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Six études sur le travail informel

29 mai 2020

Après avoir présenté au cours des derniers mois six études liées à l’immigration et trois sur la population noire au Canada, je vais cette fois en résumer six portant sur le travail dit informel ou à la demande (gig economy) au Canada, aux États-Unis et un peu ailleurs.

L’impact du covoiturage commercial sur les transports dans la ville de Toronto

L’étude intitulée The Transportation Impacts of Vehicle-for-Hire in the City of Toronto a été publiée en juin 2019 par la ville de Toronto en collaboration avec l’Institut de recherche en transport de l’Université de Toronto.

L’objectif de cette étude est de décrire comment l’arrivée du covoiturage commercial (Uber et Lyft essentiellement) à Toronto «a changé les habitudes et les comportements de déplacement dans la ville, et de comprendre son impact sur le fonctionnement des réseaux de rues de la ville». Comme cette étude compte 64 pages (en plus de deux annexes de 41 pages) et est très détaillée, je me contenterai de mentionner ses principaux constats :

  • le nombre de trajets par jour en covoiturage commercial (CC) a augmenté de 180 % entre septembre 2016 et mars 2019 (soit en seulement deux ans et demi), passant de 62 200 à 176 000, représentant alors 2,7 % de tous les trajets à Toronto;
  • comme les entreprises de CC sont présentes depuis moins longtemps à Toronto que dans d’autres villes nord-américaines, on peut s’attendre à ce que le nombre de trajets continue à augmenter fortement à l’avenir;
  • ces trajets se dirigent majoritairement vers le centre-ville (bars, restaurants, centre financier, etc.) et les principales gares d’autobus et de trains, mais on en observe aussi beaucoup qui débarquent leurs client.es à la porte des centres d’achat et des universités;
  • ces trajets sont les plus nombreux les vendredis et samedis soir, et durant les heures de pointe de la semaine;
  • le quart de ces trajets est fait avec des applications de partage (avec lesquelles on peut partager la voiture avec un.e autre client.e), mais seulement 18 % de ces trajets (donc 18 % de 25 % ou entre 4 % et 5 % de tous les trajets en CC) sont finalement partagés;
  • 49 % des client.es auraient fait ce trajet en transport en commun si ces personnes n’avaient pas utilisé le CC, et 33 % auraient pris un taxi; les autres (18 %) ne se seraient pas déplacé.es, auraient pris leur véhicule ou auraient marché ou utilisé une bicyclette; ce mode de transport entraîne donc une augmentation de la circulation et une réduction de l’utilisation du transport en commun et du transport actif;
  • comme ces voitures se déplacent souvent sans clients (sans appel ou pour aller en chercher), elles étaient en septembre 2018 responsables d’entre 5 et 8 % de la circulation au centre-ville selon les jours;
  • les chauffeur.euses ramassent ou déposent fréquemment leurs client.es à des endroits où c’est interdit (mais le rapport ne mentionne que les endroits où cela est le plus fréquent, sans fournir de données), pouvant causer des problèmes de sécurité, notamment avec les personnes qui utilisent les pistes cyclables.

L’étude conclut que ces services sont populaires, mais qu’ils peuvent faire augmenter le nombre de véhicules-kilomètres parcourus en ville et nuire ainsi «à la réalisation des objectifs climatiques de la ville» en plus d’avoir d’autres conséquences négatives comme une hausse de la pollution, une dégradation de la qualité de l’air et une baisse de l’équité d’accès à la mobilité pour les plus pauvres. Bref, les conclusions de cette étude ressemblent à celles d’autres études faites ailleurs en Amérique du Nord sur le CC (voir par exemple ce billet).

Joindre les deux bouts : le rôle du travail informel pour compléter les revenus aux États-Unis

L’étude intitulée Making Ends Meet: The Role of Informal Work in Supplementing Americans’ Income de Katharine G. Abraham et Susan N. Houseman a été publiée en décembre 2019 par The Russell Sage Foundation Journal of the Social Sciences.

Les médias sont toujours attirés par les nouveaux phénomènes sur le marché du travail. Dans les années 1990, c’était le travail temporaire (qui n’a en fait pas vraiment augmenté à l’époque au Canada et au Québec), de nos jours, c’est le travail informel (gig economy). Pourtant, les données ne montrent aucune hausse de ce type de travail ou du travail autonome comme emploi principal entre 2005 et 2017 aux États-Unis. Cette étude porte toutefois sur un autre aspect de ce type de travail, soit comme complément des revenus trop souvent insuffisants apportés par l’emploi principal.

Les activités considérées incluent la garde d’enfants, les promenades d’animaux, les soins aux personnes âgées ou handicapées, les travaux de déménagement, de nettoyage, de peinture et d’entretien des terrains, les tâches exécutées sur Internet, la location de maisons ou d’automobile, la vente de biens, et le covoiturage commercial. Les données datent de 2016 et 2017 avec au total 19 000 réponses à un questionnaire sur Internet, pour un taux de réponse de seulement 4 à 5 %. Voici les principaux constats :

  • 28 % des répondant.es ont fait du travail informel au cours du mois de référence (23 % si on exclut la location ou la vente de maisons);
  • les taux sont assez semblables pour les hommes et les femmes, selon l’appartenance ethnique, le niveau de scolarité et le revenu des ménages, mais les types d’activités effectuées ne sont pas les mêmes;
  • ce taux diminue avec l’âge, passant de 41 % chez les 18-24 ans à 13 % chez les 75 ans et plus;
  • ce taux est plus élevé dans les ménages qui ont des difficultés à arriver (38 %) que dans ceux qui sont à l’aise (24 %);
  • ce taux est le plus élevé chez les travailleur.euses autonomes et chez les personnes qui travaillent à temps partiel involontairement (45 %), suivi.es par les personnes qui ne travaillent pas, mais cherchent un emploi (42 %), celles qui travaillent à temps partiel volontairement (32 %), puis celles qui travaillent à temps plein (28 %) et finalement celles qui ne travaillent pas et ne cherchent pas d’emploi (20 %);
  • ce travail constituait une source de revenus importante pour 11 % des répondant.es, et même la principale source de revenus pour 4,5 %, surtout pour les 18-24 ans (21 % et 10,5 %), les Noir.es (17 % et 8 %), les chercheur.euses d’emploi (25 % et 19 %), les ménages qui ont des difficultés à arriver (22 % et 14 %) et les personnes qui travaillent à temps partiel involontairement (21 % et 11 %);
  • environ la moitié des personnes interrogées les deux années qui avaient fait du travail informel en 2016 en ont aussi fait en 2017.

Malgré le faible taux de réponse, les autrices jugent les données fiables, car l’ordre de grandeur de la participation au travail informel correspond aux résultats d’enquêtes partielles sur le sujet. Elles sont aussi semblables aux résultats d’une enquête menée par la Banque du Canada (voir ce billet).

Les aménagements de travail non conventionnels

L’étude intitulée Alternative Work Arrangements d’Alexandre Mas et Amanda Pallais a été publiée en décembre 2019 par l’Université Princeton.

De nombreux facteurs peuvent influencer les aménagements de travail, dont les évaluations des employeurs, les préférences des travailleur.euses et la réglementation. Cette étude porte sur «la prévalence, la tendance et les déterminants des régimes de travail non conventionnels aux États-Unis au cours des dernières décennies». Ces régimes sont ceux qui s’éloignent sur au moins une caractéristique des emplois traditionnels, qui sont salariés, avec un horaire fixe, un salaire déterminé, une relation d’emploi continue et une supervision assurée par l’employeur.

Les données montrent que :

  • le travail autonome a peu varié entre 1996 et 2016, demeurant autour de 7 % de l’emploi total;
  • le travail de plateforme (Uber, Lyft, etc.) est passé de 0 % avant 2013 à 1 % environ en 2016 (notons qu’il s’agit ici de la moyenne annuelle, tandis que l’étude précédente incluait toute participation dans l’année à ce genre d’activités, ne serait-ce qu’une heure);
  • le travail à domicile (dont le télétravail) a légèrement augmenté entre 2000 et 2015 (mais seulement après 2005), passant de 2 à 3 % de l’emploi;
  • les horaires variables ont légèrement diminué entre 2002 (28 %) et 2014 (26 %);
  • le travail de nuit a diminué de moitié entre 1973 (8 %) et 2018 (4 %).

L’étude aborde ensuite d’autres aspects de la question, comme les avantages et désavantages de ces aménagements pour les travailleur.euses en fonction de leurs préférences et de leur carrière, les facteurs (ou déterminants) qui expliquent l’adoption de ces aménagements par les employeurs (coûts, productivité, peu de travail d’équipe, technologie, etc.) et la réglementation qui limite leur utilisation.

Au bout du compte, cette étude montre surtout que, contrairement à l’impression générale, l’utilisation des aménagements de travail non conventionnels n’est pas en hausse aux États-Unis et que les emplois traditionnels demeurent majoritaires.

Le travail autonome sans aide rémunérée et les aménagements de travail non conventionnels : Une perspective transnationale sur l’évolution de la composition des emplois

L’étude intitulée Solo Self-Employment and Alternative Work Arrangements: A Cross-Country Perspective on the Changing Composition of Jobs de Tito Boeri, Giulia Giupponi, Alan B. Krueger, et Stephen Machin a été publiée dans le numéro d’hiver 2020 par le Journal of Economic Perspective.

Au cours des 20 dernières années, la composition du travail autonome a grandement changé, la proportion de travailleur.euses autonomes sans aide rémunérée ayant augmenté dans presque tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), alors que la proportion de travailleur.euses autonomes sur la main-d’œuvre totale diminuait, ce qui montre une baisse encore plus forte du travail autonome avec aide rémunérée. Les principales professions que les travailleur.euses autonomes sans aide rémunérée occupent varient beaucoup selon les pays : conduite de taxi, garde d’enfants et charpentier-menuisier au Royaume-Uni, gestionnaire, exploitant.e agricole et manœuvre dans la construction aux États-Unis et professions techniques et professionnelles en Italie. Au Québec, ce sont les professions de l’agriculture, de la santé et de la construction qui dominent en nombre, mais celles des arts, de la conduite de taxis et des services personnels en proportion.

L’étude aborde ensuite de nombreux sujets disparates, dont la place du travail informel dans le travail autonome (très minoritaire), les transitions entre les statuts d’emploi (relativement peu fréquents) et la faiblesse de la couverture sociale.

J’ai beaucoup de difficulté avec les études comme celle-ci qui tentent de mettre ensemble des travailleur.euses aux caractéristiques si différentes. En effet, on l’a vu un peu, les travailleur.euses autonomes sans aide rémunérée peuvent aussi bien être des dentistes ou des avocat.es que de travailler dans la construction, l’agriculture, la coiffure, la garde d’enfants, le transport des personnes ou la livraison de repas. En général, une personne ne choisit pas le travail autonome, mais une profession qui s’exerce de cette façon. Et si ce type de travail est en croissance, c’est surtout parce que la demande dans les professions et les industries où on trouve beaucoup de travail autonome sans aide rémunérée est aussi en croissance.

Le principal apport de cette étude, selon moi, est d’avoir diffusé des données comparables sur l’importance relative du travail autonome dans les pays de l’OCDE. Celle-ci passait en 2017 de 6 % en Norvège à près de 30 % en Grèce (voir cette page pour les données pour 26 pays en 2000 et en 2017). La différence entre les principales professions occupées par les travailleur.euses autonomes sans aide rémunérée dans les trois pays analysés m’a aussi étonné et donc informé. Par contre, le lien avec les aménagements de travail non conventionnels et le travail informel (gig economy) m’a semblé bien faible. On semble plutôt avoir fait ce lien par effet de mode, mais bon, peut-être pas.

Mesurer l’économie à la demande au Canada au moyen des données administratives

Cette étude de Sung-Hee Jeon, Huju Liu et Yuri Ostrovsky a été publiée en décembre 2019 par Statistique Canada.

Il n’y a pas de définition claire et acceptée de l’économie à la demande (gig economy ou travail informel), mais «le terme fait généralement référence à des conditions de travail moins structurées et non traditionnelles». Les estimations de l’importance relative de ce travail passe d’à peine moins de 1 % de l’emploi selon l’Enquête sur la population active (EPA) à près de 30 % des Canadien.nes qui font au moins une fois une activité à la demande selon une enquête de la Banque du Canada (voir ce billet), ou 18 % si on enlève la participation à ce type d’activités comme passe-temps (pour seulement 3,5 % des heures travaillées formellement).

En couplant des données administratives (dont les déclarations de revenus) et des recensements, et en utilisant la typologie d’Abraham (que j’ai décrite dans mon résumé de l’étude Making Ends Meet, dont Mme Abraham est une des autrices), l’étude estime que 8,2 % de la population avait déclaré en 2016 des revenus provenant de l’économie à la demande, et que cette proportion n’était que de 5,5 % en 2005. L’étude montre en plus que :

  • cette proportion est passée de 4,8 % à 7,2 % chez les hommes et de 6,2 % à 9,1 % chez les femmes entre 2005 et 2016, comme on peut le voir dans le graphique du début de ce billet;
  • le revenu médian obtenu de l’économie à la demande n’était que de 4300 $;
  • près de la moitié (48,6 %) des personnes ayant déclaré un tel revenu n’avaient pas d’emploi salarié;
  • un peu plus de la moitié d’entre elles ont déclaré de tels revenus deux années consécutives;
  • la prévalence de ces revenus augmente avec l’âge, de 4,5 % chez les 15-24 ans (hommes et femmes) à 10,0 % chez les hommes et 11,8 % chez les femmes âgé.es de 65 ans et plus; notons que cette répartition est très différente, pour ne pas dire inversée, de celle trouvée dans la deuxième étude que j’ai présentée et dans celle de la Banque du Canada (deux enquêtes faites par Internet);
  • cette prévalence était semblable au Québec et dans le reste du Canada, mais plus élevée à Toronto et à Vancouver qu’à Montréal;
  • elle était plus élevée parmi les membres des deux premiers quintiles de revenus, mais aussi chez les titulaires d’un diplôme universitaire et chez les immigrant.es;
  • malgré l’impression que l’économie à la demande est dominée par des entreprises comme Uber et Lyft, à peine 3 % des hommes qui reçoivent des revenus de l’économie à la demande (et moins de 1 % des femmes) travaillaient en 2016 dans les services de taxi et de limousine.

Cette étude permet vraiment de mieux mesurer l’importance relative de l’économie à la demande et complète bien les autres études portant sur cette question. En outre, les données utilisées, bien plus fiables que celles des études utilisant des données provenant de sondages menés sur Internet, permettront de la mettre à jour avec des données comparables (pour certaines sections, seulement lorsque les données du recensement de 2021 seront publiées, mais aussi annuellement avec les données des déclarations de revenus), ce qui est impossible avec des sources ponctuelles des enquêtes dédiées à ce sujet.

Les répercussions de la COVID-19 sur l’économie à la demande : préoccupations à court et à long termes

Cette courte étude de Sung-Hee Jeon et Yuri Ostrovsky a été publiée en mai 2020 par Statistique Canada et apporte des précisions sur l’étude précédente.

Si les données utilisées dans l’étude précédente peuvent servir à suivre l’évolution de l’économie à la demande annuellement, elles ne permettent pas d’effectuer «un suivi de l’économie à la demande en temps réel» et, par exemple, d’estimer l’impact de la COVID-19 sur ses activités. L’étude précédente a toutefois permis de connaître la répartition industrielle des emplois de l’économie à la demande dans lesquels les hommes et les femmes travaillent, comme on peut le voir dans le graphique qui suit. On peut donc penser que les pertes d’emploi dans l’économie à la demande sont liées à celles observées dans ces industries.

Ainsi, il est probable que les personnes qui travaillaient dans les services professionnels, scientifiques et techniques (19,0 % des hommes et 17,4 % des femmes ayant des revenus de l’économie à la demande) ont continué à offrir leurs services contrairement aux 8,2 % d’hommes et 7,2 % de femmes qui avaient des revenus dans les arts, spectacles et loisirs. Leur situation peut aussi dépendre de la durée de la récession et du fait que la pandémie et la reprise qui la suivra faciliteront ou non «l’expansion des plateformes en ligne et des marchés d’approche participative». C’est ce que les études qui suivront sur le sujet nous permettront de savoir.

Et alors…

Les six études que j’ai résumées dans ce billet sont d’intérêt inégal, mais sont complémentaires, car elles présentent des facettes variées du travail informel (ou à la demande), avec des sources et des méthodologies différentes. On a pu en tout cas constater la difficulté d’estimer l’importance de ce type d’activité, d’autant plus qu’il n’est pas évident à définir. Même les méthodes plus sophistiquées doivent adopter des hypothèses pour pouvoir estimer son importance et les caractéristiques des personnes qui y travaillent. Chose certaine, ce type d’activités est drôlement plus varié que le cliché des utilisateurs de plateformes peut nous en donner. À suivre!

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