Aller au contenu principal

L’inventaire des émissions de GES en 2017

3 janvier 2020

«Les années passent et l’échec se confirme. Au lieu de diminuer, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté chaque année au Québec entre 2014 et 2017, selon les données officielles». C’est ainsi qu’Alexandre Shields résumait dans un article paru le 19 décembre dernier dans Le Devoir les principaux constats de l’Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre en 2017 et leur évolution depuis 1990 publié la veille par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC). Je compte reprendre l’exercice que j’ai fait dans un billet publié il y a près de cinq ans en présentant les résultats globaux et par secteur d’activité.

Émissions

– les émissions totales

La façon la plus courante de résumer la performance du Québec en matière d’émissions de gaz à effet de serre (GES) est de dire que ces émissions ont diminué de 8,7 % entre 1990 et 2017. Cette comparaison entre deux années précises, si elle permet d’évaluer l’atteinte des objectifs que s’est donnés le Québec (baisse de 20 % d’ici 2020, de 37,5 % d’ici 2030 et de 80 à 95 % d’ici 2050 par rapport à 1990), ne dit rien de la trajectoire que cette baisse a connue au cours de ces 37 années. La version 2017 de l’inventaire publie (pour la première fois à ma connaissance) un fichier (seulement en format PDF, à mon grand malheur) contenant des données sur chacune de ces années et chacun des secteurs d’activités. Les sept graphiques de ce billet ont justement été réalisés avec ces données. Notons que les données sont publiées en kilotonnes d’équivalents CO2, ou «kt éq. CO2».

La première chose qui m’a frappé dans le graphique ci-contre est la forte baisse de ces émissions en 1991 et 1992 (probablement en raison de la récession qui sévissait à l’époque). En fait, on peut constater que la baisse de 8,7 % depuis 1990 se transformerait en une baisse de seulement 3,0 % (soit 34 % de la baisse de 8,7 %) si on avait choisi 1992 comme année de départ plutôt que 1990. Mais bon, commencer une série une année de récession n’est jamais conseillé. De façon plus positive, le graphique montre que les émissions de GES ont diminué de 11,8 % depuis leur sommet de 2003. Cette observation fait toutefois ressortir l’inaction du Québec au cours des 13 premières années de cette période.

J’ai aussi remarqué que si le Québec avait choisi 2005 comme année de départ pour établir ses objectifs de réduction comme l’a fait le Canada, le résultat serait presque identique, soit une baisse de 8,65 % (au lieu d’une baisse de 8,67 % depuis 1990). On doit aussi signaler la tendance intéressante à la baisse de 2007 (année qui a connu une hausse étrange) à 2014 (baisse de 11.6 %), mais aussi la décevante hausse au cours des trois dernières années (de 0,55 % au total). Pour mieux comprendre cette évolution, il est bon de regarder les données par secteur d’activité.

– les transports

Alors que ce secteur était le deuxième plus grand émetteur de GES en 1990 après l’industrie avec 32,1 % des émissions, il est rendu de loin au premier rang avec 43,3 % de ces émissions en raison d’une hausse de 23,0 % au cours de cette période, alors que celles de l’industrie diminuaient de 25,0 % (voir plus loin). Le graphique nous montre que cette hausse fut assez graduelle jusqu’en 2011 (avec le sommet historique), que les émissions ont diminué de 2011 à 2014 pour repartir en légère hausse par la suite. On notera aussi que la hausse dans ce secteur est uniquement attribuable à celle observée dans le transport routier (hausse de 49,6 %), les émissions dans les autres secteurs des transports ayant même diminué de 27,3 %. Ainsi, la part des émissions provenant du transport routier sur celles de tout le secteur des transports est passée de 65,4 % en 1990 à 79,6 % en 2017. À ce sujet, il est bon de savoir que les émissions provenant du transport international (aérien et maritime) ne sont pas incluses dans cet inventaire. Voici les principales observations du document sur les émissions du transport routier :

  • les émissions des automobiles ont diminué de 17 % entre 1990 et 2017, même si leur nombre a augmenté de 14 % (mais a diminué de 4,3 % depuis 2010); le document explique que les nouveaux véhicules sont moins énergivores que les anciens, notamment grâce à la popularité croissante des véhicules hybrides et électriques, même s’il demeurent fortement minoritaires;
  • les émissions des camions légers, qui comprennent les véhicules utilitaires sport (VUS), ont augmenté de 127 % en raison de l’augmentation de 253 % du nombre de ces véhicules (conséquence de notre amour des gros chars…) et malgré l’amélioration moyenne de la consommation d’essence de ces véhicules;
  • les émissions des véhicules lourds ont augmenté de 171 %, notamment en raison de l’augmentation de leur nombre (47 %); malheureusement, le document n’aborde pas les raisons qui expliquent que le niveau d’émission par véhicule a augmenté de près de 85 % (plus gros? Changement de carburant? Plus grande distance parcourue par véhicule?).

En fait, pour mieux comprendre cette évolution, il faudrait que l’inventaire obtienne des données sur le nombre de véhicules-kilomètres (ou le nombre moyen de kilomètres parcourus en un an par un véhicule) pour estimer l’impact de l’amélioration de la consommation d’essence de chacun des types de véhicules. Malheureusement, Statistique Canada a mis fin en 2009 à l’Enquête sur les véhicules au Canada qui fournissait ces données, à la suite des compressions budgétaires imposées à cette agence par le gouvernement Harper.

Le document n’explique pas non plus la hausse de 64 % des émissions dans le transport ferroviaire entre 1990 et 2012, et leur baisse de 35 % entre 2012 et 2017, leur hausse de 28 % dans le transport maritime entre 1990 et 2009, et leur baisse de 46 % entre 2009 et 2017, ni leur baisse de 12 % dans le transport aérien entre 1990 et 2017 (moins de services? Appareils moins énergivores?) et de 31 % dans les autres transports (les véhicules hors route et le transport par pipeline). Il faut dire que la part des émissions de ces quatre sous-secteurs (surtout des trois premiers qu’on ne peut même pas distinguer dans le graphique) sur les émissions totales des transports est relativement faible (6,7 % en 2017 pour les trois premiers et 13,7 % pour les autres transports).

– l’industrie

La baisse de 25,0 % des émissions de l’industrie entre 1990 et 2017 a mené ce secteur du premier au deuxième rang entre 1990 et 2017, sa part des émissions totales passant de 37,1 % à 30,5 %. Elle est due :

  • «à l’amélioration constante de l’efficacité énergétique et à la substitution de certains combustibles, qui a notamment entraîné une utilisation accrue de la biomasse, dont les émissions de CO2 ne sont pas considérées dans le bilan (car il est présumé que le CO2 relâché pendant la décomposition ou la combustion de la biomasse est recyclé par les forêts, notamment grâce à la photosynthèse)»;
  • à la fermeture de nombreuses usines du secteur manufacturier, dont celle de la raffinerie de Shell à Montréal en 2010 et à celle «en 2007, de la dernière usine de fabrication de magnésium au Québec»;
  • «à la fermeture des séries de cuves de technologie Söderberg utilisées pour la production d’aluminium et à des améliorations technologiques et opérationnelles dans les alumineries existantes».

– le secteur résidentiel, commercial et institutionnel

Dans ce secteur, les émissions de GES proviennent surtout du chauffage et de la cuisson d’aliments. Elles ont augmenté de 15,7 % entre 1990 et 2003, puis ont diminué de 37,5 % entre 2003 et 2017, pour une baisse de 27,6 % sur l’ensemble de la période, malgré une hausse de 4,4 % depuis 2012. Sa part des émissions totales est passée de 13,0 % en 1990 à 10,3 % en 2017.

La baisse dans ce secteur est entièrement due au sous-secteur résidentiel, dont les émissions ont baissé de 52,9 % entre 1990 et 2017 «malgré la hausse de 40 % du nombre de ménages et l’augmentation de 63 % de la surface habitable moyenne», 97 % de cette baisse s’étant réalisée après 2004, surtout en raison du remplacement du chauffage au mazout par celui à l’électricité, mais aussi du réchauffement de nos hivers, des nouvelles méthodes de construction, des programmes incitant à la rénovation résidentielle et de l’arrivée sur le marché de systèmes de chauffage à haut rendement énergétique. Dans le sous-secteur commercial et institutionnel, les émissions ont augmenté de 54,2 % entre 1990 et 2003, avant de diminuer de 26,1 % par la suite, baisse insuffisante pour annuler la hausse antérieure, la période se terminant avec une hausse de 13,9 %. Dans ce sous-secteur, les effets la hausse de 44,0 % de la surface de plancher des édifices commerciaux et l’utilisation encore très répandue d’énergie fossile pour le chauffage ont été en grande partie annulés par l’«augmentation de l’utilisation du gaz naturel (53 %) au détriment du mazout (-74 %)» et par la hausse des températures hivernales. Ainsi, alors que le sous-secteur résidentiel était responsable de 62,1 % des émissions de ce secteur en 1990, il ne l’était plus que pour 40,5 % en 2017.

– l’agriculture

«Ce secteur comprend les émissions de GES provenant de la digestion des animaux (fermentation entérique), de la gestion du fumier et de la gestion des sols agricoles». Les émissions de GES de l’agriculture ont augmenté de 11,0 % entre 1990 et 2017, mais ont été assez stables depuis 2007. Leur part sur les émissions totales est passée de 8,1 % en 1990 à 9,8 % en 2017.

Les émissions dues à la fermentation entérique ont diminué de 11,1 % entre 1990 et 2017 (essentiellement depuis 2010) en raison de la diminution du cheptel de ruminants (même si les émissions de méthane par tête ont augmenté), mais représentaient toujours en 2017 la part la plus importante des émissions totales de ce secteur (37,3 %). Celles provenant de la gestion des sols agricoles arrivaient au deuxième rang (31,0 %) et ont augmenté de 20,9 % en raison de la hausse de l’application d’engrais azotés sur les cultures et de l’augmentation du travail minimal du sol. Au troisième rang, on trouvait la gestion du fumier (26,6 %), dont les émissions ont augmenté de 39,9 % en raison de l’accroissement du nombre d’animaux et donc de la quantité de fumier à gérer. Finalement, les émissions dues au chaulage, à l’urée et aux autres engrais carbonés ont augmenté de 49,0 %, mais ne représentaient en 2017 que 5,1 % des émissions du secteur. Notons aussi que le méthane est responsable de 56 % des émissions de GES du secteur, l’oxyde nitreux de 39 % et le dioxyde de carbone de 5 %.

– les déchets

Les émissions du secteur des déchets (dues à 94 % au méthane) ont diminué de 33,9 % entre 1990 et 2017 (malgré une hausse de 14,4 % depuis 2012), et ne représentaient plus cette année-là que 5,8 % des émissions totales de GES (8,0 % en 1990). Près de 90 % de ces émissions provenaient en 2017 de l’enfouissement des déchets solides (94 % en 1990), dont «29 % sont attribuables à l’enfouissement des résidus des usines de pâtes et papiers».

Le principal facteur expliquant cette forte baisse est le captage et l’incinération des biogaz, dont la récupération de leur énergie. Cette voie est bien sûr à poursuivre, en tentant aussi de diminuer le volume de ces déchets par la récupération et le compostage. Le document n’en parle pas, mais la diminution de la production de pâtes et papiers a probablement aussi contribué à cette baisse.

– l’électricité

Le niveau le plus fréquent d’émissions de GES pour produire de l’électricité, soit aux environs de 200 kt éq. CO2, provient des centrales thermiques publiques utilisant des combustibles fossiles pour produire de l’électricité dans les régions isolées comme les Îles-de-la-Madeleine et le Nord-du-Québec. Les pointes qui sont survenues à quelques reprises s’expliquent par l’utilisation, au besoin, de la centrale thermique de Sorel-Tracy qui a été fermée en 2011. Depuis qu’elle est fermée, l’électricité n’est responsable que de 0,3 % des émissions totales, soit moins que celles du traitement des eaux usées (0,5 %) dont je n’ai pas parlé. Dans ce sens, le graphique que je présente peut être trompeur, son échelle étant bien moins élevée que celles des graphiques précédents.

Et alors…

Il peut sembler fastidieux de faire ainsi le tour de toutes les sources d’émissions de GES au Québec. Cet exercice permet toutefois de mieux isoler les secteurs sur lesquels le Québec devrait agir de façon prioritaire. Il est clair que c’est sur les émissions liées au transport routier qu’il faut mettre le paquet. Non seulement ce secteur émet-il le plus de GES, mais il est celui dont les émissions ont le plus augmenté, et cela, de très loin. Si on tenait compte en plus des émissions occasionnées par l’extraction et le transport de pétrole dans les territoires d’où nous l’importons, on verrait encore plus clairement l’urgence d’agir rapidement et fortement sur ce secteur. Et pourtant, le gouvernement du Québec investira plus de deux fois plus d’argent dans le réseau routier que dans le transport collectif de 2018 à 2028 (voir la page 48 du Plan québécois des infrastructures 2018-2028), soit 20 milliards $ par rapport à 9 milliards $, et prévoit diminuer ces investissements de près de 50 % entre 2019-2020 (1,2 milliard $) et toutes les années entre 2025-2026 et 2027-2028 (614 millions $ en moyenne), alors que ses investissements dans le réseau routier baisseraient beaucoup moins (de 2,2 milliards $ en 2019-2020 à 1,8 milliard $ entre 2025-2026 et 2027-2028, soit trois fois plus que pour le transport collectif).

Cela ne veut surtout pas dire de ne pas intervenir dans les autres secteurs, notamment dans l’agriculture et dans le secteur commercial et institutionnel, qui ont aussi vu leurs émissions augmenter entre 1990 et 2017. Il en est de même dans le secteur des déchets qui voit ses émissions augmenter depuis 2012. Dans le secteur des industries, on doit s’inquiéter de l’acceptation de projets très émetteurs, comme celui de la cimenterie de Port-Daniel. Dans le même sens, il faut refuser les projets liés aux énergies fossiles, comme celui de GNL qui entraînerait des émissions se situant entre 7,1 et 7,8 millions de tonnes d’équivalents CO2, quantité qui correspond à toute la réduction observée entre 1990 et 2017 (7,47 millions de tonnes) ou encore à près de 10 % des émissions comptabilisées en 2017 (78,6 millions de tonnes). L’intention du gouvernement de financer le troisième lien à Québec est un autre exemple de projet à rejeter sans hésitation.

Bref, ce n’est pas le temps de se péter les bretelles pour une baisse de 8,7 % en 37 ans alors qu’il faudrait une baisse de 32 % en 13 ans pour respecter nos engagements pour 2030, ceux pour 2020 étant dorénavant impossibles à atteindre. En effet, ça prendrait une baisse de 12,4 % en trois ans, alors que deux de ces années sont déjà derrière nous et que rien ne laisse penser que les émissions ont même diminué le moindrement au cours de ces années. Ça prend donc un changement majeur de politique et cela, le plus tôt possible.

3 commentaires leave one →
  1. 3 janvier 2020 8 h 13 min

    Excellente synthèse. Et le constat au niveau des nécessaires politiques publiques est toujours aussi consternant. Et le compte à rebours continue lui, inexorable.

    Aimé par 1 personne

Trackbacks

  1. Jeanne express : Un graphique sur les émissions de GES |

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :