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La COVID-19 et le marché du travail mondial

23 avril 2020

J’ai pris connaissance de deux rapports de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les conséquences de la COVID-19 sur le monde du travail grâce à un billet de l’excellent blogue de Timothy Taylor. De nouvelles versions de ces rapports les mettront à jour fréquemment. Le premier de ces rapports, publié le 18 mars, présentait «l’évaluation préliminaire par l’OIT des possibles répercussions de la COVID-19 sur le monde du travail» et proposait «un éventail de solutions pour atténuer cet impact et favoriser une reprise forte et rapide». Je vais ici présenter le deuxième, publié le 7 avril, avant que le troisième ne paraisse! Après avoir commenté les effets de cette pandémie sur le marché du travail du Québec, du Canada et des États-Unis la semaine dernière, je trouve en effet pertinent de jeter un œil sur la situation mondiale, surtout sur les pays pauvres, dont la population risque de subir des conséquences encore plus néfastes que celle des pays riches.

Contexte

«La pandémie de la COVID-19 a connu à la fin mars et au début avril «une aggravation et une extension dans le monde, entraînant d’énormes effets sur la santé publique ainsi que des secousses sans précédent sur l’économie et le marché du travail». De plus en plus de pays ont pris des mesures de confinement et de distanciation sociale. Ces mesures, jumelées à des restrictions en matière de commerce et de voyages, et à la fermeture des écoles et de nombreuses industries non essentielles, ont entraîné des «conséquences très graves sur les travailleur.euses et les entreprises». Le graphique ci-contre nous montre à cet effet que, à la fin mars, 81 % de la main-d’œuvre mondiale vivait dans des pays où il existe des fermetures obligatoires (partie pourpre) ou une recommandation de fermeture (partie rouge), pourcentage qui variait de 70 % dans les pays à revenu élevé à 87 % dans les pays à revenu intermédiaire supérieur. L’OIT estime que la crise de la COVID-19 touche de façon directe ou indirecte toute la main-d’œuvre mondiale, soit environ 3,3 milliards de personnes, mais de façon variable selon les pays et les industries.

La crise la plus grave depuis la Deuxième Guerre mondiale

L’OIT estime que le nombre d’heures de travail diminuera d’environ 6,7 % au deuxième trimestre de 2020, «ce qui équivaut à 195 millions de travailleurs à plein temps (effectuant une semaine de travail de 48 heures)» ou à 230 millions de travailleur.euses dont la semaine de travail est de 40 heures. Cette baisse ne varierait pas tellement selon les régions, comme on peut le voir dans le tableau ci-contre, passant de 4,9 % en Afrique à 8,1 % dans les États arabes. Si la situation devrait se redresser rapidement après la fin de la crise dans de nombreux pays, les pertes en production des entreprises risquent d’être dévastatrices et durables dans bien des pays, notamment «dans les pays en développement où l’espace fiscal pour stimuler l’économie est limité».

– impacts sectoriels : Si les 136 millions de personnes qui travaillaient dans le secteur de la santé (dont 70 % de femmes) avant le début de la crise conserveront presque toutes leur emploi (leur nombre pourrait même augmenter), elles seront confrontées à un risque sérieux d’être contaminées sur leur lieu de travail. Les baisses d’emploi les plus importantes toucheront les travailleur.euses des secteurs de l’hôtellerie et la restauration (144 millions de personnes avant la crise), de l’industrie manufacturière (463 millions), de la vente en gros et au détail (482 millions) et des activités immobilières et administratives (157 millions). L’impact sur ces travailleur.euses risque d’être désastreux pour ceux et celles qui occupaient des emplois peu rémunérés, emplois particulièrement nombreux dans l’hôtellerie et la restauration, et dans le commerce (surtout de détail). Et les employé.es à bas salaires de ces secteurs qui conserveront leurs emplois, notamment dans les épiceries, seront parmi ceux et celles qui courront les risques les plus importants pour leur santé. Ces secteurs embauchaient en tout 1,25 milliard de travailleur.euses, soit 38 % de la main-d’œuvre mondiale, proportion qui variait de 26 % en Afrique à 43 % en Amérique. Et cela ne compte pas les près de 400 000 millions de personnes qui travaillaient dans les secteurs des arts, spectacles et loisirs, et dans le transport et les communications, secteurs qui seront aussi très touchés.

Même si le secteur de l’agriculture, plus grand employeur des pays en développement, ne sera pas parmi les plus touchés, «des risques d’insécurité alimentaire émergent en raison des mesures de confinement, dont la fermeture des frontières» qui pourraient empêcher à la fois les importations et les exportations d’aliments. Et si le virus se propageait dans les régions rurales, cela toucherait les travailleur.euses agricoles, déjà pauvres dans les pays en développement, et accentuerait les risques d’insécurité alimentaire et même de famine (ou «d’insécurité alimentaire aiguë»), selon le Programme alimentaire mondial de l’ONU.

– économie informelle : «Le terme «économie informelle» englobe l’ensemble des activités économiques effectuées par des travailleur.euses et des ensembles économiques qui – légalement ou dans la pratique – ne sont pas couverts ou insuffisamment couverts par des dispositions formelles. Cela inclut les travailleur.euses salarié.es n’ayant pas accès à la protection sociale ou à d’autres formes de dispositions à la fois dans le secteur informel et le secteur formel». L’OIT estime que 2 milliards de personnes travaillaient dans le secteur informel.

Dans de nombreux pays à revenu intermédiaire et surtout à faible revenu, l’économie informelle joue un rôle économique majeur. Or, comme on l’a vu dans la définition, les travailleur.euses de ce secteur ne bénéficient généralement pas de la protection sociale accordée aux salarié.es, et souvent pas de couverture aux services de santé. En cas de maladie, ces personnes se retrouvent sans revenus. Les secteurs dans lesquels elles travaillent sont souvent touchés par les mesures de confinement ou présentent de forts risques d’infection. C’est par exemple le cas des personnes qui recyclent les déchets, des vendeur.euses ambulant.es, des serveur.euses, des employé.es des transports et des travailleur.euses domestiques. Ces conséquences sont déjà particulièrement vives en Inde, où près de 90 % de la main-d’œuvre évolue dans l’économie informelle. L’OIT estime que 400 millions de personnes dans ce pays risquent «de s’enfoncer dans la pauvreté durant la crise». D’ailleurs, un bon nombre de ces personnes ont dû retourner dans des régions rurales. La situation n’est guère meilleure au Nigéria et au Brésil. En plus, ces personnes ne peuvent souvent pas appliquer les consignes hygiéniques de base, car, comme le constate l’UNICEF, «40 % de la population mondiale, soit 3 milliards de personnes, ne disposent pas d’installation pour se laver les mains avec de l’eau et du savon au domicile».

Recommandations

Le rapport revient sur les recommandations de sa première version. Voici celles que j’ai trouvées les plus marquantes :

  • les gouvernements doivent donner la priorité aux «mesures de protection en matière de santé et [au] soutien économique à la fois du côté de la demande et du côté de l’offre»;
  • «renforcer le climat de confiance par le dialogue pour que les mesures politiques prises soient efficaces»;
  • «adapter les différentes mesures décidées afin qu’elles soient utiles à ceux et celles qui en ont le plus besoin»;
  • les mesures adoptées doivent stimuler l’économie et l’emploi, soutenir les entreprises, les emplois et les revenus et protéger les travailleur.euses sur leur lieu de travail.

Ce rapport en ajoute quelques-unes :

  • offrir un soutien immédiat et adapté aux secteurs les plus touchés, notamment aux travailleur.euses qui exercent leur activité au sein de l’économie informelle et surtout dans les pays pauvres;
  • prendre des mesures pour encourager les entreprises à préserver ou à créer des emplois;
  • tenir compte des particularités nationales, notamment de la structure de l’économie, du niveau d’inégalités et de la présence d’institutions œuvrant auprès du marché du travail.

L’OIT salue ensuite l’ampleur des mesures déjà adoptées par de nombreux pays. Par contre, dans trop d’autres pays, les mesures sont insuffisantes ou «le processus demeure long et entravé par des procédures bureaucratiques». L’aide humanitaire et le soutien international (prêts à taux nuls, subventions, allégement de la dette, appui logistique en matière de santé, etc.) seront nécessaires pour appuyer les actions dans les pays pauvres «où la marge de manœuvre budgétaire et les capacités sont très limitées».

Il est bien sûr impossible de prévoir avec précision les conséquences de la pandémie sur l’économie et sur le marché du travail ni la durée et la gravité de la crise. C’est pourquoi il est important de suivre quotidiennement l’évolution de la situation et d’adapter les mesures d’intervention en fonction des événements.

Et alors…

Comme je l’ai mentionné en amorce, ce rapport complète bien le billet que j’ai consacré la semaine dernière aux effets de la crise de la COVID-19 sur le marché du travail du Québec, du Canada et des États-Unis. En plus, nos médias tendent à nous informer de ces effets surtout chez nous et dans les autres pays riches, insistant par exemple sur les avantages et les désavantages du confinement par rapport à ceux de la «vaccination naturelle». Mais, à part quelques courts reportages, on entend bien moins parler de la situation dans les pays pauvres. Il faut dire que ceux-ci ont été touchés plus tardivement, sûrement en grande partie parce que leur population se promène moins dans d’autres pays que celle des pays riches. Cela dit, maintenant que la COVID-19 est rendue dans ces pays, on peut s’attendre au pire et on doit faire des pressions sur nos gouvernements pour qu’ils contribuent à ce que le pire n’arrive pas. À suivre!

One Comment leave one →
  1. 1 mai 2020 1 h 54 min

    Le troisième rapport est sorti le 29 avril :

    Cliquer pour accéder à wcms_743155.pdf

    J'aime

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