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Capital et idéologie (3)

6 janvier 2020

Je termine avec ce billet la présentation du livre Capital et idéologie, dans lequel Thomas Piketty «retrace dans une perspective tout à la fois économique, sociale, intellectuelle et politique l’histoire et le devenir des régimes inégalitaires, depuis les sociétés trifonctionnelles et esclavagistes anciennes jusqu’aux sociétés postcoloniales et hypercapitalistes modernes, en passant par les sociétés propriétaristes, coloniales, communistes et sociales-démocrates». Troisième de trois billets.

Quatrième partie – Les dimensions du conflit politique

14. La frontière et la propriété – la construction de l’égalité : Le «conflit politique est avant tout idéologique et non classiste». D’ailleurs, «la notion de classe sociale doit elle-même être envisagée comme une notion profondément multidimensionnelle» (profession, propriété, secteur, statut, salaire, qualifications, scolarité, âge, sexe, appartenance ethnique, religion et même alimentation). Les caractéristiques des gens qui votent à gauche se sont d’ailleurs grandement modifiées en France (et dans la plupart des pays occidentaux) depuis 1955, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre. La différence la plus grande s’observe entre les 10 % des électeur.trices les plus diplômé.es et les 90 % les moins diplômé.es (ligne rouge) qui votent maintenant plus à gauche, alors qu’ils et elles votaient plus à droite en 1955, mais elle se manifeste aussi selon les revenus et le patrimoine (lignes bleue et verte). Après avoir analysé les facteurs qui peuvent expliquer ce changement (dont les virages à droite des partis sociaux-démocrates), l’auteur aborde notamment :

  • les forces et faiblesses des sources utilisées, qui expliquent notamment la présence d’intervalles de confiance dans le graphique;
  • la baisse du taux de participation électorale en France et aux États-Unis depuis 1945, surtout chez les plus pauvres;
  • le renversement complet du clivage éducatif, illustré éloquemment dans le graphique ci-contre, où on voit clairement que les partis de gauche en France sont passés de partis des classes inférieures à des partis de diplômé.es;
  • le vote féminin est passé d’un appui à la droite à un appui à la gauche en France et dans d’autres pays (avec leur plus grande diplomation);
  • le vote des ouvrier.ères a glissé vers la droite;
  • deux hypothèses qui peuvent expliquer ce renversement : l’hypothèse sociale qui repose sur le fait que les ouvrier.ères et les personnes peu scolarisées se sentent moins bien représentées par les partis de gauche, et l’hypothèse nativiste selon laquelle ces personnes seraient attirées par le vote raciste et anti-immigration; le problème avec cette deuxième hypothèse est que ce renversement a été graduel et a commencé bien avant les débats sur l’immigration, qu’il s’observe dans de nombreux pays qui n’ont pas la même sensibilité à ces questions et que cette hypothèse n’explique pas la forte baisse de la participation aux élections;
  • le caractère de plus en plus élitiste du système d’éducation français (et ailleurs, dont au Québec);
  • les changements dans les programmes des partis de gauche, plus favorables à la mondialisation et au marché, et moins critiques de la propriété privée qu’avant;
  • les effets de la désaffection religieuse sur le vote, les catholiques pratiquant.es ayant toujours voté plus à droite et les autres plus à gauche, l’écart entre les deux ayant toutefois tendance à diminuer;
  • la division de l’électorat en cinq blocs presque égaux lors de la présidentielle française de 2017 (égalitaire-internationaliste, égalitaire-nativiste, inégalitaire-internationaliste, inégalitaire-nativiste et abstentionniste) et en quatre lors de l’élection européenne de 2019 (libérale, nationaliste, socialiste et abstentionniste);
  • ses craintes et ses espoirs sur l’évolution de ces blocs.

15. Gauche brahmane – les nouveaux clivages euro-américains : Comme en France, le vote des diplômé.es des États-Unis est passé de majoritairement républicain en 1948 (65 %) à majoritairement démocrate en 2016 (plus de 70 %). L’expression «gauche brahmane» utilisée par l’auteur dans le titre de ce chapitre veut justement décrire cette nouvelle gauche de l’élite intellectuelle (les brahmanes sont une des castes supérieures en Inde) par opposition à la droite marchande. Ensuite, l’auteur aborde notamment :

  • l’appui majoritaire aux républicains des gens qui ont les plus hauts revenus et les plus hauts patrimoines, appui qui s’est effrité avec le temps;
  •  le clivage racial dans le vote aux États-Unis, comme l’illustre le graphique ci-contre qui montre que le vote démocrate s’est situé entre 85 et 95 % chez les Noir.es depuis 1964 (quand les démocrates ont commencé à appuyer le mouvement des droits civiques), entre 55 et 70 % chez les hispanophones de 1972 à 2016, mais d’en moyenne 40 % chez les Blanc.hes de 1968 à 2016, faisant en sorte qu’il n’y aurait eu aucun président démocrate depuis 1968 si seul.es les Blanc.hes avaient voté;
  • l’exploitation électorale et politique des conflits identitaires aux États-Unis et en France;
  • le fait que s’il est vrai que le facteur racial explique en partie la plus faible solidarité sociale et fiscale aux États-Unis, il demeure que c’est le retrait du programme du parti démocrate des mesures de lutte aux inégalités (baisse du taux d’imposition et du salaire minimum, entre autres) qui explique le mieux la tendance à la baisse d’appui aux démocrates des classes les plus pauvres;
  • l’évolution du clivage électoral des diplômé.es au Royaume-Uni, semblable à celui observé en France et aux États-Unis, comme on peut le constater sur le graphique ci-contre, mais avec certaines particularités, dont le passage au pouvoir du New Labour de Tony Blair et l’arrivée à la tête du parti travailliste de Jeremy Corbyn avec un programme luttant davantage contre les inégalités;
  • le vote selon l’ethnie et la religion qui ressemble à celui de la France, plus à droite chez les Blanc.hes et les chrétiens, plus à gauche chez les autres;
  • la politisation de l’immigration, notamment par la création d’un parti anti-immigration et la tenue du référendum sur le Brexit;
  • la répartition du vote sur le Brexit selon la scolarité, le revenu et le patrimoine, les six ou sept plus bas déciles dans les trois cas votant pour le «leave» et les trois ou quatre plus élevés pour le «remain».

16. Social-nativisme – le piège identitaire postcolonial : Le clivage éducatif présenté dans les deux chapitres précédents s’observe aussi en Allemagne, en Norvège et en Suède (ainsi qu’en Italie, aux Pays-Bas, en Suisse, en Australie et en Nouvelle-Zélande, voir ce graphique). L’auteur récapitule et montre que si le clivage éducatif ne s’est pas manifesté dans les pays de l’Europe de l’Est, la situation des partis de gauche n’y est pas plus enviable. Ensuite, l’auteur aborde notamment :

  • la situation confuse en Italie (et encore, il ne connaissait pas les derniers développements…);
  • les différentes possibilités de développement politique en Europe et aux États-Unis, du pire (accentuation des politiques identitaires et marchandes) au meilleur (retour de la lutte aux inégalités);
  • la possibilité (faible) de la formation d’un social-fédéralisme en Europe et les formes qu’il pourrait prendre, notamment pour la levée d’impôts significatifs et l’adoption de règles de collaboration fiscale remplaçant celles de concurrence fiscale qui sont actuellement en force (cette phrase résume une quarantaine de pages analysant cette question sous de très nombreux angles);
  • l’appui bien plus élevé des plus riches et des plus diplômé.es à un référendum sur l’autodétermination en Catalogne, région d’ailleurs plus riche que la moyenne en Espagne;
  • la baisse de la progressivité des impôts sur le revenu et l’abolition des impôts sur les successions et les hauts patrimoines en Suède;
  • les actions locales, intéressantes, mais qui doivent être accompagnées d’actions plus globales pour rétablir des impôts progressifs;
  • les résultats des élections en Inde depuis 1962 et l’évolution des enjeux soulevés, de plus en plus liés aux classes (castes élevées pour le BJP, parti hindou et antimusulman, et basses castes et musulmans pour le Congrès et les partis de gauche);
  • les tensions identitaires et une proposition de revenu minimum garanti en Inde;
  • l’évolution classiste des élections au Brésil depuis 1988 et le vote pour le Parti des travailleurs devenant graduellement plus élevé chez les moins diplômés et les plus pauvres (voir le graphique ci-contre), l’ayant toujours été chez les Noir.es et les Métis.ses;
  • l’impact du clivage identitaire et de la corruption sur le résultat des élections plus récentes, notamment sur celle de 2018;
  • les conséquences du niveau insuffisamment progressif des impôts sur les inégalités;
  • le clivage identitaire et religieux en Israël, en Turquie, en Indonésie et en Afrique du Sud;
  • la notion de «populisme» qu’il a refusé d’utiliser dans son livre, car voulant dire une chose et son contraire, et servant davantage à évacuer un débat qu’à y contribuer.

17. Éléments pour un socialisme participatif au XXIe siècle : Une société juste «est celle qui permet à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possible», dont l’éducation, la santé, le droit de vote et la participation à la vie sociale, culturelle, économique et politique. Elle «organise les relations socio-économiques, les rapports de propriété et la répartition des revenus et des patrimoines, afin de permettre aux membres les moins favorisés de bénéficier des conditions d’existence les plus élevées possible», sans nécessairement viser l’égalité absolue. Cela dit, cette définition est imprécise et doit reposer sur la délibération collective, délibération qui est à la fois une fin et un moyen. L’auteur présente ensuite une proposition politique pour permettre l’éclosion de cette société juste et le dépassement du capitalisme, proposition qu’il qualifie de socialisme participatif. Il précise que cette proposition est le résultat de nombreux débats, qu’elle a évolué et qu’elle évoluera encore. Il aborde ensuite à ce propos :

  • le concept de propriété juste qui vise à transformer la propriété permanente en propriété temporaire grâce à des impôts progressifs et élevés sur le revenu et les successions, et progressifs, annuels et moins élevés sur la propriété, et au partage de pouvoir dans les entreprises grâce à l’application de principes de cogestion et d’autogestion;
  • des suggestions sur le fonctionnement possible des principes de cogestion et d’autogestion;
  • le fonctionnement d’un système de dotation en capital (par exemple, un patrimoine représentant 60 % du patrimoine moyen remis à tous les adultes à leur 25e anniversaire) pour lutter contre la forte concentration du patrimoine (le décile le plus riche possédait par exemple près de 75 % du patrimoine aux États-Unis en 2015, alors que le 50 % le moins riche n’en possédait qu’entre 5 et 10 %), système financé par un impôt progressif sur le patrimoine et sur les successions (voir ce tableau pour un exemple du fonctionnement de ces impôts; l’auteur insiste sur le fait que ce n’est qu’un exemple et que les taux sur la propriété, étant annuels, pourraient être beaucoup moins élevés ou être réduits la deuxième année d’application); cette dotation a entre autres été proposée dans le livre Inégalités d’Anthony Atkinson (voir ce billet) dont l’auteur dit s’être entre autres inspiré pour sa proposition, plus ambitieuse;
  • la faisabilité technique, juridique, constitutionnelle et politique de cette proposition;
  • l’élimination de la taxe de vente (régressive), sauf sur le carbone, mais le maintien des cotisations sociales (pension, assurance-maladie, assurance-chômage, etc.);
  • l’établissement d’un revenu minimum garanti (RMG), qui comblerait la différence entre le revenu d’une personne et 60 % du revenu moyen;
  • l’établissement d’une taxe sur le carbone, idéalement progressive, qui rembourserait les ménages aux revenus modestes et possiblement moyens;
  • la construction d’un système éducatif juste;
  • une proposition pour le financement plus juste des partis politiques;
  • des changements à apporter aux politiques internationales, entre autres pour mettre fin à la concurrence fiscale et pour réglementer la circulation des capitaux;
  • la création d’assemblées transnationales régionales et d’une mondiale pour s’occuper des biens communs globaux, pouvant par exemple déboucher sur des ententes contraignantes sur les émissions de gaz à effet de serre, la protection de la biodiversité, la recherche, l’aide internationale et la justice fiscale globale.

«Toute l’histoire des régimes inégalitaires étudiée dans cet ouvrage démontre l’ampleur du répertoire politico-idéologique, et le fait que les moments de bifurcations mettent en jeu à la fois des logiques événementielles de court terme et des évolutions intellectuelles de plus long terme. Toutes les idéologies ont leur faiblesse, et en même temps les sociétés humaines ne peuvent vivre sans idéologies tentant de donner du sens à leurs inégalités. Il en ira de même à l’avenir, en particulier à l’échelle transnationale.»

Conclusion : L’auteur récapitule bellement les bases de son argumentation. Il raconte comment sa «vision de l’histoire et de l’économie a évolué» depuis ses 18 ans et que ce sont surtout les sources historiques qu’il a découvertes et exploitées qui l’ont fait s’éloigner du libéralisme et se rapprocher du socialisme. Il déplore ensuite ce qu’il appelle «l’autonomisation excessive du savoir économique» et ses «effets délétères sur la sphère civique et politique», soulignant les limites de l’expertise des économistes. Il a d’ailleurs pour ce livre mis à contribution de nombreux.ses chercheur.es en histoire, en sociologie, en politique et dans le domaine culturel pour en arriver à une compréhension plus fine des phénomènes socio-économiques. Il regrette aussi l’inverse, soit que trop de chercheur.es en sciences sociales délaissent les sources quantitatives et statistiques, alors que leur contribution est essentielle pour en faire un usage raisonné. Il conclut que son livre n’a dans le fond qu’un objectif, soit de «contribuer à la réappropriation citoyenne du savoir économique et historique».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Quel livre! Quelle œuvre! Oui, je conseille de le lire, même s’il a plus de 1200 pages. Malgré la complexité des enjeux couverts, ce livre se lit très bien. Il porte autant sinon plus sur l’histoire économique, sociale et politique que sur l’économie comme telle. Par rapport à son livre Le Capital au XXIe siècle, celui-ci est beaucoup plus analytique et, tout en fournissant de nombreuses données sur les inégalités comme le précédent (en fait, encore plus, car il ne couvre pas que l’Occident), aborde aussi l’évolution du vote, la démocratie et les structures et constructions sociales. Il propose des pistes de solutions beaucoup plus complètes et pertinentes (bien sûr discutables, ce qu’il encourage d’ailleurs) que son livre précédent dont la faiblesse des solutions proposées était le pire défaut. Thomas Piketty a toujours offert une image modérée, mais avec ses propositions de taux d’imposition des revenus atteignant 90 %, des niveaux semblables pour l’impôt des successions et sur le patrimoine, et une dotation en capital universelle à 25 ans, il va en fait plus loin dans le dépassement du capitalisme que bien des partis réputés à gauche.

Piketty offre, comme à son habitude, un accès complet aux données qu’il a compilées, à une annexe technique d’une quarantaine de pages (que je n’ai pas consultée), à tous les graphiques du livre (que j’ai utilisés pour les graphiques que j’ai présentés dans mes billets ou en liens seulement pour ne pas en mettre trop), à des graphiques supplémentaires (idem) et à bien d’autres compléments. Et les notes, souvent substantielles, sont en bas de page, heureusement, car à la grosseur du livre, il aurait été très agaçant (euphémisme) de devoir aller constamment fouiller à la fin pour consulter des notes. J’ajouterai que les caractères du texte sont relativement petits, que ceux des notes le sont encore plus et que les feuilles sont très minces, ce qui rend le tournage de pages délicat, mais diminue le poids du livre. Bref, il n’y a pas de bonne raison de ne pas le lire!

2 commentaires leave one →
  1. 6 janvier 2020 11 h 49 min

    Oh wow. « Il a d’ailleurs pour ce livre mis à contribution de nombreux.ses chercheur.es en histoire, en sociologie, en politique et dans le domaine culturel pour en arriver à une compréhension plus fine des phénomènes socio-économiques. Il regrette aussi l’inverse, soit que trop de chercheur.es en sciences sociales délaissent les sources quantitatives et statistiques, alors que leur contribution est essentielle pour en faire un usage raisonné. »
    Un grand chercheur. S’il met tout disponible, c’est pour que d’autres chercheurs n’hésitent pas à utiliser son ouvrage pour avancer encore davantage sa recherche. C’est ce qu’on appelle du vrai partage de connaissances!
    Espérons qu’on s’en inspire davantage!

    Aimé par 1 personne

  2. 6 janvier 2020 13 h 17 min

    C’est une habitude chez lui, de même que chez ses collègues de la recherche sur les inégalités, dont Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, de toujours rendre leurs données disponibles pour d’autres chercheur.es.

    Avec d’autres, ils sont ceux qui ont travaillé à rendre disponible la plus grande base de données mondiales sur les inégalités à https://wid.world/fr/accueil/. Voir aussi cette page pour les noms des cinq responsables de cette base, dont les trois que j’ai nommés : https://wid.world/fr/equipe/.

    Cela dit, je n’ai jamais pris le temps d’explorer le contenu de cette base.

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