ai gazouillé.

    Aimé par 1 personne

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