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L’amour des gros chars en 2019

19 février 2020

Les médias, notamment dans cet article, ont cette année bien couvert la version 2020 du document État de l’énergie au Québec publié en janvier dernier par la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, mettant surtout l’accent sur la hausse de la proportion des ventes de camions dans les ventes de véhicules neufs au Québec. On y apprend que cette proportion a atteint 64 % en 2018, ce que les personnes qui ont lu mon billet sur les gros chars de l’an passé savaient depuis février 2019.

Comme Statistique Canada a publié la semaine dernière les données sur les ventes de véhicules automobiles neufs pour décembre 2019, nous pouvons déjà aller voir si cette proportion a encore augmenté en 2019, et, si c’est le cas, à quel point. Je vais me servir des données du tableau 20-10-0001-01 de Statistique Canada pour examiner les tendances à moyen et à long termes des ventes de voitures particulières et de camions, catégorie qui comprend les fourgonnettes, les véhicules utilitaires sport (VUS), les camionnettes, les camions lourds et les autobus. On notera toutefois que, selon les données du tableau 20-10-0002-01, environ 97 % des ventes de camions se réalisent du côté des camions légers.

Par la suite, je vérifierai à quel point les tendances des ventes de voitures particulières et de camions varient d’une province à l’autre, puis j’analyserai des données qui permettent de préciser la part des véhicules neufs qui font partie des camions légers (camionnettes, VUS et fourgonnettes), et finalement, je présenterai l’évolution de la part des camions dans le parc automobile du Québec et de ses régions.

Tendance annuelle à long terme

Le graphique qui suit montre l’évolution annuelle à long terme de la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs au Québec (ligne rouge) et dans le reste du Canada (ligne bleue). On voit que cette proportion a augmenté graduellement entre 1981 et 2019, ne connaissant que quelques interruptions (à la fin des années 1980, de 1999 à 2008 et en 2012) et qu’elle a toujours été nettement plus élevée dans le reste du Canada qu’au Québec. Entre 1981 et 2014, cet écart a varié selon les années de neuf (en 1986) à 17 (en 2014) points de pourcentage, avant de diminuer graduellement pour se situer à son minimum historique en 2019 (huit points). On peut d’ailleurs remarquer sur le graphique les fortes hausses des cinq dernières années qui ont porté la courbe du Québec nettement au-dessus de sa ligne de tendance. D’ailleurs, quatre des cinq hausses annuelles les plus importantes depuis 39 ans au Québec ont eu lieu au cours de ces cinq années, soit de 5,3 points en 2015, de 5,7 points en 2016, de 3,9 points en 2018 et de 5,3 points en 2019 (la plus élevée fut de 6,6 points en 2010). Bref, alors qu’on pouvait penser que la tendance à la hausse s’était calmée en constatant la relative stabilité de cette proportion entre 2010 et 2014, loin de s’amoindrir, l’amour des Québécois.es pour les gros chars s’est intensifié par la suite.

Au bout du compte, cette proportion a augmenté de 50 points de pourcentage dans le reste du Canada et de 56 points au Québec entre 1981 et 2019, passant de 27,5 % à 77,5 % dans le reste du Canada (une hausse de près de 180 %) et de 13,2 % à 69,2 % au Québec (une hausse de plus de 420 %!). On doit toutefois ajouter que cette proportion pour le reste du Canada était plus de deux fois plus élevée qu’au Québec en 1981, alors qu’elle ne lui était plus élevée que de 12 % en 2019. Bref, le comportement des Québécois.es à cet égard ressemble de plus en plus à celui des autres Canadien.nes. Et, ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’environnement.

Tendance mensuelle à moyen terme

Le graphique qui suit montre les mêmes données, mais par mois entre janvier 2010 et décembre 2019.

Ce graphique fait ressortir les tendances de court terme et saisonnières. On peut d’ailleurs constater plus clairement que dans le graphique précédent que, mises à part les variations saisonnières, la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs est demeurée assez stable de 2010 à 2014 au Québec, mais qu’elle est soudain partie en hausse depuis la fin 2014. On voit aussi que la tendance a été bien plus régulière dans le reste du Canada. Cette proportion a même dépassé au Québec la barre des 70 % en décembre 2018, en février 2019, et de septembre à décembre 2019 (74,3 %, ce mois-là), alors qu’elle n’avait jamais atteint 55 % avant décembre 2015, et cela même si le prix de l’essence ordinaire a été en moyenne 14 % plus élevé en 2019 qu’en 2016 (119,5¢ par rapport à 104,9¢, selon les données de la Régie de l’énergie). Dans le reste du Canada, cette proportion a même dépassé la barre des 80 % en novembre et décembre 2019 (81,6 % ce mois-là).

Notons finalement que les ventes de voitures particulières baissent toujours beaucoup plus que les ventes de camions en décembre de chaque année, ce qui explique les sommets de la part des ventes de camions ce mois-là. En effet, on observe au Québec en moyenne entre 2010 et 2019 une baisse de 42 % des ventes de voitures et de 28 % des ventes de camions entre octobre et décembre. Ce phénomène s’observe aussi dans le reste du Canada, mais avec moins d’ampleur.

Tendances par province

On a vu que la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs a toujours été plus élevée dans le reste du Canada qu’au Québec. Mais qu’en est-il de chacune des provinces? Dans quelles provinces les gros chars sont-ils les plus populaires et dans lesquelles cette popularité a-t-elle le plus augmenté? Comme un graphique avec dix lignes serait illisible, j’ai plutôt choisi de ne présenter dans le graphique qui suit que les données des années de départ et d’arrivée de la période illustrée dans le premier graphique, soit 1981 et 2019.

Ce graphique permet de constater que la tendance des dernières décennies fut semblable dans toutes les provinces. Cela dit, on peut remarquer que c’est au Québec que la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs était la plus faible à la fois en 1981 et en 2019 (ce qui ne me console pas vraiment). Sans surprise, c’est en Saskatchewan et en Alberta que cette proportion était la plus élevée au cours de ces deux années, et en fait, au cours de chacune des 39 années de cette période, ces deux provinces s’échangeant toutefois le premier rang de temps en temps. Cela dit, la Saskatchewan trône au premier rang depuis 2007. Mais, avec des taux de 87,9 % en Saskatchewan et de 86,2 % en Alberta en 2019, il est clair que ces proportions ne pourront plus augmenter autant à l’avenir! Cette limite commence d’ailleurs à se faire sentir, car ces provinces se sont classées aux premier et au deuxième rangs de celles où la hausse fut la plus basse entre 2010 et 2019 (14,3 points de pourcentage pour la Saskatchewan et 14,5 pour l’Alberta). À l’inverse, ce fut au Québec que cette proportion a le plus augmenté (de 25,3 points), soit la province avec la proportion la plus basse en 2010.

Part des genres de véhicules vendus

J’ai trouvé cette année un tableau de Statistique Canada, le 20-10-0021-01, qui contient des données permettant de préciser davantage le genre de véhicules qui font partie des camions légers. Notons que les données de ce tableau portent sur les véhicules neufs immatriculés au Canada, et non sur les véhicules neufs vendus au Canada, comme le tableau utilisé précédemment. En plus, ce tableau ne contient des données que pour la période allant de 2011 à 2018 et ne fournit pas de données sur les autobus et sur les camions lourds

Le graphique ci-contre montre que la part des :

  • voitures particulières (ligne bleue) est passée au Québec de plus de 50 % de 2011 à 2014 à 37 % en 2018;
  • camionnettes (ligne rouge, «pick up trucks» en anglais) est passée de 10 % de 2011 à 2014 à 14 % en 2018;
  • véhicules à usages multiples (ligne jaune, véhicules utilitaires sportifs, ou VUS, et véhicules multisegments) est passée de 30 % de 2011 à 2014 à 44 % en 2018, dépassant pour la première fois la part des voitures particulières;
  • fourgonnettes (ligne verte, «vans») est passée de 7 % en 2011 à 5 % en 2018.

Le graphique ci-contre montre que la part des :

  • voitures particulières est passée dans le reste du Canada d’un peu moins de 40 % de 2011 à 2013 à 27 % en 2018;
  • camionnettes est demeurée à environ 20 % de 2011 à 2018, proportion deux fois plus élevée qu’au Québec de 2011 à 2014, et plus élevée de 55 % en 2018;
  • véhicules à usages multiples est passée de moins de 35 % de 2011 à 2013 à 45 % en 2018, dépassant depuis 2014 la part des voitures particulières;
  • fourgonnettes (ligne verte, «vans» en anglais) est passée de 8 % en 2011 à 6 % en 2018.

Ces deux graphiques nous font réaliser que la différence dans les ventes de camions entre le Québec et le reste du Canada se manifeste surtout du côté des ventes de camionnettes (75 % de la différence en 2018) et dans une bien moindre mesure, des VUS (16 %). Je dois avouer avoir été surpris au départ, mais pas tant que ça, en y repensant! La proportion des camionnettes dans l’immatriculation des véhicules neufs variait en 2018 de 13,9 % au Québec à 36,8 % en Saskatchewan, tandis que la proportion de VUS était assez semblable dans toutes les provinces (entre 43,6 % et 46,6 %). Notons que le tableau utilisé ne fournit bizarrement pas de données pour Terre-Neuve, la Nouvelle-Écosse et l’Alberta.

Finalement, ce tableau contient aussi des données sur le type de carburant utilisé dans les véhicules neufs. Disons seulement que la part de véhicules électriques non hybrides est passée de 0,0 % en 2011 à 1,8 % en 2018 au Québec et de 0,0 % à 0.9 % dans le reste du Canada.

Évolution du parc automobile québécois

Le graphique ci-contre, tiré des données d’un tableau de la Banque de données des statistiques officielles sur le Québec (BDSO) fournies par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), illustre l’évolution de la part des camions dans le parc automobile (ligne bleue) en la comparant à celle de la part des ventes de camions dans celles de véhicules neufs (ligne rouge) que j’ai présentées plus tôt. En fait, les ventes sont les flux entrants de ces camions et leur part dans le parc automobile est leur stock. Il ne manque que les flux sortants (soit surtout les véhicules remisés non revendus), plus difficiles à obtenir. Pour calculer la part des camions dans le parc automobile, j’ai tenté de respecter les définitions utilisées dans le tableau 20-10-0001-01 utilisé pour les trois premiers graphiques de ce billet. Je n’ai donc pas considéré les données du tableau de la BDSO sur les autres véhicules immatriculés, comme les motocyclettes, les cyclomoteurs, les habitations motorisées, les véhicules-outils, les motoneiges et les véhicules tout-terrain.

On peut voir que la part des camions dans le parc automobile fut tout au long de la période présentée moins élevée que leur part dans les ventes de véhicules neufs. Comme l’écart entre les deux courbes a été de moins de six points de pourcentage entre 2000 et 2009, la hausse de la part des camions dans le parc automobile fut assez lente en début de période, soit de moins de 0,5 point par année en moyenne. Cet écart s’est ensuite accentué pour se situer entre cinq et huit points de 2010 à 2014 et entre 10 et 18 points entre 2015 et 2018. De même, le rythme de la hausse de la part des camions dans le parc automobile s’est accéléré pour se situer en moyenne à 1,1 point entre 2010 et 2014, et finalement à 1,5 point entre 2015 et 2018. Au bout du compte, la part des camions dans le parc automobile est passée de 30,4 % en 2000 à 45,8 % en 2018, une augmentation de 51 %.

Cette proportion de 45,8 % variait passablement selon les régions du Québec. En 2018, la proportion la plus basse s’observait dans la région de Laval (41,5 %), suivie de celles de Montréal (42,4 %) et de la Montérégie (43,4 %). Les plus élevées étaient dans l’ordre dans le Nord-du-Québec (77,2 %), sur la Côte-Nord (61,5 %) et en Abitibi-Témiscamingue (60,8 %).

Et alors…

Que conclure de ces résultats? Ils confirment encore une fois, mais avec encore plus d’ampleur, que rien ne peut entamer l’amour des gros chars des Québécois.es et des autres Canadien.nes, ni l’environnement ni la canicule ni les désastres climatiques (que ce soit ici, en Californie, en Australie ou au Royaume-Uni) ni même le prix de l’essence. On s’est étonné récemment que la part des ventes de camions ait atteint 64 % en 2018 au Québec, alors on devrait l’être davantage d’apprendre que ce taux est passé à 69 % en 2019. Et les données des autres provinces canadiennes ne peuvent que nous faire craindre que cette hausse ne soit pas terminée.

Même si la consommation d’essence des camions légers est en baisse, le document État de l’énergie au Québec 2020, dont j’ai parlé en amorce de ce billet, nous apprend au tableau 8 de la page numérotée 35 que, en 2017, les voitures personnelles consommaient en moyenne 8,4 litres au 100 km et les camions légers personnels 10,6 litres, soit 26 % de plus. En plus, cette consommation a diminué davantage pour les voitures (18 %) que pour les camions légers (13 %) entre 1990 et 2017.

La hausse des achats de VUS et de camionnettes n’est pas déplorable uniquement en raison de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). En effet, la plus grande popularité de ces véhicules serait en partie responsable de la hausse du nombre de morts chez les piétons ces dernières années, car leur «profil surélevé atteint les gens au niveau des organes vitaux situés dans le thorax, plutôt qu’au niveau des jambes, comme le ferait une automobile».

Seule une intervention musclée des gouvernements pourrait freiner ou même inverser la tendance à la hausse de la part de camions dans les ventes de véhicules neufs. Mais, jamais ceux qu’on a actuellement n’auront le courage de penser à la qualité de vie des générations suivantes (qui ne votent pas…) plutôt qu’à la satisfaction de la consommation ostentatoire et du biais pour le présent des adultes actuel.les. Il faudrait penser à les changer (les gouvernements, pas les adultes, quoique…). Malheureusement, les électeurs et électrices qui pourraient le faire sont les mêmes personnes qui sont en amour avec les gros chars, amour qui croît toujours même si près «de huit Québécois sur dix (78 %) se disent en faveur de «différentes mesures fiscales» pour encourager l’usage de véhicules moins polluants»! Nous ne sommes pas à un paradoxe près en la matière…

2 commentaires leave one →
  1. 19 février 2020 14 h 48 min

    Vous tirez des conclusions plutôt hardies sur votre prochain à partir de données qui n’informent pas un jugement compétent. La donnée la plus importante que vous ignorez est que, pour l’ensemble, la vente de véhicule au Québec a baissé de 5% entre mars 2018 et mars 2019. Vous concluez du fait que celle des camions a légèrement augmenté que les Québecois ont des goûts ostentatoires. Ça reste à démontrer. Il serait compréhensible que la baisse des ventes de véhicules automobiles tienne au fait que les personnes sans enfant en bas âge dans un milieu où le transport en commun est accessible font un effort. La position des autres serait explicable sans leur supposer des bottes de cowboys

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  2. 19 février 2020 16 h 10 min

    «La donnée la plus importante que vous ignorez est que, pour l’ensemble, la vente de véhicule au Québec a baissé de 5% entre mars 2018 et mars 2019»

    Une donnée d’un seul mois serait la donnée la plus importante pour vous. Libre à vous. Je m’intéresse plutôt aux tendances. Ainsi, pour l’année complète, les ventes ont diminué de 2,3 %, mais avec une hausse de 5,7 % des ventes de camions et une baisse de 16,6 % de celles de voitures particulières. Sur 10 ans, les ventes ont augmenté de 13,6 %, alors que la popylation âgée de 18 ans et plius a augmenté de 9,3 % et celle de 16 à 64 ans de 1,6 % seulement. Toujours entre 2009 et 2019, les ventes de camions ont augmenté de 110 % et celles de voitures ont baissé de 44 %. Et vous appelez cela une augmentation légère des ventes de camions. Je ne sais pas ce que ça vous prend pour considérer qu’une hausse est forte!

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