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Capitalisme carcéral

16 mars 2020

Avec son livre Capitalisme carcéral, Jackie Wang, «poète, cinéaste, historienne et militante politique», «nous fait plonger au cœur de l’enfer du capitalisme étasunien, de ses logiques totalitaires et sécuritaires et de ses processus de racialisation des corps»

Préface – Ce contre quoi il faut s’organiser : Dalie Giroux explique et vante la démarche de l’autrice, autant sur la forme que sur le fond.

Introduction : Cette longue introduction (près de 80 pages) aborde notamment :

  • les événements qui ont amené l’autrice à écrire ce livre et qui ont influencé son contenu;
  • les stratégies adoptées par les municipalités pour compenser les pertes de revenus dues à la crise de 2009, notamment en augmentant les amendes et autres recettes provenant des services policiers (un chapitre du livre porte sur cette situation);
  • la sévérité incompréhensible des peines de prison pour des crimes mineurs sans violence, comme pour la possession de drogues;
  • les augmentations des dépenses gouvernementales plus élevées dans le système pénitencier que dans le système scolaire;
  • ses premières expériences avec la dette et avec l’importance des cotes de crédit;
  • la privatisation des prisons et du système judiciaire;
  • les contrôles électroniques et algorithmiques;
  • les biais, notamment racistes, des algorithmes utilisés dans le système judiciaire;
  • l’analyse politique du Black Panther Party (BPP) sur les changements technologiques, la dette, le lumpenprolétariat et l’utilisation du système pénitentiaire;
  • l’impact comportemental de la dette;
  • les objectifs des textes qui composent ce livre;
  • les formes de crédit de bonne et de mauvaise foi;
  • l’exploitation des plus pauvres, tant par la diminution des services publics que par la hausse des amendes;
  • les rôles respectifs de l’économie politique et du racisme dans les compressions des programmes sociaux et dans le taux d’incarcération des États-Unis.

1. Notes sur l’économie de la dette : L’autrice fait tout d’abord «un survol des débats autour du processus en cours d’accumulation par dépossession et du capitalisme racial». Pour ce, elle analyse «la notion d’accumulation primitive chez Marx» et «la racialisation de l’accumulation par dépossession». Ensuite, elle aborde notamment :

  • le capitalisme racial et le colonialisme de peuplement, qui se sont manifestés différemment chez les Noir.es et chez les autochtones;
  • les expropriations genrée (par les soins à la famille et le travail domestique, parfois même en milieu de travail) et racialisée;
  • l’utilisation de la dette «comme régime de contrôle racialisé par l’entremise du système de fermage» après l’abolition de l’esclavage;
  • les différentes formes de dettes, étudiantes, municipales (liées aux amendes et aux taxes), hypothécaires et autres, leur fonctionnement, leurs caractéristiques, leurs conséquences et leurs pratiques racistes, notamment dans l’établissement des cotes de crédit;
  • les produits dérivés de la dette et la racialisation du risque.

2. La police et le pillage – Notes sur les finances municipales et l’économie politique des amendes et des frais : De plus en plus de municipalités des États-Unis sont en situation de crise budgétaire, surtout depuis la crise de 2009. Pensons à la faillite de Détroit en 2013 et à la crise sanitaire de Flint aussi au Michigan. Pour faire face à leurs obligations, de plus en plus de villes se sont tournées vers la hausse des amendes et des frais de toutes sortes plutôt que vers des hausses de taxes, pénalisant souvent leurs citoyen.nes les plus pauvres (souvent des Noir.es) et avantageant les entreprises privées qui gèrent parfois la collecte de ces recettes. Ensuite, elle aborde notamment :

  • les conséquences de ce mode de financement pour les citoyen.nes pauvres;
  • les crises budgétaires de New York dans les années 1970 et de Détroit, et leurs conséquences, surtout chez les citoyen.nes les plus pauvres;
  • l’analyse marxiste de la financiarisation;
  • les «rapports entre l’État et le capitalisme», en prenant pour exemple le gouvernement de la ville de New York et l’économie politique de la ville de Ferguson dans le Missouri;
  • la municipalisation des banlieues et l’État-capitaliste racial;
  • la crainte que ce mode de financement raciste (amendes et frais) s’étende à d’autres municipalités qui éprouvent des problèmes budgétaires.

3. Les superprédateurs – Biopouvoir et délinquance juvénile : Ce chapitre porte sur «les constructions contemporaines de la délinquance juvénile sous l’angle biopolitique». L’autrice se concentre sur les facteurs politiques qui ont amené le législateur à créer le statut de «superprédateur», permettant de juger des mineur.es (dont son frère) dans les tribunaux pour adultes. Ensuite, elle aborde notamment :

  • les concepts de biopolitique et de biopouvoir;
  • la création du statut de superprédateur.trices mineur.es sur des bases fragiles et surtout racistes;
  • l’ambiguïté du statut de mineur.e;
  • le fait que, même si les personnes à l’origine du statut de superprédateur.trices mineur.es ont reconnu avoir eu tort de le créer, les lois permettant de juger des mineur.es dans les tribunaux pour adultes sont toujours en force.

Ce chapitre est suivi d’un texte portant sur les sentiments de l’autrice face à l’emprisonnement de son frère et des démarches entreprises pour faire réviser sa sentence.

4. Une histoire de flics et de geeks – Predpol et police algorithmique : Predpol vend aux services policiers des logiciels de prédiction du crime qui ne font qu’accentuer les tendances au profilage racial en leur mettant une couche de vernis pseudo-scientifique. L’autrice donne de nombreux exemples des effets néfastes de l’utilisation de ce genre de logiciel (comme le montrait aussi le livre Algorithmes : la bombe à retardement de Cathy O’Neil qu’elle cite et que j’ai présenté dans ce billet).

5. Le flic cybernétique – Robocop et la police du futur : Ce court chapitre est une réflexion sur la police du futur à partir du personnage de Robocop. Une version vidéo de ce chapitre est disponible sur Internet.

6. Contre l’innocence – Race, genre et politique du safe : L’autrice montre que ce «n’est pas seulement que les hommes noirs sont considérés coupables jusqu’à preuve du contraire, c’est le fait même d’être noir qui est synonyme de culpabilité». Ensuite, elle aborde notamment :

  • le racisme structurel, que nous appelons ici le racisme systémique, qui se manifeste particulièrement dans le système de justice et dans les politiques d’incarcération;
  • l’abandon des personnes noires incarcérées par les organismes de défense des droits des Noir.es qui font la promotion de la responsabilité individuelle;
  • le racisme dans l’organisation du paysage urbain;
  • la récupération d’actes racistes par d’autres mouvements sociaux;
  • l’utilisation du concept d’espace sûr (safe space) pour camoufler son racisme;
  • la discrimination dans le traitement de la violence sexuelle chez les femmes noires;
  • la politique de l’innocence, qui néglige le racisme du système envers les personnes qui sont coupables (section difficile à résumer).

7. L’imaginaire abolitionniste – une conversation : Même s’il «est plus facile d’imaginer la fin du monde qu’imaginer un monde sans prison» il faut se rappeler que «la prison moderne telle qu’elle existe aujourd’hui aux États-Unis est une invention plutôt récente». Imaginer un monde sans prison (l’imaginaire abolitionniste du titre de ce chapitre) exige de «non seulement de repenser en profondeur le rôle de l’État dans la société, mais nous pousse aussi à travailler à la transformation totale de toutes les relations sociales». Ensuite, l’autrice présente ses réflexions, souvent poétiques, et des témoignages sur le caractère inique de l’incarcération.

Postface – Armer l’imagination abolitionniste : Gwenola Ricordeau considère que ce livre offre «l’occasion de retracer le cheminement des analyses critiques du système carcéral aux États-Unis et d’en saisir la singularité, notamment dans les formulations politiques qu’elles proposent de l’imagination abolitionniste». Elle revient sur les thèses abordées dans ce livre, s’étendant tout particulièrement sur l’abolitionnisme.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Finalement, oui, même si je n’étais pas toujours certain de recommander ce livre en le lisant. Comme souvent dans un recueil de textes, les chapitres sont d’intérêt inégal. On peut parfois avoir l’impression que l’autrice enlaidit une réalité déjà assez laide comme cela, mais il demeure que la situation des Noir.es, encore plus aux États-Unis, justifie amplement ses critiques. En plus, ses analyses nous font réfléchir, non seulement sur le racisme, mais aussi sur des institutions comme les systèmes judiciaires, policiers et carcéraux, et plus globalement sur l’organisation de la société et l’unité des mouvements contestataires. Ce livre ratisse large! Finalement, les notes explicatives (de l’autrice et du traducteur) sont en bas de pages, mais les 292 notes de référence sont à la fin, s’étendant sur 19 pages.

One Comment leave one →
  1. 16 mars 2020 18 h 27 min

    Il faudra qu’un jour quelqu’un analyse les parallèles entre le racisme anti-noir aux États-Unis et l’anti-judaïsme sous l’Allemagne nazie. Leur système carcéral commence à beaucoup ressembler aux camps de concentration

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