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Le taux d’emploi au Québec et au Canada entre 2000 et 2019

16 janvier 2020

Comme je l’ai fait au début des quatre dernières années, je compte dans ce billet analyser l’évolution du taux d’emploi au Québec par tranche d’âge et selon le sexe depuis 2000 et la comparer avec celle qu’a connue le reste du Canada. Pour ce faire, j’utiliserai les données de l’Enquête sur la population active (EPA), surtout celles tirées du tableau 14-10-0327-01 de Statistique Canada.

Au Québec

– précisions

Dans son bilan de fin d’année publié dans son communiqué de vendredi dernier sur les estimations de l’emploi de décembre 2018, Statistique Canada écrivait que, au Québec. «l’emploi a augmenté de 63 000 (+1,5 %) de décembre 2018 à décembre 2019», constat repris par de nombreux médias. Cette hausse fut en fait de 62 500, mais avec une marge d’erreur à 95 % de 62 000 selon le tableau 14-10-0287-01 de Statistique Canada, ce qui signifie que la probabilité est de 95 % que l’emploi ait en fait augmenté d’entre 500 et 124 500 entre des deux mois… Il ne s’agit donc pas d’un bilan de l’année complète. Or, les estimations d’emploi pour la moyenne de 2019 ont été supérieures de près de 78 000 à celles de 2018 (4 339 900 par rapport à 4262 200). Ce sont d’ailleurs les données moyennes que je vais analyser dans ce billet. Notons finalement que la marge d’erreur à 95 % est environ trois fois moins élevée pour les estimations annuelles que pour les estimations mensuelles, selon les tableaux 7.1 et 7.2 du Guide de l’Enquête sur la population active 2018, soit de moins de 20 000. C’est encore beaucoup, mais, au moins, la probabilité est de 95 % que cette hausse ait été entre environ 58 000 et 98 000, bref, qu’elle fut importante.

– les sommets

Le tableau ci-contre montre les taux d’emploi en 2019 pour la population adulte (15 ans et plus) et pour les douze tranches d’âge pour lesquelles l’EPA publie des données, le sommet antérieur de ces taux (qu’il soit le sommet historique ou le deuxième plus élevé lorsque le sommet historique a eu lieu en 2019), l’année au cours de laquelle le sommet antérieur à 2019 a été atteint et le rang des taux de 2019 parmi ceux des 44 ans de la série historique publiée par l’EPA (1976 à 2019).

On peut constater que, après deux ans de croissance exceptionnelle de l’emploi en 2017 (voir ce billet) et, dans une moindre mesure, en 2018 (voir ce billet), le taux d’emploi global a encore augmenté pour atteindre en 2019 un sommet historique de 61,5 %, grâce à une hausse de 0,5 point de pourcentage, et ce, malgré un vieillissement de la population important (voir plus loin). Cette hausse explique que neuf des 12 sommets par tranche d’âge ont été atteints en 2019 (tranches dont le taux d’emploi est indiqué en caractère gras dans la première colonne et qui ont le rang 1 dans la dernière). En plus, on notera en consultant les deux dernières colonnes que les sommets des trois tranches d’âge dont le sommet a été atteint avant 2019 l’ont été dans deux cas en 2018 et dans l’autre en 2017, et que le niveau de 2019 s’est classé au deuxième rang dans ces trois cas. Il s’agit donc d’une performance absolument étonnante.

– l’évolution des taux d’emploi réel et ajusté

Le graphique ci-contre présente l’évolution du taux d’emploi réel au Québec (ligne bleue) en comparaison avec un taux d’emploi ajusté (ligne rouge) calculé à l’aide des taux d’emploi par tranche d’âge de chaque année, mais avec la structure d’âge de 1976, c’est-à-dire si le Québec avait conservé les pourcentages de 1976 de personnes dans chacune des 12 tranches d’âge présentées dans le tableau précédent. Comme le taux d’emploi se calcule sur la population âgée de 15 ans et plus, la structure d’âge de cette population a un impact important sur ce taux. Par exemple, alors que seulement 5,7 % de la population âgée de 15 ans et plus était dans la tranche des 70 ans et plus en 1976, cette proportion atteignait 15,5 % en 2019, proportion 2,7 fois plus élevée! Étant donné que le taux d’emploi de ces personnes est très faible (toujours en bas de 6 % au cours des 44 années analysées), l’augmentation de leur proportion exerce une importante pression à la baisse du taux d’emploi global. J’ai emprunté cette présentation qui permet de mieux quantifier l’impact du vieillissement de la population sur l’emploi à un document de Statistique Canada paru en juin 2017 qui utilisait cette méthode avec le taux d’activité canadien (voir le graphique 3 sur cette page).

On peut voir que l’évolution de la structure d’âge a eu peu d’impact de 1976 à 1997 (impact d’au plus 0,51 point de pourcentage au cours de ces 22 années, dans un sens comme dans l’autre), puis que cet impact a graduellement gagné en importance pour culminer en 2019 avec une différence entre les deux courbes de 7,4 points de pourcentage. Cela montre que si le Québec avait conservé sa structure démographique de 1976 tout en ayant les taux d’emploi par tranche d’âge de 2019, soit ceux présentés à la première colonne du tableau précédent, son taux d’emploi aurait été de 68.9 % plutôt que de 61,5 %. Et cet écart continuera de s’accentuer au cours des prochaines années. On peut aussi constater avec ce graphique que le taux d’emploi réel du Québec est demeuré relativement stable entre 2003 et 2016 (il est passé de 60,1 % à 60,0 % en 2016), avant d’augmenter de 1,5 point entre 2016 et 2019 pour atteindre 61,5 %, en hausse de 1,4 point depuis 2003. De son côté, le taux ajusté a augmenté de 6,4 points de pourcentage entre ces deux mêmes années (de 62,5 % à 68,9 %). Dit autrement, si les taux d’emploi par tranche d’âge étaient demeurés les mêmes depuis 2003, le taux d’emploi global serait passé de 60,1 % à 53,7 %, en baisse de 6,4 points de pourcentage. Notons finalement que la structure d’âge «idéale» fut celle de 1984, surtout en raison de la baisse de la proportion de jeunes âgé.es de 15 à 19 ans (de 14,2 % à 10,2 % entre 1976 et 1984) qui ont des taux d’emploi bien moins élevés que les personnes âgées de 25 à 54 ans (d’entre 30 et 45 points de pourcentage selon les années). Si le Québec avait conservé la structure d’âge de 1984 avec les taux d’emploi par tranche d’âge de 2019, le taux d’emploi serait de 69,5 %, plus élevé de 7,9 points de pourcentage que le taux d’emploi réel de 61,5 %.

– par tranche d’âge

Le tableau qui suit présente les taux d’emploi au Québec au cours de quatre années charnières, soit 2000, 2007 (juste avant la récession de 2008-2009), 2018 et 2019. Les quatre premières colonnes montrent les taux d’emploi globaux (ligne 15 ans et plus) et par tranche d’âge. Les trois dernières colonnes indiquent les variations des taux d’emploi globaux et par tranche d’âge entre 2000 et 2007, entre 2007 et 2018 et entre les deux dernières années. On notera que j’ai coloré en vert les cellules qui indiquent une hausse du taux d’emploi et en rouge celles qui en montrent une baisse (deux sur 42).

– de 2000 à 2007 : cette période fut très positive pour l’emploi au Québec. Non seulement le taux d’emploi global a augmenté de 3,1 points de pourcentage, mais il a connu une hausse dans les 12 tranches d’âge de ce tableau, cette hausse atteignant même plus de 10 points de pourcentage chez les personnes âgées de 55 à 59 ans. En moyenne (moyenne non pondérée en fonction de l’importance relative de chaque tranche), la hausse fut de 5,5 points de pourcentage par tranche d’âge (voir la dernière ligne du tableau), hausse nettement plus élevée que celle du taux d’emploi global (3,1 points). Cet écart illustre les conséquences du vieillissement de la population entre ces deux années.

– de 2007 à 2018 : on peut voir que le taux d’emploi a dans ce cas aussi augmenté dans les 12 tranches d’âge (dont une hausse de près de 14 points chez les 60 à 64 ans). En moyenne, la hausse du taux d’emploi dans les 12 tranches d’âge a atteint 4,6 points de pourcentage, même si le taux d’emploi global est demeuré assez stable (hausse de 0,1 point). Ce paradoxe apparent illustre l’ampleur des conséquences sur le taux d’emploi du vieillissement de la population entre ces deux années et nous indique à quel point on ne peut pas se fier aux variations du taux d’emploi global pour analyser correctement la situation de l’emploi et son évolution.

– de 2018 à 2019 : c’est toujours intéressant dans un bilan annuel de montrer la croissance au cours de la dernière année. Le constat est étonnamment positif. En effet, le taux d’emploi a augmenté dans 10 des 12 tranches d’âge et n’a diminué que dans deux d’entre elles. Encore une fois, la hausse moyenne du taux d’emploi de 1,1 point par tranche d’âge en une seule année fut beaucoup plus élevée que sa hausse globale (0,5 point). On doit commencer à deviner que cet écart s’explique par le fort vieillissement de la population…

– selon le sexe

Le tableau suivant présente l’évolution du taux d’emploi selon le sexe et les tranches d’âge entre 2000 et 2019. Il illustre très clairement la forte hausse de la présence des femmes sur le marché du travail. Ainsi, pendant que le taux global d’emploi des hommes demeurait assez stable entre 2000 et 2019 (hausse de 0,2 point), et cela même si ce taux a augmenté dans les 12 tranches d’âge pour une hausse moyenne de 7,6 points de pourcentage par tranche d’âge (illustrant, on commence à s’en douter, le vieillissement de la population), ce taux augmentait de 7,1 points chez les femmes, faisant diminuer l’écart du taux d’emploi entre les femmes et les hommes de plus de 50 % (de 13,2 à 6,3 points). Encore mieux, on peut aussi observer que le taux d’emploi des femmes a augmenté dans toutes les tranches d’âge (pour une hausse moyenne énorme de 14,7 points par tranche d’âge) et même de plus de 20 points dans quatre d’entre elles, soit celles des femmes âgées de 15 à 19 ans et de 50 à 64 ans, ce qui a fait plus que doubler le taux d’emploi des femmes âgées de 60 à 64 ans, de 17,5 % à 42,3 %, évolution spectaculaire en seulement 19 ans. De même, les taux d’emploi des femmes âgées de 65 à 69 ans et de 70 ans et plus ont respectivement sextuplé et quadruplé, passant respectivement de 2,9 % à 17,8 % et de 0,8 % à 3,4 %. On notera aussi que le taux d’emploi des femmes en 2019 était rendu plus élevé que celui des hommes dans les trois tranches d’âges les plus jeunes (personnes âgées de 15 à 29 ans). Par contre, comme cette différence s’observe beaucoup plus chez les étudiant.es (écart de 11,5 points de pourcentage) que chez les non-étudiant.es (écart de 0,9 point), selon le tableau 14-10-0081-01, on peut se demander si cet avantage en est vraiment un, puisqu’il reflète peut-être leur plus grand besoin d’avoir un emploi pour poursuivre leurs études.

La dernière colonne montre que le taux d’emploi des femmes a augmenté plus fortement que celui des hommes dans 10 des 12 tranches d’âge (de plus de 10 points de pourcentage dans trois tranches), les deux seules où il a moins augmenté étant chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Étant donné que la hausse de la présence des femmes sur le marché du travail commencée il y a environ 40 ans chez les femmes âgées de 15 à 24 ans n’a pas encore atteint ces tranches d’âge (voir ce billet), il est fort probable que le taux d’emploi des femmes âgées de 65 ans et plus augmentera plus que celui des hommes du même âge d’ici quelques années.

Le Québec et le reste du Canada

Ayant constaté la forte hausse du taux d’emploi des Québécois et surtout des Québécoises au cours des 19 dernières années, on peut se demander si ce phénomène s’est aussi observé dans le reste du Canada et, si oui, s’il fut de la même ampleur.

– par tranche d’âge

Le premier constat que nous permet de faire le tableau qui suit est que l’écart du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada s’est grandement amoindri au cours des 19 dernières années. Alors qu’il était de 4,6 points de pourcentage en 2000 (57,8 % par rapport à 62,4 %), il n’était plus que de 0,6 point en 2019 (61,5 % et 62,1 %). Cet écart a donc diminué de plus de 85 %. Une autre façon de présenter ce changement est de souligner que les taux d’emploi du reste du Canada étaient plus élevés que ceux du Québec dans les 12 tranches d’âge en 2000, alors que ces derniers étaient rendus plus élevés dans les 9 tranches d’âge les plus jeunes en 2019! En fait, le taux d’emploi a augmenté au Québec dans toutes les tranches d’âge, d’une moyenne de 11,2 points de pourcentage, tandis que ce taux diminuait dans les 2 tranches d’âge les plus jeunes dans le reste du Canada pour une hausse moyenne de seulement 4,7 points (même si le taux global a diminué de 0,3 point, ce qui montre que les autres Canadien.nes vieillissent aussi!). La dernière colonne nous montre que la hausse du taux d’emploi fut plus élevée au Québec que dans le reste du Canada dans 11 des 12 tranches d’âge, la seule ayant augmenté davantage dans le reste du Canada étant celle des personnes âgées de 70 ans et plus, ce qui n’est pas nécessairement un bon signe, car cette hausse (à partir d’un niveau déjà plus élevé) peut montrer une plus grande difficulté à prendre une retraite décente. Cela dit, on ne peut pas savoir si la poursuite du travail de ces personnes est volontaire ou si elle est «forcée».

– par tranche d’âge selon le sexe

Les deux tableaux qui suivent montrent que la différence de croissance du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada de 2000 à 2019 fut nettement plus grande chez les femmes que chez les hommes. Chez les femmes, la hausse fut tellement plus élevée au Québec (7,1 points de pourcentage) que dans le reste du Canada (1,4 point) qu’elle a transformé un retard de 5,5 points de pourcentage (51,3 % par rapport à 56,7 %) en un avantage de 0,2 point (58,4 % par rapport à 58,2 %). Chez les hommes, l’écart a aussi diminué de façon appréciable, soit d’environ 60 %, passant de 3,7 points (64,5 % par rapport à 68,2 %) à 1,5 (64,7 % par rapport à 66,2 %), alors que le taux d’emploi des hommes du reste du Canada diminuait de 2,0 points de pourcentage tandis que celui des hommes du Québec augmentait de 0,2 point.

Ces tableaux montrent aussi que le taux d’emploi des femmes au Québec devançait en 2019 celui des femmes du reste du Canada dans les neuf tranches d’âge les plus jeunes, alors qu’elles traînaient de l’arrière dans les 12 tranches d’âge en 2000. Si les services de garde à contribution réduite ont sûrement joué un rôle important dans ce revirement (voir notamment ce billet), on voit bien que d’autres facteurs ont dû jouer. Chez les hommes, le taux d’emploi des Québécois était plus élevé que celui des hommes du reste du Canada en 2019 dans six des huit tranches d’âge les plus jeunes, mais tirait de l’arrière dans les quatre tranches les plus âgées. Cela représente une amélioration importante, car ils se faisaient dominer dans les 12 tranches en 2000.

Effet du vieillissement de la population au Québec et au Canada

Pour comparer les effets du vieillissement de la population au Québec avec celui du reste du Canada, j’ai fait des calculs semblables à ceux illustrés dans le premier graphique de ce billet, mais cette fois pour estimer ces effets entre 2000 et 2019 pour le Québec et le reste du Canada. J’ai donc calculé quel aurait été le taux d’emploi global au Québec et dans le reste du Canada si leur population adulte avait gardé la même structure d’âge qu’en 2000 et ai calculé le taux d’emploi global que cela aurait donné. Ainsi, le taux d’emploi global au Québec serait en 2019 de 68,1 % au lieu de 61,5 %, soit plus élevé de 6,5 points de pourcentage. Au lieu d’avoir augmenté de 3,8 points entre 2000 et 2019, cette hausse aurait été de 10,3 points. Notons que ces différences seraient très semblables chez les hommes (6,4 points) et chez les femmes (6,6 points). Le même calcul nous indique que le taux d’emploi global du reste du Canada aurait été en 2019 plus élevé de 3,7 points si la structure d’âge de sa population adulte était restée la même qu’en 2000, soit passablement moins qu’au Québec (6,5 points). L’impact sur le taux d’emploi du vieillissement de la population fut donc de près de 75 % plus important au Québec que dans le reste du Canada (6,52 – 3,74 = 2,78 et 2,78 / 3,74 = 74 %) entre 2000 et 2019. D’ailleurs, si le Québec avait eu la structure d’âge du reste du Canada en 2019 et avait conservé les taux d’emploi de ses tranches d’âge, son taux d’emploi global aurait été de 63,2 %, plus élevé de 1,7 point que son taux réel (61,5 %) et même de 1,1 point que celui du reste du Canada (62,1 %). Ce calcul montre à quel point il faut être prudent quand on compare les taux d’emploi globaux dans le temps et entre les provinces.

Et alors…

Contrairement à ce que certaines personnes prétendent, notamment Jean-Robert Sansfaçon dans cet éditorial publié en janvier 2019, la situation de l’emploi au Québec s’est grandement améliorée au cours des 19 dernières années et cette amélioration fut bien plus impressionnante que dans le reste du Canada. On peut attribuer cette amélioration à deux facteurs principaux, soit à la hausse du niveau de scolarité de la population et surtout à la plus grande présence des femmes sur le marché du travail. Ces deux facteurs (et bien autres…) ont permis de plus que compenser les effets importants du vieillissement de la population entre 2000 et 2019, période au cours de laquelle le taux d’emploi global est passé de 57,8 % à 61,5 %, malgré un effet négatif de 6,5 points de pourcentage du vieillissement.

Après les performances exceptionnelles de 2017 et de 2018, celle de 2019 est tout simplement renversante. Comment, après deux années de croissance aussi forte, le Québec a-t-il pu les surpasser pour établir des sommets historiques de taux d’emploi dans neuf des 12 tranches d’âge? C’est une des questions auxquelles je tenterai de répondre dans le deuxième billet que je consacrerai au bilan de l’emploi au Québec en 2019.

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