Aller au contenu principal

Le développement humain

27 avril 2020

Cela fait un bout de temps que je voulais lire un livre d’Esther Duflo, qui a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2019. Dans son livre Le développement humain – Lutter contre la pauvreté (I) publié en 2010, elle «évalue localement et concrètement les programmes de lutte contre la pauvreté, à l’aide d’une méthode révolutionnaire : l’expérimentation aléatoire».

Notons que ce livre est tiré «de quatre leçons données au Collège de France en janvier 2009 dans le cadre de la chaire annuelle Savoirs contre pauvreté».

Introduction : «Peu de sujets font autant consensus que la santé et l’éducation, à la fois comme valeurs et comme facteurs de croissance». Comme le disait Amartya Sen, la santé et l’éducation sont essentielles au développement des capabilités d’une personne (ou des possibilités de se réaliser). Si certaines avancées ont été observées au cours des dernières décennies, «l’état de l’éducation et de la santé dans le monde n’incite pas à l’optimisme». L’autrice montre que la santé et l’éducation doivent être parmi les principales responsabilités de l’État, qui ne parvient malheureusement pas souvent à s’en acquitter convenablement dans les pays pauvres. Elle se demande alors comment on pourrait déterminer les meilleures politiques et créer les meilleures institutions pour parvenir à réaliser cet objectif. Pour ce, il faut tester rigoureusement chaque option et «en comparer le prix ainsi que les effets».

Ce livre vise justement à se baser sur des expérimentations «pour apporter un éclairage nouveau sur les défis du développement humain» et pour tenter de comprendre les raisons pour lesquelles les progrès en santé et en éducation sont si lents. «Cette compréhension nous permettra de proposer des pistes pour une politique plus efficace».

1. L’éducation – inscrire ou instruire? : «De 1999 à 2006, dans les pays d’Afrique subsaharienne, les taux de scolarisation primaire ont augmenté de 56 % à 70 %» et de 75 % à 86 % en Asie du Sud-Est. Comment évaluer ce changement?

Les deux plus gros problèmes des pays en développement en éducation sont le taux d’inscription, y compris ses disparités entre les sexes, et les coûts, aussi bien pour l’État que pour les parents qui perdent souvent de la main-d’œuvre et de l’aide domestique gratuites (coût d’opportunité). La gratuité scolaire est une première étape essentielle qui doit être complétée par d’autres politiques, comme la création de programmes de transferts sociaux (par exemple, des allocations familiales) conditionnels à la présence des enfants à l’école et d’autres mesures comme les cantines scolaires gratuites. L’autrice explique ensuite comment elle et d’autres chercheur.euses ont pu estimer l’impact de chacune de ces mesures (et d’autres), de façon à recommander les plus efficaces aux pays où elles ne sont pas en vigueur.

Elle décrit ensuite des évaluations de l’impact sur le taux d’inscription :

  • de bourses au mérite, remises soit aux parents, soit aux enfants;
  • de campagnes d’information aux parents et aux enfants sur les bénéfices de l’éducation (notamment sur le marché du travail);
  • de traitements de maladies chez les enfants qui sont souvent la cause de l’absentéisme.

Après avoir déterminé les mesures les plus efficaces sur le taux d’inscription, l’autrice analyse leurs coûts et le rapport entre l’efficacité et ces coûts, soit «pour calculer le prix d’une année supplémentaire d’instruction obtenue grâce à une intervention donnée», tout en précisant que ces mesures, même les plus coûteuses, peuvent avoir des impacts positifs sur d’autres plans, notamment pour lutter contre la pauvreté. À l’inverse, un plus grand taux d’inscription et de présence à l’école ne signifie pas nécessairement une hausse du niveau de connaissances des élèves, niveau qu’il faut aussi évaluer pour pouvoir améliorer la qualité de l’enseignement. Encore là, l’autrice a participé à des analyses sur l’efficacité de mesures visant cet objectif (financement, nombre d’élèves par classe, matériel pédagogique, cours de soutien, formation et motivation des enseignant.es, organisation des classes, participation des parents, privatisation, etc.) et présente leurs résultats, souvent fort contrastés d’une expérimentation à l’autre en raison du contexte et d’une foule de facteurs que l’autrice explique clairement. Et elle conclut :

«Il me semble qu’une première étape pour améliorer la qualité de l’enseignement consisterait à changer l’école pour qu’enseignants et enfants trouvent du plaisir à s’y rendre, grâce à des programmes plus adaptés, mais aussi grâce à des jeux et des activités sportives. […] Si nous comprenons mieux ce qui peut motiver ces trois acteurs – parents, enfants, enseignants – nous ne savons toujours pas comment organiser le système scolaire pour que tous ces ingrédients soient présents. Les grandes réformes systémiques (impliquer davantage les parents, privatiser l’école, etc.) ont des effets beaucoup plus mitigés que leurs partisans veulent bien l’admettre.»

2. La santé – comportements et systèmes : «On ne peut lutter contre la pauvreté sans agir en faveur de la santé. Près de neuf millions d’enfants meurent chaque année avant l’âge de cinq ans, pour la plupart de maladies comme la rougeole ou la diarrhée, qui auraient pu être évitées ou guéries. À tout âge, les pauvres meurent plus que les autres, même au sein d’un village». La pauvreté et la santé sont en effet intimement liées, car des ennuis de santé peuvent plonger une famille dans la pauvreté et la pauvreté détériore presque toujours la santé. Et la méfiance envers les vaccins dans les pays en développement empire la situation.

L’autrice, comme dans le chapitre précédent, présente des études et des expérimentations, mais cette fois sur la santé des populations pauvres des pays en développement. On y constate la santé chancelante de la population, une malnutrition répandue, la faible formation des médecins, l’absentéisme du personnel dans les centres de santé et le manque de confiance de la population envers les services de santé (pas seulement sur la vaccination), en fait des problèmes à la fois du côté de la demande et du côté de l’offre des services de santé.

Du côté de l’offre, bien des pays pauvres tentent d’augmenter leurs investissements dans leur système de santé. Mais, sans réforme majeure de ce système, l’ajout de ressources risque de ne pas améliorer les choses, comme quelques expériences l’ont montré, notamment parce que la demande demeure minime. Il faut donc agir des deux côtés (offre et demande) à la fois. Pour faire augmenter la demande, la gratuité, et encore plus la rémunération, même très faible, sont les moyens les plus efficaces, surtout pour les mesures préventives (vaccins, moustiquaires, tests de VIH et autres). Pour expliquer l’impact fortement positif d’une rémunération très faible, d’autres recherches ont montré que les avantages de la prévention, même si importants, sont pour un avenir indéfini (ce qui porte aussi à toujours remettre à plus tard ces mesures), alors que la rémunération représente un bénéfice immédiat. En plus, cette rémunération est pertinente, puisque la société entière bénéficie des mesures de prévention.

L’autrice présente aussi l’effet d’autres mesures qui ont déjà eu du succès, comme la vaccination par défaut (sans autorisation parentale, seul un refus clair l’évitant), les récompenses pour arrêter de fumer, des campagnes d’information et l’effet d’entraînement ou d’imitation de comportements préventifs. L’autrice conclut que la demande et l’offre de produits préventifs n’évoluent pas du tout comme dans un marché théorique. L’information et la sensibilisation sont essentielles, surtout lorsque les gouvernements bénéficient d’une bonne crédibilité. «Se concentrer sur des messages simples, qui appellent une réponse réaliste, est une étape indispensable si l’on veut modifier les comportements».

Conclusion : «Il est donc possible – et apparemment ce n’est pas si difficile – d’améliorer l’accès des plus pauvres à des systèmes éducatifs et médicaux de qualité. De nombreuses initiatives montrent que des interventions peu coûteuses […] peuvent avoir des effets spectaculaires contre l’analphabétisme et la prévalence des maladies». L’autrice se demande comment il se fait que, malgré ces succès, les institutions scolaires et de santé présentent d’aussi piètres performances. Elle avance que cela peut être dû à la frilosité des politiques gouvernementales, puisque les innovations couronnées de succès viennent essentiellement d’organisations non gouvernementales locales et internationales, et à l’inertie des bureaucraties qui se préoccupent plus des élites que de l’ensemble de la population. Et, pendant ce temps, les besoins sont criants et «l’étendue des progrès à accomplir est quasiment illimitée».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Quand l’autrice a reçu son prix de la Banque de Suède, j’ai appris qu’elle et ses deux co-lauréats avaient été récompensés en raison de «leurs recherches sur les effets concrets des programmes ciblés sur les populations locales en matière d’accès à l’emploi, de santé et d’éducation» pour lutter contre la pauvreté. Ce livre montre de façon concrète les méthodes utilisées pour ce faire, ce qui était mon objectif en me le procurant.

L’expérimentation est d’autant plus importante que les résultats concrets de certaines mesures sont contre-intuitifs. Par exemple, la gratuité encourage parfois l’utilisation de certains biens, mais elle la décourage dans d’autres situations. Une même mesure n’aura pas du tout les mêmes effets dans une société et dans une autre. Chose certaine, les expérimentations contredisent plus souvent les comportements attendus par les économistes orthodoxes qu’elles les confirment. Bref, un livre court et intéressant, qui donne le goût de lire le suivant, ce que je vais faire! Petit bémol, les notes sont à la fin des chapitres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :