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Le Forum économique mondial et la mobilité sociale

7 février 2020

Le Forum économique mondial (FEM) de Davos a publié lors de sa dernière rencontre un document imposant (218 pages) intitulé The Global Social Mobility Report 2020 – Equality, Opportunity and a New Economic Imperative (Le rapport mondial sur la mobilité sociale 2020 – Égalité, opportunités et nouvel impératif économique). Comme la plus grande partie de ce rapport est formée des résultats par pays, je peux me permettre de présenter les grandes lignes de son analyse. Notons que les «constats, interprétations et conclusions exprimées dans ce travail ne reflètent pas nécessairement les vues du Forum économique mondial». C’est plutôt rassurant…

Introduction

Les trois premières révolutions industrielles, malgré des effets parfois douteux, ont permis une plus grande mobilité sociale, notamment la troisième pour les femmes, surtout parce qu’elles ont été accompagnées d’améliorations notables des services publics, entre autres en éducation et en santé. Toutefois, cette tendance à la plus grande mobilité sociale s’est inversée depuis quelques décennies. En plus, les possibilités de mobilité sociale dépendent encore de nos jours de son lieu de naissance et de ses parents. «Il est essentiel [dans ce contexte] de mettre en œuvre des politiques et des pratiques qui garantissent à chacun une chance équitable de réaliser son potentiel et ses aspirations, et de repenser la structure de nos systèmes socio-économiques, car ils reproduisent trop souvent les inégalités au lieu de les réduire». Pas mal pour un document publié par le FEM (même si cela ne reflète pas nécessairement ses vues)!

Pire, la quatrième révolution industrielle, avec son automatisation, ses données massives et ses plateformes numériques, favorise la concentration des marchés où les gagnants raflent la mise (winners take all). La tendance récente à la diminution de la mobilité sociale risque donc de s’accentuer ou, à tout le moins, de se perpétuer. Dans ce contexte, le FEM a créé The Global Social Mobility Index (l’indice mondial de mobilité sociale) qui évalue la capacité d’un pays à favoriser la mobilité sociale de sa population. Pour sa première version, il couvre 82 pays à l’aide de 51 indicateurs. Ses concepteur.trices espèrent qu’il permettra aux pays d’identifier leurs forces et leurs faiblesses en la matière et de pouvoir adopter des politiques en conséquence.

Le concept de mobilité sociale est multidimensionnel. Il comprend la mobilité intergénérationnelle des revenus (son utilisation est la plus répandue en économie et est présentée au Canada dans ces deux billets), soit celle qui sera analysée dans ce rapport, mais aussi celles de la santé, de l’éducation et intragénérationnelle (au cours de la vie d’une personne). La mobilité peut être relative (en parts de la population) ou absolue (en niveaux de revenus, de santé et d’éducation). La mobilité relative est celle qui est la plus liée au statut social et économique. Cette mobilité est habituellement estimée avec l’«élasticité intergénérationnelle du revenu» (EIR), qui est la différence en pourcentage du revenu des enfants qui est associée à une différence de 1 % du revenu des parents. Par exemple, si l’EIR est de 0,4, un revenu 10 % plus élevé des parents entraînera en moyenne une hausse de 4 % du revenu des enfants lorsqu’ils auront le même âge que leurs parents avaient quand ils étaient enfants. Dans une société à la mobilité parfaite, l’EIR est égale à zéro, et quand elle est nulle (100 % des enfants des parents les plus riches seront parmi les plus riches et 100 % des enfants des parents les plus pauvres seront parmi les plus pauvres), elle est égale à 1. L’EIR est de 0,15 au Danemark, de près de 0,50 aux États-Unis et de 0,60 en Chine.

L’EIR est intimement liée aux inégalités et augmente linéairement avec le coefficient de Gini, comme le montre la courbe de Gatsby le magnifique (Great Gatsby) qu’on peut voir dans ce billet et au bas de cette page du rapport. L’EIR n’est pas seulement liée aux revenus, mais aussi au sexe, à la religion, à l’ethnie et à d’autres caractéristiques, facteurs qui peuvent accentuer la faible mobilité et les inégalités en plus de nuire à la cohésion sociale et à la croissance économique. L’impact de ces facteurs risque de s’empirer avec la quatrième révolution industrielle qui fera diminuer la part des revenus allant aux travailleur.euses et augmenter celle qui va au capital, tendance qui est déjà en cours depuis quelques décennies en raison de la mondialisation et des changements technologiques, et qui a contribué à la hausse des inégalités et à la baisse de la mobilité sociale.

L’indice mondial de mobilité sociale

Comme les données sur l’ERI ne sont disponibles qu’après de longues années (les enfants doivent être devenus adultes), l’indice mondial de mobilité sociale (IMMS) se concentre plutôt sur les facteurs qui influencent le plus la mobilité sociale relative. Le modèle utilisé dans ce rapport se base sur dix catégories de facteurs que le rapport nomme ses piliers :

  • la santé : ce facteur évalue la capacité des pays à fournir des soins de santé de qualité à leur population; cette évaluation est calculée à partir de quatre indicateurs, soit le taux de naissance par des adolescentes, la prévalence de la sous-nutrition, l’accès à des services de santé de qualité et les écarts d’espérance de vie en santé entre les riches et les pauvres;
  • l’accès à l’éducation : ce facteur évalue la capacité des pays à donner accès à l’éducation à ses citoyen.nes, peu importe leur statut socio-économique; cette évaluation est calculée à partir de cinq indicateurs, soit le taux de fréquentation à l’enseignement primaire, la qualité de la formation professionnelle, le taux de jeunes ni en emploi ni en formation (NEET), le taux de décrochage scolaire et un indice établi en fonction des inégalités de fréquentation scolaire;
  • la qualité et l’équité de l’éducation : l’évaluation de ce facteur repose sur sept indicateurs, soit le taux d’enfants âgés de 10 ans qui ne possèdent pas un niveau de compétence minimum, le ratio d’élèves par enseignant.e aux niveaux préscolaire, primaire et secondaire, les résultats de l’apprentissage; la diversité sociale à l’école et le pourcentage d’élèves défavorisés dans les écoles qui déclarent manquer de matériel pédagogique;
  • l’éducation permanente : ce facteur évalue à quel point les pays peuvent développer les compétences de leur population tout au long de leur vie; cette évaluation est calculée à partir de cinq indicateurs, soit l’offre de formation en entreprise, les mesures actives pour les sans-emploi, l’impact des technologies de l’information sur l’accès aux services de base, le pourcentage d’entreprises offrant une formation formelle et les compétences numériques au sein de la population active;
  • l’accès aux technologies : ce facteur évalue le niveau d’accès et d’adoption des technologies au sein de la population; cette évaluation est calculée à partir de six indicateurs, soit le taux d’utilisation d’Internet chez les adultes, le taux d’abonnement à l’Internet haute vitesse, à un réseau mobile et à la technologie 3G; le taux de la population rurale ayant accès à l’électricité et l’accès à Internet à l’école;
  • les possibilités d’emploi : ce facteur évalue la capacité des pays à offrir des possibilités d’emploi à leurs citoyen.nes, quels que soient leur niveau d’éducation et leur milieu socio-économique; cette évaluation est calculée à partir de six indicateurs, soit les taux de chômage des populations peu, moyennement et fortement scolarisées, et vivant dans des régions rurales, le ratio du taux d’activité des femmes par rapport à celui des hommes et la proportion des travailleur.euses occupant des emplois précaires;
  • l’équité salariale : ce facteur évalue la capacité des pays à offrir des salaires équitables à leurs citoyen.nes, quels que soient leur niveau d’éducation et leur milieu socio-économique; cette évaluation est calculée à partir de cinq indicateurs, soit le taux des emplois payés moins des deux tiers du salaire médian, les ratios de la part des revenus d’emploi touchés par le 10 % le mieux payé et le 40 % le moins bien payé, et par le 50 % le mieux payé et le 50 % le moins bien payé, et du revenu moyen du 40 % le moins bien payé sur le revenu moyen national, et la part du revenu de travail sur le PIB;
  • les conditions de travail : ce facteur évalue la capacité des pays à garantir de bonnes conditions de travail à leurs citoyen.nes, quels que soient leur niveau d’éducation et leur milieu socio-économique; cette évaluation est calculée à partir de cinq indicateurs, soit des indices des droits des travailleur.euses, de la coopération dans les relations entre employeurs et les travailleur.euses, et du lien entre les salaires et la productivité, la part des employé.es travaillant plus de 48 heures par semaine et le taux de couverture syndicale;
  • la protection sociale : ce facteur évalue la capacité des pays à fournir une protection sociale efficace à leur population; cette évaluation est calculée à partir de quatre indicateurs, soit le ratio des prestations d’aide sociale sur le revenu médian, le pourcentage de la population couverte par les programmes sociaux, la part du PIB consacrée aux programmes sociaux et un indice de la qualité de la protection sociale selon les répondant.es;
  • l’inclusivité des institutions : ce facteur évalue la capacité des pays à fournir des institutions inclusives et des services publics efficaces à leur population; cette évaluation est calculée à partir de quatre indicateurs, soit des indices de la perception de la corruption, de l’efficacité des services publics et gouvernementaux, de l’inclusivité des institutions et de la stabilité politique et de la protection contre la violence.

Les résultats

Les cinq pays qui offrent à leurs populations les possibilités de mobilité sociale les plus équitables selon l’IMMS sont tous nordiques (Danemark, Norvège, Finlande, Suède et Islande), et 16 des 19 premiers pays sont en Europe. Le rapport souligne à cet effet que les pays qui appliquent un modèle économique qui tient compte de l’ensemble des intervenant.es économiques (employeurs, employé.es, client.es, partenaires et même l’ensemble de la communauté) ont tendance à obtenir de meilleurs résultats que les pays dont le modèle économique met l’accent sur la maximisation de la valeur actionnariale. Par ailleurs, même si les pays en développement présentent des niveaux élevés de mobilité sociale absolue, ils n’ont pas toujours la capacité de partager ces possibilités de manière équitable avec l’ensemble de leur population. Il n’est donc pas étonnant de constater que ces pays se retrouvent au bas du classement.

Le Canada se classe au 14e rang, mais au premier rang des pays non européens (devant le Japon et l’Australie aux 15e et 16e rangs) et (forcément) des pays de l’Amérique (les États-Unis suivent avec leur 27e rang). On peut consulter le classement des 82 pays analysés sur cette page et les résultats du Canada aux dix piliers et aux 51 indicateurs sur cette page et sur la suivante. Comme le montre le graphique suivant, ses résultats ressortent positivement en santé, pour l’accès aux technologies, pour l’inclusivité de ses institutions et pour la qualité et l’équité de l’éducation, mais laissent à désirer et devraient s’améliorer dans les domaines de l’équité salariale, des conditions de travail et des possibilités d’emploi.

Pour s’assurer de la pertinence de l’IMMS, le document a produit un graphique (que j’ai reproduit ci-après) qui montre sa forte corrélation avec l’indice d’inégalité des chances modélisé par la Banque mondiale. De même, on peut voir dans cet autre graphique, du type de celui de Gatsby le magnifique, que l’IMMS, comme l’EIR le faisait, présente aussi une forte corrélation avec le niveau d’inégalités telle qu’estimé par le coefficient de Gini pour les pays du G20 (notons que les échelles ont été inversées dans ce graphique, partant des valeurs les plus élevées vers les plus faibles, ce qui ne change pas grand-chose et me fait me demander pourquoi il a été conçu ainsi). L’IMMS est aussi fortement corrélé avec la satisfaction de la population, selon l’indice mondial du bonheur (World Happiness Index), comme le montre cet autre graphique.

Par ailleurs, l’analyse des résultats de l’IMMS indique clairement que, dans de nombreux pays, la faible mobilité sociale n’est pas liée seulement au revenu, mais autant sinon plus à l’accès et à la qualité de l’éducation, à l’accès au travail, aux mauvaises conditions de travail et à la santé. D’ailleurs, ces piliers ressortent nettement de l’analyse des résultats d’une vingtaine de pays qui suit cette section.

Conclusions

«Les inégalités et la faible mobilité sociale n’ont rien d’inévitable. Elles sont le produit de décennies de politiques axées sur la maximisation des profits» sans objectifs d’amélioration de l’équité et de l’inclusion. «L’inversion des tendances actuelles est un défi de taille qui nécessite une volonté politique, des efforts concertés et du temps». Les résultats de l’IMMS montrent pourtant que certains pays réussissent à favoriser la mobilité sociale sans sacrifier leur performance économique.

Le document présente quelques façons d’améliorer les résultats de l’IMMS pour chacun des 10 piliers, et donc d’améliorer la mobilité sociale. Il recommande ensuite des réformes de la fiscalité (en augmentant entre autres le taux marginal d’imposition maximal et l’imposition des sociétés, et en taxant la richesse) et une hausse des dépenses dans les services publics, aussi bien dans les programmes de protection sociale qu’en santé et en éducation, tout en veillant à ce que ces mesures soient accessibles à tous les citoyen.nes.

Les dernières recommandations s’adressent aux entreprises «qui ont un rôle essentiel à jouer dans la promotion de la mobilité sociale». Elles doivent prendre des mesures à cet égard pas uniquement par obligation morale, mais aussi parce qu’une plus grande mobilité sociale bénéficie aux entreprises en améliorant la croissance économique et en permettant une offre de main-d’œuvre plus qualifiée et plus productive. Elles devraient entre autres offrir davantage de stages et de formation en emploi, augmenter leurs salaires et éliminer les écarts de salaires entre les hommes et les femmes.

Et alors…

Les rapports des organismes comme le FEM sont souvent étonnants. Ils montrent que les entreprises et les instances gouvernementales qui en font partie sont pleinement conscientes des défis de l’époque, mais qu’elles n’agissent pas suffisamment pour y faire face efficacement et de façon équitable. L’IMMS est conçu brillamment et permet de bien isoler les points forts et les points faibles des interventions gouvernementales, surtout, mais aussi des mesures mises en place par les entreprises. Ce rapport ne semble pas avoir été censuré ni avoir subi d’autocensure de la part de ses auteur.es. Cela dit, on ne peut pas s’attendre à ce que ses recommandations soient adoptées automatiquement. Là comme ailleurs, ce sera à la population de se mobiliser pour que la situation de la mobilité sociale s’améliore.

2 commentaires leave one →
  1. 7 février 2020 12 h 42 min

    Bref, les dominants qui ont lu le rapport en concluent que tout va bien

    J'aime

  2. 7 février 2020 12 h 49 min

    Pas sûr, ni que ces personnes l’aient lu, ni qu’elles trouvent que tout va bien. Leur attitude est en général attentiste. Le Forum de Davos souligne depuis des années que l’environnement (réchauffement climatique, crise de l’eau, pollution, etc.) et les inégalités sont parmi les menaces les plus importantes, et ces personnes attendent que d’autres y réagissent, se comportant comme des passagers clandestins (dans le sens évoqué à https://jeanneemard.wordpress.com/2013/05/16/la-medaille-dor-du-passager-clandestin/).

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