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Retour sur le marché du travail de mars 2020

4 juin 2020

Dans mon billet sur les données du mois de mars de l’Enquête sur la population active (EPA), je m’interrogeais sur certaines estimations de l’emploi par industrie au Québec en raison de leurs marges d’erreur importantes et avais précisé que je comptais bien «vérifier les sous-secteurs les plus atteints quand les données» de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) pour mars seraient publiées, ce qui fut fait jeudi dernier.

En effet, alors que les estimations de l’EPA sont sujettes à d’importantes marges d’erreur, surtout pour les données désagrégées comme celles sur l’emploi par industrie, les données de l’EERH n’ont pas de marge d’erreur, car elles proviennent d’un recensement des salarié.es de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye. Ainsi, alors que l’EPA ne fournit des estimations que pour 19 niveaux de désagrégation industrielle, l’EERH en publie pour 398! Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleur.euses autonomes, les salarié.es du secteur de l’agriculture, les grévistes, les personnes en lock-out et les personnes en congé sans solde, alors que les estimations de l’EPA le font. Le plus grand défaut de ces données est qu’elles ne sont publiées que près de deux mois après celles de l’EPA et carrément deux mois après les faits.

Données industrielles

Le tableau qui suit, basé sur le contenu des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0355-01 de Statistique Canada, compare les données désaisonnalisées sur l’emploi de février et mars 2020 selon l’EPA et l’EERH, et souligne les différences entre ces données.

Notons que ces différences peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs. Par exemple, la différence de plus de 550 000 emplois entre les estimations de l’EPA en février 2020 (4 384 500) et les données de l’EERH (3 815 175) s’explique surtout par le fait que les données de l’EERH ne couvrent que les salarié.es non agricoles et donc pas les travailleur.euses autonomes et les salarié.es du secteur de l’agriculture. Ce facteur joue aussi un rôle dans la différence du pourcentage de baisse de l’emploi entre février et mars entre les estimations de l’EPA (-6,0 %) et les données de l’EERH (-7,5 %). On peut en effet voir dans le tableau ci-contre que si l’emploi global des estimations de l’EPA a baissé de 6,0 %, cette baisse fut de 6,8 % pour les employé.es (ou salarié.es). J’ai aussi indiqué dans ce tableau pour information les baisses spécifiques de l’emploi chez les employé.es des secteurs publics et privés (semblables au Québec, mais très différentes dans le reste du Canada) et celles, beaucoup moins importantes, chez les travailleur.euses autonomes (0,6 % au Québec et 1,4 % dans le reste du Canada). Notons que, lors de récessions, la baisse d’activités autonomes se traduit plus souvent par une baisse des heures travaillées et des revenus (ce qui fut le cas) que par une perte d’emploi, les travailleur.euses autonomes n’abandonnant pas leur emploi pour une baisse d’activités qu’ils et elles jugent temporaire.

Comme l’absence des travailleurs autonomes n’explique qu’environ la moitié de la différence de la baisse de l’emploi entre les données de l’EERH et les estimations de l’EPA, il est clair que d’autres facteurs ont pu jouer. On pourrait penser à la marge d’erreur des estimations de l’EPA, ce qui est possible, mais il y en a au moins un autre. En effet, la semaine de référence de l’EPA était du 15 au 21 mars et celle de l’EERH était du 25 au 31 mars. Habituellement, cette différence a peu d’impact, mais le 25 mars est justement le premier jour de la réduction des activités jugées non prioritaires par le gouvernement. On peut d’ailleurs voir dans le premier tableau que la baisse de l’emploi dans les secteurs les plus touchés par cette réduction fut beaucoup plus élevée dans les données de l’EERH que dans les estimations de l’EPA :

  • construction, baisse de 0,8 % selon l’EPA et de 15,0 % selon l’EERH;
  • fabrication (ou secteur manufacturier), baisses de 0,2 % et de 9,2 %;
  • commerce de détail et de gros, baisses de 4,7 % et de 10,3 %;
  • autres services (réparation d’automobiles, salons de coiffure, etc.), baisses de 5,8 % et de 12,1 %.

Notons aussi qu’un facteur autre que ceux mentionnés peut expliquer l’écart de volume d’emploi entre ces deux types de données. En effet, alors que, pour l’EERH, l’industrie à laquelle appartient un employeur est déterminée par son attribution par l’Agence du revenu du Canada (ARC) lors de son enregistrement, cette industrie est attribuée en fonction des réponses des personnes interrogées pour l’EPA. Ce facteur pourrait expliquer les différences de volume d’emplois importants dans les services professionnels, scientifiques et techniques et les services aux entreprises, services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien.

J’ai aussi produit un tableau semblable pour le reste du Canada. On peut y voir que les différences de niveaux de croissance globale et par industrie y sont en général beaucoup moins élevées, probablement parce que les autres provinces n’ont pas imposé autant de réductions d’activités non prioritaires que le Québec ou parce qu’elles les ont adopté par après (un peu des deux, en fait).

Les données par sous-secteurs de quelques industries

Comme mentionné en amorce, je visais par ce billet à vérifier quels sous-secteurs des industries les plus atteintes avaient subi les pertes les plus importantes. Pour ce faire, j’ai toutefois dû utiliser un tableau contenant des données non désaisonnalisées (le tableau 14-10-0201-01), car le tableau avec les données désaisonnalisées utilisé pour les tableaux précédents ne fournit des données que pour 26 industries au lieu de 398. Le fait que ces données soient non désaisonnalisées explique que les taux de baisses d’emplois que je présenterai dans cette section ne correspondent pas parfaitement à ceux du premier tableau. Cela dit, les différences sont moins importantes que je le pensais, surtout pour la construction (16,5 % par rapport à 15,0 %).

– Construction

Comme on peut le voir dans le tableau ci-contre, l’emploi a diminué dans tous les sous-secteurs de la construction entre février et mars 2020. Les baisses les plus importantes ont été observées dans la construction résidentielle (21 %), la plus touchée par la réduction des activités non prioritaires, et chez les entrepreneurs en installation d’équipements techniques (électricité, plomberie et autres, 20 %). Par contre, l’emploi a beaucoup moins diminué dans la construction de routes, de rues et de ponts (4 %), secteur dont les activités sont souvent essentielles pour la sécurité de la population.

– Fabrication

Dans la fabrication (ou dans le secteur manufacturier), dont beaucoup d’activités furent jugées non prioritaires juste après la semaine de référence de l’EPA, la baisse du nombre d’emplois entre février et mars en données non désaisonnalisées fut de 9,6 % (plutôt que de 9,2 % en données désaisonnalisées et de 0,2 % selon les estimations de l’EPA effectuées une semaine plus tôt) et s’est observée dans tous les sous-secteurs, sauf dans la fabrication du papier, qui faisait partie des industries jugées essentielles (à cause du papier de toilette, j’imagine!). Les baisses les plus importantes furent dans la fabrication de produits en cuir (28 %), de meubles (25 %) et de vêtements (24 %), tandis que les plus faibles furent dans la fabrication d’aliments, industrie jugée essentielle (4 %), et dans la première transformation des métaux (4 %, mais seulement 1 % dans la production et la transformation d’aluminium, industrie qui a réussi à convaincre le gouvernement du caractère prioritaire de ses activités).

– Services d’enseignement

Dans mon billet sur les données de l’EPA du mois de mars, je m’étonnais de la forte baisse des estimations de l’emploi dans les services d’enseignement (de 22,8 % ou de 72 600). J’y disais d’ailleurs avoir hâte de vérifier quels sous-secteurs de ces services avaient bien pu baisser autant. Je n’ai dans ce contexte pas été surpris de constater que les données d’avril de l’EPA indiquaient une hausse de l’emploi de près de 18 000 dans ce secteur, pour ramener la baisse entre février et avril à 55 000 (ou 17,3 %), J’ai aussi ajouté dans mon billet sur les données d’avril qu’il «faut prendre ces niveaux de baisse avec des pincettes» en raison des marges d’erreur importantes des estimations de l’EPA. Même importante, la marge d’erreur à 95 % n’est tout de même que de 11 000 dans cette industrie, selon les données du tableau 14-10-0355-01 de Statistique Canada. Il semble que le 5 % des cas où l’erreur est plus grande que 11 000 est arrivé en mars pour ce secteur, car les données de l’EERH ne montrent qu’une baisse de 3000 emplois ou de 0,9 %, comme on peut le voir dans le premier tableau de ce billet ou de 3200 (toujours à 0,9 %) dans le tableau ci-contre (en données non désaisonnalisées, je le rappelle). Cela dit, ce tableau montre quelques baisses importantes, mais surtout dans les sous-secteurs «hors du secteur de l’éducation primaire, secondaire, collégial ou universitaire», comme j’en émettais l’hypothèse dans mon billet sur les données de mars de l’EPA. Ces baisses plus importantes ne peuvent toutefois pas influencer beaucoup l’évolution de l’emploi dans ce secteur, en raison du faible volume d’emploi dans ces sous-secteurs. On notera aussi une faible baisse de l’emploi dans les écoles primaires et secondaires (1,8 %), et de faibles hausses aux niveaux collégial et universitaire (3,1 % et 1,9 %). Il semble donc que la baisse de l’emploi dans les estimations de l’EPA soit due à la marge d’erreur, ou que l’EPA ait considéré sans emploi les personnes qui étaient payées, mais sans heures de travail. Mais, ce ne sont que des hypothèses non vérifiables.

– Soins de santé et assistance sociale

Dans le secteur des soins de santé et de l’assistance sociale, les baisses selon l’EPA et l’EERH furent comparables, soit de respectivement 2,7 % et 2,6 %. La moitié de cette baisse vient des bureaux de médecins, dentistes et autres praticien.nes, et l’autre moitié des services d’assistance sociale, dont les services de garde. Je n’ai donc pas jugé pertinent de présenter un tableau avec les données pour les 17 sous-secteurs de cette industrie.

– Information, culture et loisirs

Dans les industries de l’information, de la culture et des loisirs, la baisse fut beaucoup plus forte dans les estimations de l’EPA (14,5 %) que dans les données de l’EERH (6,3 %). Comme pour l’enseignement, je ne m’explique pas cet écart. C’est chez les artistes, auteur.es et interprètes que la baisse fut la plus forte en pourcentage (18 %), mais, en nombre, ce fut dans les autres services de divertissements et loisirs (4300 emplois), dans les industries du film et de la vidéo (1130), et dans les télécommunications (1100). Encore là, le grand nombre de sous-secteurs (près de 20) m’a convaincu de ne pas présenter de tableau.

– Services d’hébergement et de restauration

La baisse de l’emploi dans les services d’hébergement et de restauration fut la plus importante de toutes les industries à la fois selon les estimations de l’EPA (24 %) et les données de l’EERH (21 %). À ma surprise, la baisse la plus forte en pourcentage provenait des restaurants (24 %) et non des débits de boissons alcoolisées (20 %). Elle fut semblable dans les services de restaurations spéciaux (dont les traiteurs et les cantines mobiles) et dans l’hébergement (14 %).

– Autres services (sauf les administrations publiques)

La baisse de l’emploi dans les autres services fut bien plus élevée selon les données de l’EERH (12 %) que selon les estimations de l’EPA (6 %), encore une fois en raison de la fermeture des activités non prioritaires. Les baisses les plus fortes en pourcentage ont eu lieu dans les services de soins personnels (coiffure, esthétique, tatouage, massage et autres, 25 %) et dans la réparation et l’entretien (18 %), surtout de véhicules automobiles (données non illustrées dans le tableau, 21 %). Notons que la baisse fut beaucoup plus faible dans les services funéraires (4 %) et les organismes religieux, fondations, groupes de citoyens et organisations professionnelles et similaires (5 %), dont seulement quelques activités furent interrompues.

Et alors…

Avec notre désir d’être informé sur le champ, il est toujours frustrant de devoir attendre plus de deux mois avant de prendre connaissance de données sur un phénomène. Par contre, cette attente permet justement de consulter des données véritablement fiables et non pas approximatives sur les conséquences des décisions gouvernementales pour combattre la COVID-19. Il faut en plus pour bien les interpréter connaître les différences entre les univers de l’EPA et de l’EERH, et faire une gymnastique mentale pour naviguer entre les données désaisonnalisées et non désaisonnalisées, alors que les baisses d’emploi n’ont presque rien à voir avec la saison. Mais, cela vaut la peine!

Par exemple, sans ces données, on se creuserait encore la tête pour comprendre la baisse de l’emploi dans le secteur de l’enseignement. Là, on sait qu’il n’y a pas besoin de le faire! Bien sûr, cela nous ramène à la première ou deuxième vague de fermetures à un moment où certaines de ces industries ont repris leurs activités. Alors que les estimations du mois de mai de l’EPA seront publiées vendredi, on devra encore attendre au moins trois semaines pour prendre connaissance des données fiables de l’EERH sur les baisses d’emploi d’avril, et quatre semaines pour pouvoir lire mon billet sur ces données. Comme le mois d’avril fut celui avec le plus d’entreprises fermées, ce sera encore plus intéressant d’analyser ces données. Pour vous faire patienter, vous pourrez toujours au moins lire mon billet de la semaine prochaine sur les estimations de l’EPA et du Bureau of Labor Statistics (BLS) du mois de mai!

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