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Florence Nightingale, infirmière et statisticienne

20 mai 2020

Le 12 mai dernier, soit lors de la Journée internationale des infirmières, qui est aussi la date de naissance de Florence Nightingale, un billet du blogue de Timothy Taylor a attiré mon attention sur un texte de Noel-Ann Bradshaw, directrice de l’École d’informatique et de médias numériques de la London Metropolitan University, intitulé Florence Nightingale (1820–1910): An Unexpected Master of Data (Une maîtresse inattendue des données). Taylor cite aussi un autre texte portant sur sa biographie.

Si on a choisi la date de naissance de Florence Nightingale pour la Journée internationale des infirmières, c’est qu’elle est considérée comme la fondatrice des soins infirmiers modernes. Elle a mérité cette réputation notamment lors de la guerre de Crimée, au cours de laquelle, en raison du grand nombre de blessés et d’une pénurie d’infirmiers (l’armée ne recrutait pas d’infirmières), le secrétaire anglais de la guerre lui a demandé d’organiser un corps d’infirmières pour soigner ces blessés. Avec 34 autres infirmières, elle s’est rendue en Crimée où elle a constaté que l’hôpital situé à Constantinople (aujourd’hui Istanbul) était installé sur une fosse d’aisances qui a bien sûr contaminé l’eau utilisée à l’hôpital et a en plus attiré des rats et d’autres vermines. Les soldats étaient souvent laissés étendus avec leurs excréments. Dans ces conditions, les soldats mouraient plus souvent de maladies infectieuses (entre autres de la typhoïde et du choléra) que de blessures subies au combat. Avec ses consœurs et les personnes valides, elle a nettoyé cet hôpital. Grâce à ce nettoyage et à d’autres mesures (alimentation, lavage des vêtements, soins infirmiers, etc.), la mortalité des soldats a diminué des deux tiers. Au bout du compte, et après la rédaction d’un livre, elle est parvenue à faire adopter une modification complète de la logistique sanitaire dans l’armée.

La statisticienne

Si elle est reconnue pour ses accomplissements en soins infirmiers, Florence Nightingale a en fait «passé la plus grande partie de sa vie à analyser des données et à les utiliser pour éclairer la prise de décision au sein de l’armée et du gouvernement britannique». Attirée par les mathématiques au cours de sa formation scolaire, elle s’est par la suite intéressée aux statistiques, notamment aux travaux du statisticien belge Adolphe Quetelet.

À son retour en Angleterre après la guerre de Crimée, elle a constaté que le taux de mortalité des soldats stationnés à la maison était plus élevé que celui des autres hommes, même s’ils étaient en meilleure santé au début de leur carrière. En examinant les données, elle a conclu que cette forte mortalité était due aux mauvaises conditions sanitaires et à la surpopulation dans les casernes, les campements et les hôpitaux militaires. Elle a illustré le niveau moyen de distanciation physique (ce concept n’a pas été inventé par le docteur Arruda!) avec les graphiques qui suivent.

Les trois graphiques de gauche illustrent la distanciation physique dans les lieux occupés par les soldats et les deux de droite dans le quartier de Londres le plus dense (et où on trouve le plus de maladies) et pour la moyenne londonienne. Il est clair que les soldats sont plus entassés que même les personnes habitant le quartier le plus dense et le moins salubre de Londres.

Elle a ensuite estimé à quel point l’efficacité de l’armée britannique s’améliorerait si le niveau de santé des soldats était le même que pour les autres hommes britanniques, en illustrant cette estimation à l’aide des deux graphiques qui suivent.

Le graphique de gauche illustre qu’un peu plus de 30 % des soldats mouraient entre 20 et 40 ans et qu’un peu moins de 30 % devenaient invalides. Celui de droite montre que, si les soldats avaient une meilleure santé, ces proportions passeraient à 20 % et à 15 % environ. L’autrice précise que l’utilisation de graphiques par des statisticiens était relativement rare à l’époque en Angleterre, mais plus fréquente dans le reste de l’Europe. Ceux-ci utilisaient surtout des graphiques de zones polaires (polar-area diagrams). Elle en utilisait aussi, comme celui qui suit qui est le plus célèbre du genre.

Ce graphique montre le nombre de morts par mois en Crimée d’avril 1854 à mars 1856, selon la cause. La zone bleue indique le nombre de morts de maladies évitables (de loin les plus fréquents), la rouge de blessures et la noire d’autres causes. La forte baisse des décès en raison de maladies évitables à partir de juillet et surtout de septembre 1855 s’explique par l’arrivée de Florence Nightingale et de son corps d’infirmières à l’hôpital de Constantinople et par les mesures qu’elles ont prises.

Elle a aussi critiqué vertement la qualité des données colligées par l’armée, celles-ci étant incohérentes et changeant de façon importante selon les sources. Par exemple, elle a estimé en comptant simplement le nombre de soldats vivants que, en raison de la collecte de données inadéquate, le nombre de morts comptabilisés par l’hôpital en Crimée ne correspondait qu’au septième du nombre de morts réels. En plus, les causes de mortalité étaient souvent absentes des registres. Elle soupçonnait que ces omissions pouvaient dans certains cas être volontaires (dans d’autres cas dues à l’incompétence des officiers) pour éviter de justifier un nombre de morts plus élevé que rapporté. Ses critiques ont eu une grande influence sur la tenue de ces registres par la suite. En raison de ses analyses et de ses recommandations, elle a été la première femme à devenir membre de la Royal Statistical Society.

Et alors…

Je savais que Florence Nightingale était reconnue comme l’initiatrice des soins infirmiers modernes, mais je dois avouer que je savais peu de choses sur sa vie et sur ses contributions concrètes aux soins infirmiers, et encore moins aux statistiques sur la santé. En cette période où on nous lance quotidiennement des tonnes de données pas vraiment comparables sur les conséquences de la COVID-19, je trouvais intéressant de montrer que les critiques sur la piètre qualité ou la non-comparabilité de ces données ne datent pas d’hier! Même s’il y a bien plus de scientifiques de nos jours qui sont en mesure d’expliquer ces données (et pourquoi elles ne sont pas vraiment comparables), cela ne ferait surtout pas de tort qu’une autre Florence Nightingale vienne nous les expliquer et critiquer les méthodes incohérentes de collectes de données selon les pays (et même à l’intérieur des pays)!

6 commentaires leave one →
  1. 20 mai 2020 11 h 31 min

    Un exemple de données sur la santé toujours pas cohérentes de nos jours :

    «La fameuse liste du 14 mai, révisée à la demande du premier ministre, était truffée « de nombreuses disparités » et d’« incohérences dans la collection des données », a admis mardi le ministère de la Santé.»

    https://plus.lapresse.ca/screens/5ea58e4c-95cf-4ec7-b9aa-15791eaf73af__7C___0.html

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  2. Jacques René Giguère permalink
    20 mai 2020 22 h 34 min

    Quand on pense que ce matin, un financier américain et un politicien anglais tweetaient que le confinement et la distanciation étaient des absurdités inventés par une écolière en 2004 et que son idiot de père épidémiologiste avait repris à son compte…Le politicien a annulé le tweet, pas le financier… »Contre la stupidité humaine, les dieux eux-mêmes se battent en vain. » Schiller « Die jungfrau von Orléans »
    Quoique comme le bloguait Tyler Cowen, le problème est que les épidémiologistes ont un QI trop faible pour penser.
     »Contre la stupidité humaine, les dieux eux-mêmes se battent en vain. » Schiller « Die jungfrau von Orléans »

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  3. 20 mai 2020 22 h 45 min

    Je trouve l’analyse (ou la blague) de Tyler Cowen (j’ai déjà vu son blogue quelques fois, mais il ne m’a jamais vraiment attiré) bien méprisante.

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  4. Jacques René Giguère permalink
    23 mai 2020 7 h 54 min

    Tyler, qui a souvent des liens fort intéressants comme celui de Javier sur les liens entre certaines industries chinoises et les hot spots européens, sous prétexte de contrarianisme et de liberté de parole (mal interprétée comme le font les libertariens) a laissé sa section de commentaires devenir un putride marais d’idioties.
    Arnold Kling, auteur de l’intéressant concept de PSST, a sombré dans un semi-délire. J’ai cessé de lire ses commentaires quotidiens où il dénonçait le « lockdown socialism » où les prolétaires s’effouèreraient à perpétuité en échange d’argent gratuit le matin du 25 avril quand les gars de la construction retournaient sur les chantiers la face fendue…
    Quant à Steve Hanke, intéressant économiste monétaire de Johns Hopkins, fameux pour ses programmes de stabilisation monétaire en Indonésie, entre autres, est devenu un menteur pathologique sur ses données et un maniaque génocidaire.

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  5. Jacques René Giguère permalink
    23 mai 2020 10 h 27 min

    Juste comme ça. Les commentaires sur le blog de Kling étaient intelligents, rationnels et polis. Et souvent très critiques. Il a décidé de désactiver.

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  6. 23 mai 2020 11 h 06 min

    Nous ne vivons manifestement pas dans la même bulle!

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