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Trois études portant sur la population noire au Canada

9 avril 2020

Il y a trois semaines, j’ai présenté six études liées à l’immigration. Je vais cette fois n’en présenter que trois, mais sur la population noire au Canada.

Diversité de la population noire au Canada: un aperçu

Statistique Canada a publié cette étude d’Hélène Maheux et de Deniz Do le 27 février 2019.

«La population noire a contribué à façonner le patrimoine du Canada depuis l’arrivée de Mathieu Da Costa […] au début des années 1600». Les personnes qui la composent ont des origines diversifiées, certaines ayant des ancêtres au pays depuis des siècles, d’autres étant arrivées récemment :

  • la population noire au Canada (soit les personnes qui se sont autodéclarées comme étant noires lors des recensements) a plus que doublé entre 1996 et 2016, passant de 573 860 personnes à 1 198 540, ou de 2,0 % à 3,4 % de la population canadienne, proportion qui atteindra entre 5,0 et 5,6 % en 2036;
  • son âge médian était de 29,6 ans en 2016, beaucoup moins que celui de la population totale (40,7 ans);
  • elle comptait proportionnellement beaucoup plus de jeunes âgé.es de 15 ans et moins (26,6 % par rapport à 16,9 %) et beaucoup moins de personnes âgées de 65 ans et plus (7,3 % et 15,9 %);
  • elle était formée à 56,4 % d’immigrant.es (dont 53,3 % de femmes), par rapport à 23,9 % dans la population totale, et à 8,6 % de personnes qui avaient deux parents nés au Canada (58,4 %);
  • les immigrant.es noir.es de longue date (arrivé.es avant 1981) étaient surtout originaires des Caraïbes (83,3 %), alors que les plus récent.es (de 2011 à 2016) provenaient principalement d’Afrique (65,1 %);
  • au total, les immigrant.es noir.es ont déclaré 170 pays différents de naissance;
  • l’ensemble de la population noire a déclaré 200 origines ethniques ou culturelles différentes, et 30 % de ces personnes en ont déclaré plus d’une;
  • l’anglais était la langue maternelle de 59,8 % de la population noire, le français de 19,6 %, les langues créoles de 5 % environ, langues suivies du somalien (3 %), de l’amharique (2 %) et des langues nigéro-congolaises (entre 1 et 2 %);
  • 74,1 % de cette population parlait anglais à la maison, 28,0 % le français et le même pourcentage une autre langue (le total donne plus que 100 % parce qu’on parle parfois plus d’une langue à la maison);
  • 28,8 % de la population totale vivait hors des régions métropolitaines de recensement (RMR), comparativement à 5,7 % de la population noire, proportion cinq fois moins élevée;
  • 36,9 % de la population noire vivait à Toronto;
  • Toronto (7,5 %), Montréal (6,8 %), Ottawa (6,3 %) et Gatineau (6,0 %) étaient les RMR présentant les plus fortes proportions de personnes noires dans leur population;
  • le Québec accueillait 26,6 % de la population noire canadienne;
  • cette population y a augmenté de plus de 140 % entre 1996 et 2016, passant de 131 970 à 319 230;
  • elle était formée à 60,8 % d’immigrant.es et à 4,9 % de personnes qui avaient deux parents nés au Canada;
  • 43 % des personnes noires immigrantes du Québec provenaient d’Haïti, mais 60 % de ces personnes arrivées récemment (de 2011 à 2016) provenaient d’Afrique;
  • le français était la première langue officielle parlée de 81,1 % de la population noire du Québec et l’anglais de 18,1 %.

Comme on l’a vu, cette étude est essentiellement descriptive. Elle «ne présente aucun résultat lié aux nombreux défis et enjeux auxquels sont confrontés bon nombre des membres des communautés noires au Canada», soit notamment l’intégration au marché du travail, les disparités salariales, l’inégalité d’accès aux ressources, les problèmes de santé, la discrimination et le décrochage scolaire. En fait, cette étude prépare le terrain à de prochaines études qui «décriront en plus de détail les caractéristiques de la population noire au Canada, de même que certains de ses résultats socioéconomiques».

La population noire au Canada : éducation, travail et résilience

Statistique Canada a publié cette étude de Deniz Do, rédigée en collaboration avec René Houle et Martin Turcotte, le 25 février 2020. Elle fait partie de la même série que l’étude précédente. Elle «présente des indicateurs touchant la scolarité, l’emploi, le revenu, la situation familiale et les perceptions», à l’aide des données du recensement et de l’Enquête sociale générale (ESG).

L’étude présente tout d’abord le plus haut niveau de scolarité atteint de la population noire âgée de 25 à 59 ans, selon le sexe et le statut d’immigrant en 2016 (voir ce tableau). On retiendra surtout que :

  • la proportion de titulaires d’un diplôme universitaire (baccalauréat et plus) était beaucoup plus élevée chez les femmes que chez les hommes parmi les non-immigrant.es (31-18 %), mais plus élevée chez les hommes parmi les immigrant.es (30-25 %);
  • cette différence s’explique par le fait que, chez les immigrant.es, une plus grande proportion d’hommes que de femmes faisaient partie des catégories d’immigration où le niveau de scolarité est un critère de sélection;
  • si cette proportion était semblable à celle du reste de la population pour les hommes (28-27 %) et seulement un peu plus basse pour les femmes (28-33 %), elle était bien moindre que celle des autres immigrant.es (25-43 % chez les femmes et 30-42 % chez les hommes).

Le taux d’emploi de la population noire âgée de 25 à 59 ans était moins élevé que dans le reste de la population (78,1-82,6 % chez les hommes et 71,0-75,5 % chez les femmes). Cet écart est passé d’un seul point de pourcentage à 4,5 points entre 2001 et 2016 chez les femmes et de 3,7 à 4,5 points chez les hommes. Son taux de chômage était à l’inverse plus élevé (10,2-6,7 % chez les hommes et 10,2-5,8 % chez les femmes). Cet écart est passé de 4,2 points à 4,4 points entre 2001 et 2016 chez les femmes et de 2,8 à 3,5 points chez les hommes.

Les femmes et les hommes noir.es âgé.es de 15 ans et plus déclaraient plus souvent que le reste de la population avoir été victimes de traitement injuste ou de discrimination au travail, mais étaient tout aussi nombreux.euses à déclarer un haut niveau de satisfaction au travail et à avoir de bons amis au travail. En 2015, le salaire annuel médian des femmes noires était inférieur de 4000 $ à celui des autres femmes (35 660 $ et 39 650 $), écart en hausse par rapport à 2000 (1300 $), celui des hommes noirs ayant été encore plus inférieur à celui des autres hommes en 2015 (41 150 $ et 55 800 $), l’écart étant en plus passé d’environ 12 000 $ en 2000 à 14 650 $ en 2015. Dans ce contexte, on ne sera pas étonné d’apprendre que le taux de faible revenu selon la mesure du panier de consommation des adultes noir.es âgé.es de 25 à 59 ans était en 2015 beaucoup plus élevé chez les Noi.res (20,7 %) que chez les autres adultes (12,0 %). Pire, 27 % des enfants noirs vivaient dans une famille à faible revenu (mais 18 % dans la RMR de Montréal, le taux le plus bas des huit RMR pour lesquelles l’étude fournit cette donnée), proportion deux fois plus élevée que chez les autres enfants (14 %).

Les personnes noires âgé.es de 15 ans et plus vivaient trois fois moins souvent que les autres dans un ménage formé d’un couple sans enfants (8,7-25.9 %), mais entre deux et trois fois plus souvent dans un ménage formé d’une famille monoparentale (19,3-7,9 %). Ces personnes avaient un taux de faible revenu de 34 %. Malgré ce qui précède, la proportion de personnes noires âgées de 15 ans et plus croyant que leur situation actuelle était meilleure que celle de leurs parents était plus élevée que chez les autres personnes, que ce soit pour leur niveau de vie, leurs perspectives d’études, leurs perspectives d’emploi ou leurs possibilités d’acquérir des biens. Il en était de même pour la proportion de personnes qui croient que leurs perspectives d’avenir vont s’améliorer au cours des cinq prochaines années.

Même si cette étude analyse peu les facteurs qui expliquent les données qu’elle présente, les sujets touchés nous permettent de mieux connaître les conditions de vie et les caractéristiques socioéconomiques des personnes noires. Cela dit, j’aurais aimé que les auteurs explorent au moins un peu les raisons de la détérioration de leurs conditions socio-économiques entre 2001 et 2016. Je soupçonne que la proportion d’immigrant.es, très élevée en 2016 comme on l’a vu dans l’étude précédente (56,4 %), était moins élevée en 2001, hypothèse que le doublement de leur population entre 1996 et 2016 semble valider. Mais je préfère les données aux hypothèses.

Parcours scolaire et intégration au marché du travail des jeunes Noirs au Canada

Statistique Canada a publié cette étude de Martin Turcotte le 25 février 2020, le même jour que la précédente étude.

Cette étude examine le lien entre les caractéristiques des jeunes Noir.es et de leurs familles lorsqu’ils vivaient avec leurs parents et qu’ils avaient entre 9 et 17 ans en 2006, et leurs résultats en éducation et sur le marché du travail dix ans plus tard (en 2016). En éducation, on observe que :

  • la proportion de Noir.es âgé.es de 9 à 13 ans en 2006 qui ont obtenu un diplôme d’études secondaires en 2016 était la même que chez les autres jeunes Canadien.nes (environ 90 % chez les garçons et 95 % chez les filles);
  • par contre, le taux d’obtention d’un diplôme d’études postsecondaires était beaucoup moins élevé chez les jeunes Noir.es qui avaient entre 13 et 17 ans en 2006 que chez les autres jeunes du même âge (51 %-62 % chez les garçons et 69-75 % chez les filles);
  • il en était de même pour le baccalauréat (17-26 % chez les garçons et 34-41 % chez les filles).

Les jeunes Noir.es étaient par rapport aux autres jeunes en 2006 proportionnellement :

  • moins nombreux.euses à vivre avec un parent ayant un diplôme universitaire (23-30 %);
  • plus nombreux.euses à vivre dans une famille du quintile inférieur de revenus (37-20 %);
  • moins nombreux.euses à vivre dans une famille qui est propriétaire (56-83 %);
  • plus nombreux.euses à vivre avec un seul de leurs parents (45-17 %).

Cela dit, même en tenant compte de ces facteurs, les écarts de scolarisation supérieure (diplôme d’études postsecondaires et baccalauréat) entre les jeunes Noir.es et les autres jeunes seraient très semblables. Ces écarts étaient donc dus à d’autres facteurs non mesurés, dont les aspirations scolaires des parents et des jeunes, et les attentes en matière d’éducation. Ces attentes seraient moins élevées chez les jeunes Noir.es notamment en raison de «l’influence d’attitudes et de comportements de certain.es enseignant.es et professionnel.les du système scolaire à leur égard» qui porterait ces jeunes à s’inscrire à des programmes de formation courts plutôt qu’à des programmes menant à un diplôme universitaire.

Sur le marché du travail en 2016, on observe chez les jeunes Noir.es qui avaient entre 13 et 17 ans en 2006 que :

  • leur taux de chômage était beaucoup plus élevé que chez les autres jeunes, surtout chez les hommes (19-11 % et 11-7 % chez les femmes);
  • leur pourcentage de personnes qui ne sont ni en emploi, ni aux études, ni en formation (taux NEET) était aussi beaucoup plus élevé, encore une fois surtout chez les hommes (20-12 % et 13-10 % chez les femmes);
  • en tenant compte des facteurs socioéconomiques mentionnés dans la section sur l’éducation, l’écart du taux de chômage passe de 8 à 5 points de pourcentage chez les hommes et disparaît chez les femmes (devient non statistiquement significatif), et celui du taux NEET passe de 8 à 4 points chez les hommes et disparaît lui aussi chez les femmes.

Pour expliquer les différences sur le marché du travail, surtout chez les hommes, l’auteur explore ensuite les hypothèses liées à la discrimination et au racisme au moment de l’embauche et dans les milieux de travail en général. Il cite à ce sujet les résultats de l’Enquête sociale générale de 2014, dans laquelle 13 % des Canadien.nes noir.es, par rapport à 6 % des autres Canadien.nes, «ont déclaré avoir subi de la discrimination au travail ou dans le contexte d’un processus d’embauche». D’autres études canadiennes, réalisées à l’aide de curriculum vitæ fictifs, ont permis «de constater que les candidat.es racialisé.es étaient, à qualifications et à expérience équivalentes, nettement moins susceptibles d’être convoqués en entrevue».

Cette étude complète bien les précédentes, montrant cette fois les défis auxquels les jeunes (et moins jeunes) membres de la population noire doivent faire face. En fait, c’est toute la société canadienne qui devrait se sentir concernée par ces défis.

Et alors…

Les personnes perspicaces ont sûrement remarqué que ces trois études ont été publiées en février, le mois de l’histoire des Noirs. Si les deux premières sont surtout descriptives (et pas faciles à résumer!), elles contiennent quand même une foule de données utiles et instructives. Cela dit, j’ai préféré la troisième, car son auteur tente au moins de trouver les facteurs qui expliquent les données qu’il présente. Notons que j’ai consacré trois billets en 2018 aux données du recensement de 2016 sur l’éducation et le marché du travail des membres des minorités visibles, dont les Noir.es, au Québec et au Canada. Ces trois études complètent bien ces billets, les analystes de Statistique Canada ayant accès à bien plus de sources que moi. J’espère que ces données et analyses serviront à ume prise de conscience qui permettra d’améliorer les conditions de vie de ces personnes.

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