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Financiarisation et élite économique au Québec

24 février 2020

Avec son livre Financiarisation et élite économique au Québec, Audrey Laurin-Lamothe «s’intéresse aux élites économiques et au pouvoir qu’elles détiennent dans cette nouvelle dynamique du capitalisme contemporain, en fournissant un portrait socioprofessionnel de ces personnes et des relations qu’elles entretiennent avec l’État québécois, les universités et les autres organisations québécoises d’importance».

Préface : Alain Deneault vante la rigueur de l’autrice et l’apport de ce livre à la connaissance que nous avons d’un secteur pour lequel nous avons plus d’impressions que de connaissances, notamment sur le pouvoir des élites économiques et financières du Québec.

Introduction : L’autrice situe le contexte entourant sa recherche, explique les méthodes qu’elle a utilisées et présente ses objectifs.

Première partie – Financiarisation et entreprise

1. Le circuit de la financiarisation de l’économie : Tout d’abord, l’autrice définit le concept de la financiarisation de l’économie et en fait ressortir ses principales caractéristiques, dont son gain en importance dans l’économie par le processus d’accumulation financière. Elle aborde ensuite :

  • les facteurs qui ont permis l’accumulation financière (déréglementation, mondialisation, profits, montée des investisseurs institutionnels, hausse des dettes nationales, développement et expansion des produits dérivés, titrisation, etc.);
  • les flux monétaires dans les circuits industriels et financiers, l’importance de la liquidité dans ces circuits, l’encastrement du circuit industriel par le circuit financier et l’«instabilité inhérente au capitalisme»;
  • les modifications au concept de la valeur, celle-ci pouvant être créée sans contrepartie productive (elle parle d’autoréférentialité de la valeur);
  • l’instabilité financière, ses causes (dont la spéculation) et ses effets (dont les crises financières);
  • les exemples du Québec (crise des PCAA) et de la crise de 2008.

2. Financiarisation de l’entreprise : L’autrice analyse les circonstances qui ont entouré la création des sociétés à charte (ou anonymes, à responsabilité limitée) et du statut de personne morale, ainsi que ses conséquences, notamment l’émergence du capitalisme financier, la concentration des entreprises (capitalisme monopolistique) et le passage au capitalisme dit avancé. Elle aborde ensuite :

  • l’influence de la financiarisation sur le fonctionnement des sociétés cotées en bourse;
  • l’objectif de maximisation de la valeur actionnariale et ses conséquences, dont la stratégie d’affaires financiarisée, le changement des normes comptables, la préséance du concept de valeur économique ajoutée, le recours aux firmes-conseils, le changement de gouvernance et le développement de nouveaux modes de rémunération des dirigeant.es (notons que je mentionne seulement les sujets abordés dans cette section de 25 pages qui contient des explications claires sur ces sujets).

Deuxième partie – Financiarisation de l’entreprise

3. Une sociologie contemporaine des élites économiques : L’autrice se penche cette fois «sur les acteurs qui agissent comme soutien» des transformations présentées dans les chapitres précédents «et qui les rendent possibles». Elle fait le tour des travaux sociologiques sur les élites, certains les considérant bénéfiques pour la société, d’autres contestant cette conclusion, voire les considérant à tout le moins parmi les responsables de la hausse des inégalités. Elle aborde ensuite :

  • cinq formes de contrôle des sociétés cotées par les actionnaires et les dirigeant.es, et ce qui les distingue;
  • la modification de la composition des conseils d’administration des sociétés cotées, ses objectifs et ses conséquences;
  • le pouvoir des investisseurs institutionnels sur les activités des sociétés cotées;
  • la part des sociétés cotées contrôlées par un seul individu (ou une seule famille);
  • la formation de l’élite économique canadienne et québécoise à partir du XIXe siècle, mais surtout à partir de 1960;
  • un concept pour déterminer qui fait partie et qui ne fait pas partie des membres de l’élite économique.

4. La méthode d’analyse des réseaux pour l’étude des élites : «Le réseau social est composé des interrelations que créent des individus, sporadiquement ou de façon répétée, à des degrés divers de concertation et d’intimité. Les motifs derrière l’établissement de liens sont multiples : aussi bien l’échange, le conflit, l’entraide, etc.». Dans ce chapitre, l’autrice aborde :

  • les différentes approches sociologiques dans l’analyse de la construction des réseaux;
  • la présentation visuelle des réseaux par des graphes;
  • la distinction entre les relations directes et indirectes et entre les liens faibles et forts dans les réseaux;
  • l’interrelation entre les administrateurs de sociétés;
  • les limites de l’étude des réseaux sociaux entre entreprises.

Troisième partie – Résultats de recherche sur les élites québécoises

5. Réseaux sociaux de l’élite économique et financière québécoise : L’autrice présente tout d’abord le «profil des individus membres de l’élite économique et de l’élite financière sur les plans sociodémographique, du parcours professionnel, des reconnaissances publiques et institutionnelles que ces individus ont reçues, ainsi que de l’adhésion à des clubs privés». Elle a identifié 5831 individus ayant appartenu à l’élite entre 2004 et 2012 au Québec, dont 469 faisant partie de l’élite financière, 472 de l’élite économique et 4890 de l’élite périphérique. Elle fournit ensuite des données sur leur âge moyen, leur sexe, leur niveau d’études, l’université que les diplômé.es ont fréquenté, leur profession, les reconnaissances publiques qu’ils et elles ont obtenues (doctorats honorifiques, Ordre du Canada et du Québec, et autres) et les clubs privés dont ils sont membres. Elle aborde ensuite :

  • la mobilité de l’élite dans le réseau;
  • le réseau d’organisation («les liens des individus membres de l’élite sur la base du nombre de liens qu’ils entretiennent avec les entreprises») à partir de trois mesures de centralité ;
  • l’évolution du réseau de 2004 à 2012, notamment lors de la crise financière;
  • les liens de l’élite avec les organisations gouvernementales, les universités, les fondations, les firmes-conseils et les organisations d’affaires;
  • la présence, la mobilité et la rémunération de l’élite au sein de la haute direction des entreprises;
  • le rôle d’administrateur de l’élite.

6. Discussion : L’autrice présente tout d’abord cinq exemples du pouvoir des entreprises «à partir de leurs dimensions économiques, de gouvernance ainsi que de leur réseau de relations», soit ceux d’Alimentation Couche-Tard, de la Banque Nationale, de Bombardier, du Groupe CGI et de Québecor. Elle résume ensuite la démarche de cette recherche, ses hypothèses et ses principaux résultats, tout en soulignant ses limites. Elle considère que cette recherche a contribué «à l’avancement des connaissances dans trois domaines […] : la financiarisation des entreprises, les élites économiques et l’inscription de ces phénomènes dans le contexte québécois». Elle conclut ainsi :

«La situation contemporaine s’accompagne d’un déplacement de la question des inégalités des revenus du travail (au sens strict) vers les revenus de capital qui ont tendance à s’accroître de manière plus rapide et à constituer une part considérable des revenus des plus nantis. Nous avons un devoir d’imagination quant aux réformes politiques, fiscales, juridiques et économiques qui sont nécessaires pour freiner cette tendance.»

Annexes

Le livre se poursuit avec quatre annexes et une bibliographie. On y trouve un glossaire, une description de la démarche empirique, et des listes d’organisations faisant partie du réseau.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Dans mon cas, lire! Il s’agit d’un domaine que je ne connais pas autant que je le devrais. Ce livre m’a permis de mieux comprendre l’influence de la financiarisation et son impact au Québec. J’ai préféré les deux premières parties aux deux dernières, car j’y ai appris plus de choses, mais cela pourrait être l’inverse pour d’autres personnes. Le texte est en général clair et facilement compréhensible, même si certaines parties exigent plus d’attention. Il faut tenir compte du fait que ce livre est une adaptation de la thèse de doctorat de l’autrice présentée en mai 2017 (Les élites économiques québécoises dans le contexte de l’entreprise financiarisée). Je trouve étrange que ce fait ne soit pas mentionné en introduction ou ailleurs (à moins que j’aie lu trop vite et aie manqué cette information). Comme cette thèse a été déposée il y a près de trois ans, certaines données datent un peu, d’autant plus que certaines parties ont sûrement été rédigées avant 2017. Cela ne change sûrement pas grand-chose, par contre. Et les notes sont en bas de pages!

2 commentaires leave one →
  1. 24 février 2020 17 h 33 min

    Je croyais qu’il n’y avait que Power, au Québec, comme joueur conséquent au niveau où se passe la financiarisation. Est-ce qu’elle explique par quel miracle la City et Wall Street arrivent à créer autant d’argent sans compensation tout en évitant une dévaluation catastrophique de cet argent?

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  2. 24 février 2020 22 h 46 min

    Tout d’abord, elle explique bien le phénomène de la financiarisation qui est loin d’être réservé aux sociétés financières. J’ai moi-même abordé ce sujet à quelques reprises, notamment en décembre dernier dans ce billet : https://jeanneemard.wordpress.com/2019/12/13/les-reserves-de-liquidites-des-societes-privees-non-financieres/, mais pas de façon aussi brillante et complète qu’elle le fait.

    La deuxième question est d’un tout ordre («créer autant d’argent sans compensation») et relève selon moi d’un mécompréhension du processus de création de la monnaie (si j’ai bien compris votre point), mécompréhension entretenue par des conspirationnistes, par exemple avec la vidéo «L’argent-dette», dont, heureusement, on n’entend presque plus parler. Et, non, elle ne parle pas de cela, à moins que vous considériez les produits dérivés (dont les PCAA) dans ce contexte. Cela elle en parle, et c’est un vrai problème.

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