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Procès verbal

25 mai 2020

Avec son livre Procès verbal, Valérie Lefebvre-Faucher, qui a été éditrice aux éditions Varia, Écosociété (au moment de l’affaire Noir Canada) et du Remue-ménage, «revient sur son parcours d’éditrice, d’écrivaine et de féministe pour réfléchir à l’épineuse question de la liberté d’expression».

Première partie – Dossier Noir Canada

Note à l’attention du jury : Cette introduction porte à la fois sur la forme du livre (nous sommes le jury qui doit se prononcer à la suite du plaidoyer de l’autrice), sur son contenu (événements entourant les «poursuites intentées pour empêcher la publication du livre Noir Canada») et sur ses objectifs (défendre la liberté d’expression, le métier d’éditrice et celui d’écrivaine, entre autres).

Pièce 1: Aveux : L’autrice avoue notamment avoir «publié des livres qui déplaisent à de puissantes compagnies» et avoir dit du mal de ces compagnies et de leurs avocats.

Pièce 2: Les faits : L’autrice a été séduite par le manuscrit de Noir Canada quand elle l’a lu la première fois comme éditrice chez Écosociété, malgré certains défauts, car il correspondait à ce qu’elle voulait publier, un livre rigoureux accompagné d’un sentiment d’indignation et d’un supplément d’espoir. Puis, ce furent la mise en demeure, la poursuite contre toutes les personnes associées au livre, les appuis réconfortants, les interrogatoires déstabilisants, le sentiment d’impuissance constant, les expertises du travail d’Écosociété, le désarroi de l’auteur, les rencontres avec les avocats des deux côtés de la cause, la paranoïa, la campagne réussie pour l’adoption d’une loi contre les poursuites-bâillons (communément appelé loi anti-SLAPP) et l’accord insatisfaisant (trois ans plus tard).

Pièce 3: Anti-interrogatoires : Ce chapitre contient des extraits d’«interrogatoires» faits par l’autrice en 2014 à deux collègues, et, en fait, aussi à elle-même. Il s’agit donc en fait d’échanges. Ils portent notamment sur la vérité, la responsabilité et les bâillons.

Pièce 4: Rapports d’experte : L’autrice «définit» (ou plutôt explique le sens réel de) certains termes utilisés lors de la poursuite contre Noir Canada, puis déplore la forme du droit et des procès (forme qui «réduit au maximum la possibilité d’une participation»), analyse le processus qui mène à la censure ou au bâillon (dont le pouvoir est passé du clergé et de l’État aux puissants et aux personnes morales riches), observe l’effet souvent contraire de la censure qui force à dire autrement la même chose et à dépasser les limites imposées (je simplifie), et conclut «que la littérature soit mauvaise ou non, les outils légaux ne peuvent rien contre elle».

Pièce 5: Enquête sur celle qui parle : L’autrice explique sa façon d’écrire, les objectifs qu’elle poursuit en ce faisant et ses allers-retours entre les métiers d’éditrice et d’écrivaine. Elle souligne et déplore ensuite le sexisme lors du déroulement des événements et même dans le documentaire qui raconte l’histoire de cette poursuite, et explique que ce rôle effacé des femmes l’a menée à ne plus vouloir jouer le rôle invisible de la muse derrière l’auteur, pour plutôt l’inciter à prendre la plume et à «proposer [sa] «version» de la vie».

Pièce 6: Fictions juridiques : L’autrice présente une cause imaginaire (en fait, calquée sur la leur), les réactions des personnes mises en cause et le fonctionnement de la machine judiciaire.

Plaidoirie : «L’examen attentif de cette preuve démontre qu’on ne nous fait pas taire, mais qu’on peut nous épuiser longtemps, nous mépriser, nous abuser, nous criminaliser pour ce que nous sommes, avec comme excuse ce que nous continuons malgré tout cela de dire». L’autrice poursuit son plaidoyer en nous parlant de parole, de liberté, de littérature, de pensée critique, de liberté d’expression, du pouvoir des livres, des lois du marché, de la répression de la dissidence politique, de la novlangue du droit, de judiciarisation, de sanctions, de censure, de pacifisme, de courage, de désobéissance (civile et autre), de guerre des idées, de légitimité, de contestation et de bien d’autres sujets.

À vous : L’autrice explique le procédé (preuves et plaidoyer) qu’elle a utilisé dans cette partie. Il «cherche à défendre le jugement littéraire comme processus dépassant de loin les préoccupations esthétiques, comme savoir et pouvoir de chacun.e à une époque où la judiciarisation de la pensée et de la parole s’intensifie» et «maintient un malaise au lieu de le dissiper» tout en contribuant à faire percevoir ce qui s’est passé et comment cela a été vécu et ressenti, bref à s’approcher de la «vérité».

Deuxième partie – Appel: Contre l’édition, pas de repos

Dossier non résolu : L’autrice a vécu par la suite une expérience de censeure malgré elle, «quand un groupe exigea que soit retiré d’un ouvrage collectif le texte d’une personne dénoncée pour agression sexuelle».

Pièce 1: Note à l’attention des camarades : En fait, l’autrice a quitté la maison d’édition féministe (Remue-ménage) où cette censure a eu lieu, car elle n’était pas d’accord avec cette décision. Pourtant, elle a adoré participer à la publication de livres écrits par des féministes, malgré les contraintes que les éditrices comme elles doivent imposer à ces femmes.

Pièce 2: Déposition d’une éditrice féministe : L’autrice avait vécu un autre procès en tant qu’éditrice avant celui de Noir Canada, même si elle n’a jamais vraiment connu son dénouement, autre le fait que le livre en cause a été retiré de la circulation. Elle aborde ensuite la difficulté pour des féministes de publier des livres, notamment en raison de la répression qu’elles subissent sous différentes formes, encore plus quand elles dénoncent les violences sexuelles qu’elles ont subies. Il en est de même pour celles qui dénoncent la culture du viol, concept qui englobe toutes les violences et discriminations subies de maintes façons par les femmes. Mais, les «femmes en ont marre de prendre la responsabilité de cette violence en la taisant pour préserver l’harmonie».

L’autrice n’a jamais manifesté pour censurer une personne ou une œuvre qu’elle juge répréhensible, même si elle considère que les critiques envers cette personne ou cette œuvre sont saines, car elle ne se réjouit jamais de la censure. C’est dans ce contexte qu’elle a quitté Remue-ménage après que cette maison eut accepté de rééditer un livre avec un texte en moins, comme mentionné au début de cette partie du livre. Pourtant, le féminisme a toujours ajouté, n’a jamais voulu retrancher. Face à ces féministes soulagées de ne pas partager leur écriture avec une femme accusée d’agression sexuelle, elle n’a pas enduré cette contradiction avec ses valeurs, même si elle comprenait ces femmes et si elle adorait Remue-ménage et le travail qui s’y fait.

Pièce 3: Interrogatoires hors cour II : L’autrice rassemble dans ce chapitre cinq courts textes portant sur la liberté d’expression et la censure, textes qui «auraient dû se trouver dans un livre qui n’a finalement pas été réalisé».

Pièce 4: Fictions injustes : L’autrice fait témoigner des personnes qui l’ont connue, notamment quand elle était éditrice. La suite de ce chapitre raconte des tranches de vie sans liens évidents. Ce chapitre m’a mêlé un peu, mais j’ai reconnu les sentiments qu’elle y exprime.

Pièce 5: Jurisprudence et contextes de parole : L’autrice est retournée à l’université en 2011, «après l’expérience pénible du procès chez Écosociété», mais au bon moment pour participer à la grève de 2012, cette «lutte contre l’augmentation des frais de scolarité ou pour la gratuité scolaire [qui] est devenu[e] une lutte pour le respect de la liberté d’expression et des principes démocratiques». Elle aborde ensuite :

  • la censure et la dénonciation de la censure;
  • la censure par la déviation du sujet et le trollage;
  • les tentatives contre-productives de faire taire la droite ou les masculinistes, les agresseurs et autres;
  • la prise de risque constante dans la prise de parole;
  • l’interdiction du discours haineux;
  • le fait qu’une œuvre, même pleine de bonnes intentions, peut très bien être mauvaise, souvent en raison de ces bonnes intentions;
  • le caractère essentiel du dialogue entre les tenant.es de thèses opposées;
  • la nocivité de la «parole guérillère», trop présente, notamment sur les réseaux sociaux;
  • la censure militante de gauche;
  • l’importance d’entendre les personnes que nous n’entendons pas ou trop peu.

Elle ajoute que la liberté d’expression inclut la liberté de se taire, ce qui aussi peut demander du courage. Et elle conclut :

«Penser à la liberté d’expression, c’est prendre conscience de l’interdit, même du mal, et décider de s’en approcher ou pas. C’est en travaillant sa liberté, en en portant le poids, en choisissant chacun de nos dangers, de nos coups et de nos amours que nous entrons dans le littéraire».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est un des plus originaux que j’ai lus, tant par la forme et la structure que par le fond. Le style de l’autrice est comme nul autre, personnel à l’évidence, et en plus agréable à lire. Malgré les circonvolutions des sujets abordés, on perd rarement le fil (ça m’est arrivé une ou deux fois, dont celle que j’ai mentionnée dans le billet). Ses envolées sont tellement nombreuses et bien conçues que j’ai dû me retenir tout au long du livre pour ne pas inclure à mon billet plus de citations. Triple exemple :

«Se dire censuré est devenu une stratégie publicitaire. […] Si les médias parlent de votre censure, c’est que vous êtes déjà audibles. […] Dans la défense de la parole, si on oublie de se demander quelles voix se trouvent menacées, on en vient à défendre toujours celles qui ont déjà gagné».

Son adhésion à la liberté d’expression atteint un niveau rarement égalé, ce qui est plus que précieux pour une personne qui exerçait un métier visant à sa concrétisation. Elle ne m’a pas toujours convaincu, mais presque! En tout cas, ce livre suscite la réflexion sur un enjeu de société primordial. Bravo!

Les 113 notes s’étendent sur 12 pages à la fin du livre. Heureusement, j’ai lu ce livre dans son format électronique.

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