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Les suicides au Québec

13 février 2020

Quand j’ai rédigé mon premier billet sur les suicides au Québec en février 2014, des rumeurs circulaient en prétendant que le Québec était un des endroits où le taux de suicide était le plus élevé au monde. Les données que j’ai utilisées montraient que le taux de suicide au Québec avait connu entre 1981 et 2011 une baisse importante et qu’il se situait plutôt dans la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Qu’en est-il six ans plus tard?

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a justement publié la semaine dernière, au cours de la 30e Semaine de prévention du suicide, un rapport intitulé Le suicide au Québec : 1981 à 2017 – mise à jour 2020. En plus de présenter ses principaux constats, j’utiliserai aussi des données de Statistique Canada sur le suicide pour compléter le portrait.

Données et méthodes

Le document de l’INSPQ explique qu’il faut être prudent avec les données sur le suicide. Il est donc pertinent de lire l’annexe 1 des pages numérotées 21 à 23 sur l’interprétation de ces données et surtout sur leurs comparaisons interprovinciales et encore plus internationales.

Il est en effet loin d’être évident qu’un décès est dû à un suicide. Il existe un bon nombre de cas où «le coroner ou le médecin légiste n’a pas été en mesure de distinguer s’il s’agissait d’un décès accidentel, d’un homicide ou d’un suicide. Une étude canadienne a démontré des écarts interprovinciaux et territoriaux pour les taux de décès dont l’intention est indéterminée variant de 0,4 par 100 000 (Nouveau-Brunswick) à 10,6 par 100 000 (Alberta)». D’autres problèmes liés à «l’utilisation inégale des codes pour les traumatismes dont l’intention est indéterminée» entraînerait en plus une sous-estimation des taux de suicide, notamment à Terre-Neuve et en Ontario. Par contre, ce problème serait de faible ampleur au Québec.

Les auteur.es ajoutent que les «comparaisons internationales sont fournies à titre indicatif seulement et sont empreintes de sources d’erreurs multiples» notamment en raison de «variations considérables entre les pays dans l’application des règles de sélection de la cause initiale du décès et dans les définitions utilisées pour déterminer les suicides». Les comparaisons internationales viennent des données de l’OCDE et ne sont présentées que pour 10 pays en les comparant à celles pour Québec et le Canada.

Selon le sexe

Le graphique qui suit, tiré de la page numérotée 6 du document de l’INSPQ (auquel j’ai ajouté quelques taux), montre l’évolution du taux ajusté de suicide par 100 000 personnes au Québec selon le sexe entre 1981 et 2017. Il s’agit de moyennes mobiles de trois ans (sauf pour 1981 et 2017, où le rapport utilise des moyennes mobiles de deux ans) ajustées comme si la structure d’âge et la proportion d’hommes et de femmes étaient restées les mêmes (celles observées en 2001) tout au long de la période présentée.

On voit bien que le taux de suicide par 100 000 personnes a augmenté chez les hommes de 1983 (première année pour laquelle on dispose des moyennes mobiles de trois ans) à 1999 (passant de 27,3 à 32,3) et globalement (de 17,9 à 20,2), mais a diminué chez les femmes (de 9,0 à 8,5). Il a ensuite diminué fortement entre 1999 et 2017, se situant en fin de période à 18,7 chez les hommes, à 6,2 chez les femmes et à 12,4 globalement. En conséquence, le taux de suicide aurait diminué de 42 % chez les hommes et de 27 % chez les femmes pour une baisse conjointe de 39 % entre 1999 et 2017. Alors que le taux de suicide était trois fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes en 1983 et en 2017, il l’était quatre fois en 1999.

Selon les données du tableau 13-10-0801-01 de Statistique Canada, le taux de suicide normalisé selon l’âge aurait diminué de 49 % chez les hommes et de 31 % chez les femmes pour une baisse conjointe de 45 % entre 2000 (première année de la série) et 2018. Notons toutefois qu’il ne s’agit pas de moyennes mobiles de trois ans et que les données de 2018 sont préliminaires et probablement sous-estimées. Il demeure que ces données présentent la même tendance que celles de l’INSPQ.

Selon l’âge et le sexe

Le graphique suivant, tiré de la même page, présente aussi le taux de suicide par 100 000 personnes avec la même méthode, mais chez les hommes selon l’âge.

On peut voir que le taux de suicide le plus élevé dans les années 1980 s’observait chez les 20-34 ans, mais que leur est passé sous celui des 35-49 ans en 1996, sous celui des 50-64 ans en 2002 et sous celui des 65 ans et plus en 2012. Le document précise que ce taux par 100 000 personnes :

  • est de loin le plus bas chez les 10-14 ans, étant même inférieur à 1 depuis 2013 (avec entre 0 et 2 suicides au cours de ces années);
  • est passé de 35,1 à 9,8 entre 1995 et 2006 chez les 15-19 ans (une baisse de 72 %, la plus élevée de tous les groupes d’âge), puis est demeuré sensiblement à ce niveau par la suite (9,0 en 2017);
  • est passé de 47,5 à 17,4 entre 1999 et 2017 chez les 20-34 ans, une baisse de 63 %;
  • a atteint 52,7 en 1999 chez les 35-49 ans, le sommet de tous les groupes d’âge, avant de diminuer année après année pour se situer à 23,4 en 2017, une baisse de 56 %;
  • est demeuré assez stable autour de 30 chez les 50-64 ans depuis 1995 (29,6 en 2017), ce qui lui a fait prendre le premier rang de 2015 à 2017;
  • a diminué de 1998 à 2008 chez les 65 ans et plus, et est depuis assez stable autour de 20 (20,6 en 2017).

Le graphique suivant (dont l’échelle varie de 0 à 16 plutôt que de 0 à 50 comme dans le graphique précédent), tiré de la page numérotée 7, montre que le taux de suicide chez les femmes a beaucoup moins varié que celui des hommes, même si on y voit aussi une baisse depuis la fin des années 1990, surtout chez les 15-19 ans et les 35-49 ans.

En 2017, ce taux par 100 000 personnes était de :

  • 1,5 chez les 10-14 ans;
  • 3,5 chez les 15-19 ans;
  • 5,3 chez les 20-34 ans;
  • 8,4 chez les 35-49 ans;
  • 12,3 chez les 50-64 ans;
  • 3,7 chez les 65 ans et plus.

Les auteur.es ajoutent que la hausse montrée sur le graphique en fin de période chez les 10-14 ans s’explique par le faible nombre de suicides dans cette tranche d’âge. Ce sont les 6 suicides de 2016 (3 en 2012, 2013 et 2017, 1 en 2014 et 4 en 2015) qui font hausser la courbe qui, je le rappelle, indique des moyennes mobiles de trois ans.

Moyens utilisés

Pour la moyenne de 2015 à 2017, le moyen le plus souvent utilisé pour s’enlever la vie chez les hommes (55 % des suicides) et les femmes (41 %) était la pendaison, la strangulation et l’asphyxie, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre. Les femmes (37 %) ont par contre beaucoup plus utilisé des substances solides ou liquides (par exemple, l’ingestion de médicaments) que les hommes (10 %), tandis que ceux-ci ont bien plus souvent utilisé des armes à feu (15 %) qu’elles (2 %).

Par région du Québec

Mis à part le Nunavik (120, avec 18 suicides), le taux de suicide par 100 000 personnes a varié de 8,2 à Laval à 23,4 en Abitibi-Témiscamingue en moyenne de 2015 à 2017, alors que la moyenne québécoise se situait à 12,7 (le 12,4 du premier graphique de ce billet est la moyenne de 2016 et de 2017 seulement). Le détail par région, y compris les taux chez les hommes et les femmes, peut être consulté sur le graphique de cette page et les données annuelles de 2012 à 2017 sur le tableau de celle-ci.

Par province

Le document de l’INSPQ ne fournit que les données de 2016 par province. Pourtant, la source qu’il utilise, soit le tableau 13-10-0800-01 de Statistique Canada, en fournit de 2000 à 2018 (mais préliminaires et probablement sous-estimées de 2016 à 2018).

Ces données montrent que le Québec était en 2000 la province canadienne (sans tenir compte des territoires) avec le taux de suicide normalisé selon l’âge pour 100 000 personnes le plus élevé (17,3), rang qu’il a conservé jusqu’en 2008, taux même 15 % plus élevé que celui de la province au deuxième rang (le Nouveau-Brunswick avec 15,0), et 45 % plus élevé que celui de l’ensemble du Canada (11,9, même s’il inclut le Québec). Selon les données préliminaires, ce taux était rendu plus bas que la moyenne canadienne de 2016 à 2018 (9,6 par rapport à 10,4 en 2018) et se classait au neuvième rang en 2016, au huitième en 2017 et au septième en 2018. Alors que ce taux a diminué de 13 % dans l’ensemble du Canada entre 2000 et 2018, il a diminué de 44 % au Québec. Ce virage plus spécifique au Québec que dans les autres provinces mérite d’être souligné.

Comparaisons internationales

J’ai déjà mentionné à quel point il faut être prudent dans les comparaisons internationales. Cela dit, je présente quand même les graphiques qui suivent qui sont tirés de deux documents de l’INSPQ. Les deux graphiques de la partie gauche de l’image qui suit proviennent de son rapport sur le suicide de 2004 (voir au bas de cette page), tandis que celui de la partie droite vient de son rapport de cette année (voir cette page).

Les deux graphiques de la partie gauche comparent le taux de suicide ajusté par 100 000 personnes des hommes et des femmes du Québec et du Canada avec celui de 19 pays de l’OCDE de 1996 à 1998, tandis que la partie à droite montre les taux globaux et ceux pour les hommes et les femmes en 2016, mais seulement pour 9 de ces pays en plus de ceux pour la Belgique. Parmi les 11 territoires pour lesquels nous disposons de données pour 1996 à 1998 et pour 2016, 10 ont connu une baisse du taux de suicide chez les hommes (tous, sauf les Pays-Bas), mais seulement six chez les femmes. Si les baisses furent souvent importantes chez les hommes, notamment en Finlande (de 39,7 à 22,2), en Autriche (de 31,6 à 19,9) et au Québec (de 30,4 à 19,3), l’ordre de grandeur a peu changé chez les femmes. Au bout du compte, alors que seulement deux pays sur 20 présentaient un taux de suicide plus élevé que celui du Québec chez les hommes de 1996 à 1998, il y en avait cinq sur 11 en 2016. Chez les femmes, ce nombre restait à cinq (avec une égalité en plus en 2016), mais sur 11 pays en 2016 alors que cela était sur 20 pays de 1996 à 1998.

Par ailleurs, la note au bas du graphique de droite montre que les sources ne sont pas les mêmes pour le Québec (le MSSS), pour le Canada (Statistique Canada, avec en plus une erreur sur le tableau utilisé, car celui qui y est mentionné, le 17-10-0005-01, porte sur la population) et pour les autres pays (l’OCDE). En plus, si les auteur.es avaient utilisé le tableau 13-10-0800-01 de Statistique Canada (manifestement celui utilisé pour le Canada) pour le Québec aussi, celui-ci montrerait les taux global (9,4), des hommes (14,4) et des femmes (4,5) les plus bas de ces 12 territoires. Mais, bon, je répète qu’il s’agit de données préliminaires, probablement sous-estimées. Il demeure que ce sont ces données préliminaires que le document a utilisé pour l’ensemble du Canada (notons que les données de 2016 ont été légèrement révisées depuis la rédaction de ce rapport).

Hospitalisations pour tentative de suicide

Pour la première fois cette année, on trouve aussi dans ce rapport des données sur les hospitalisations pour tentative de suicide. Contrairement aux taux de suicide qui sont selon les années de trois à quatre fois plus élevés chez les hommes et qui ont diminué fortement depuis quelques années, les hospitalisations pour tentative de suicide sont un peu plus fréquentes chez les femmes et sont en hausse. En effet, le taux d’hospitalisation par 100 000 personnes, ajusté selon la structure d’âge, a augmenté graduellement de 2007 à 2018, passant de 26,8 à 37,9 chez les hommes et de 30,3 à 48,4 chez les femmes.

Chez les hommes et encore plus chez les femmes, ce sont les jeunes âgé.es de 15 à 19 ans qui présentent les taux d’hospitalisation les plus élevés, étant passés de 35,3 en 2007 à 67,1 en 2018 chez les hommes et de 69,4 à 203,2 chez les femmes. Ce phénomène chez les adolescentes s’observe aussi dans l’ensemble du Canada, avec encore plus d’ampleur (avec un taux de 232 en 2014-2015, alors qu’il était autour de 150 au Québec). Les auteur.es notent aussi une forte hausse chez les hommes âgés de 65 ans et plus (de 13,4 à 26,5) et chez les femmes âgées de 20 à 34 ans (de 38,5 à 76,2) et de 10 à 14 ans (de 27,3 à 61,8). Les auteur.es ne fournissent qu’un motif pour expliquer ce nombre plus élevé chez les femmes et la hausse de ce taux, elle aussi plus élevée chez les femmes, soit l’augmentation des «troubles de santé mentale», surtout «chez les jeunes Québécois et Québécoises». Cet article du Devoir creuse un peu la question et cite une chercheuse qui souligne que les jeunes sont en grande détresse et très isolés, traits associés à la santé mentale, et qui ajoute que les «jeunes filles utilisent des moyens moins létaux que les garçons lorsqu’elles tentent de se suicider» pour expliquer que les tentatives de suicide sont plus nombreuses chez les jeunes filles que chez les jeunes hommes, même si leur taux de suicide est moins élevé.

Et alors…

Ce rapport a été, comme chaque année, assez bien couvert par les médias. D’ailleurs, en plus de l’article cité plus tôt, Le Devoir en a consacré un autre à ce rapport, insistant surtout sur la forte baisse du taux de suicide chez les jeunes, mais mentionnant aussi que ce sont «les hommes âgés de 35 à 55 ans qui sont les plus enclins à mettre fin à leurs jours», comme on a pu le voir dans ce billet.

Même s’il a été bien couvert par les médias, je trouvais important de consulter ce rapport, ce qui permet entre autres de voir les limites des données qu’il contient, nuance que les médias mentionnent rarement. On a par exemple vu que, selon les données utilisées, le taux de suicide au Québec peut aussi bien se situer dans la moyenne des pays occidentaux que d’être le plus bas. Mais, qu’il soit dans la moyenne ou le plus bas, cela change peu de choses à l’importance qu’on doit accorder à cette question.

Maintenant que les rumeurs sur le rang mondial du taux de suicide au Québec se sont essoufflées, on peut regarder ces données pour les associer aux campagnes de prévention et pour chercher plus à fond les facteurs qui expliquent qu’une personne puisse en arriver à commettre ces gestes sans appel. On peut se réjouir de la baisse du taux de suicide, surtout chez les jeunes, mais on doit aussi s’inquiéter de la hausse du taux d’hospitalisation pour tentative de suicide aussi chez les jeunes, surtout chez les jeunes femmes, ainsi que du taux de suicide toujours très élevé, sans baisse notable, chez les hommes âgés de 50 à 64 ans. Il est donc toujours de première importance de poursuivre nos efforts en prévention. Mais, pour ce, il faudrait probablement changer quelques petites choses à notre société…

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