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Les voyageurs et leur monde

8 juin 2020

Avec son livre Les voyageurs et leur monde – Voyageurs et traiteurs de fourrures en Amérique du Nord, Carolyn Podruchny «démontre que les voyageurs avaient développé des identités distinctes, modelées par leurs racines de paysans canadiens-français, les peuples autochtones qu’ils rencontraient dans le Nord-Ouest et la nature de leur emploi, engagés à contrat dans des environnements divers».

Les voyageurs sont les «travailleurs canadiens-français qui pagayaient dans les canots, transportaient des marchandises et étaient affectés dans les postes les plus septentrionaux de l’Amérique du Nord à l’époque de la traite des fourrures» vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe. La vision de ces voyageurs est souvent romantique, mais ce livre permet de dépasser ce stéréotype «pour révéler les contours des vies des voyageurs, leur vision du monde et leurs valeurs».

Ce livre est tiré de la thèse de doctorat de l’autrice. Elle souligne que les sources directes sur les voyageurs sont très rares, en fait seulement quelques lettres conservées envoyées à leur famille, probablement écrites par des employés des compagnies de traite de fourrure qui les embauchaient. Toutefois, les sources indirectes sont plus nombreuses, notamment de la part de ces employés et de leurs patrons, ainsi que, plus rarement, des tribunaux, lorsque des litiges y étaient présentés. Quelques contrats de travail sont aussi précieux pour certains des aspects abordés ici. Il faut bien sûr faire attention quand on interprète ces sources, car les milieux des voyageurs et ceux des lettrés de ces compagnies étaient très différents et il est fréquent que ces lettrés aient eu des relations peu amicales, voire conflictuelles, avec les voyageurs. Dans ce livre, l’autrice aborde :

  • les principaux lieux d’origine des voyageurs, majoritairement francophones et provenant de fermes de la vallée du Saint-Laurent (surtout entre Montréal et Trois-Rivières);
  • leur nombre (entre 1000 et 3000 selon les années et les sources) et leur roulement important;
  • leurs motivations lors de leur embauche (compléter les revenus de la ferme, désir de liberté, etc.);
  • leurs salaires (et les conflits à leur sujet);
  • leurs familles;
  • leurs rituels, canadiens-français et catholiques (avec entre autres le «baptême» des nouveaux);
  • les liens entre les voyageurs et leurs valeurs (très orientés vers leur masculinité);
  • leur travail, soit de pagayer et de faire du portage, mais aussi de chasser, pêcher et cueillir pour survivre, réparer les canots, en construire, bâtir des postes de traite, et bien d’autres;
  • leurs chansons (très importantes dans leur travail);
  • les statuts des voyageurs selon leur ancienneté et leurs aptitudes;
  • les itinéraires et leur longueur (en distance et en temps) : de Montréal au Lac Supérieur, soit par le fleuve Saint-Laurent ou la rivière Outaouais (plus direct, mais exigeant plus de portage), puis, selon les voyageurs, vers les lacs Winnipeg, Manitoba, Athabasca et même parfois des Esclaves, et d’autres endroits, notamment aux États-Unis;
  • les dangers et les accidents;
  • les relations entre les patrons (les maîtres ou les bourgeois), les voyageurs et les autres employés (les commis);
  • les fêtes, les réjouissances, les blagues, l’alcool, la nourriture et la sexualité;
  • la vie dans les postes de traite;
  • les liens (amitiés, mais aussi conflits et violence) et les échanges avec les Autochtones;
  • les mariages et autres relations avec des femmes autochtones (à l’origine en bonne partie de la nation métisse de l’ouest canadien);
  • la division des tâches entre les hommes et les femmes autochtones;
  • la vie des voyageurs après la fin des contrats (retour à la ferme ou poursuite de la vie dans le Nord-Ouest, comme hommes libres ou avec leur famille autochtone);
  • d’autres aspects de leur vie.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Si on veut approfondir le sujet, lire! Je dois toutefois préciser que le style de l’autrice est assez austère et que les répétitions y sont nombreuses, ce qui est normal, car les mêmes événements peuvent servir à illustrer les différents thèmes qui sont abordés. Cela dit, je ne regrette nullement d’avoir lu ce livre, même si je ne l’aurais probablement pas lu sans la fermeture des bibliothèques. Avant de le lire, je n’avais qu’un aperçu bien superficiel de la vie de ces Canadiens français (l’autrice dit simplement Canadiens, comme on les appelait à l’époque), avec la vision romantique dont parle l’autrice. Et je remercie l’amie Facebook qui me l’a donné, la même qui m’avait donné Les paysans français d’Ancien Régime d’Emmanuel Le Roy Ladurie dont j’ai parlé dans ce billet. Ces deux livres ont en commun de se pencher sur l’histoire de la vie d’humbles citoyen.nes et non sur celle des gens riches et célèbres, ce qui leur donne un cachet spécial que j’ai grandement apprécié.

Les 1436 notes (je rappelle que ce livre est tiré d’une thèse de doctorat), formées surtout de sources et de citations d’origine en anglais des extraits traduits dans le corps du texte, mais aussi de compléments d’information, s’étendent sur 65 pages à la fin du livre. Inutile de dire, même si je le fais, que j’ai utilisé deux signets!

3 commentaires leave one →
  1. Jacques René Giguère permalink
    19 juin 2020 8 h 35 min

    Une pétition partie par une Anglo montréalaise tout ce qu’il y a de bien-pensant demande qu’on enlève la statue de McGill parce qu’il avait des esclaves domestiques noirs et qu’il aurait volé les Premières Nations. Rien sur ce qu’il a volé aux Voyageurs francophones et métis. Une anglo de Montréal, why do you ask?

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  2. 19 juin 2020 10 h 50 min

    Beaucoup de supputations dans ce court commentaire! Cette pétition est associé au mouvement pour combattre le racisme systémique. Il est donc normal qu’on s’y concentre sur les personnes noires, autochtones et métisses. Quant aux voyageurs, je ne les connaissais guère moi-même avant de lire ce livre!

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  3. Jacques René Giguère permalink
    19 juin 2020 12 h 41 min

    Autrement dit: elle ignore à peu près tout de la problématique et s’en tamponne. Anglo bien-pensante du West Island. Si j’étais petit et mesquin, je dirais étudiante en études genrées non-genrées au département de sociologie du cégep Concordia. N’a pas eu le temps d’apprendre le français à cause de tous ces séminaires antiracistes. Mais grand d’esprit et généreux à en être bonnasse, je ne le dirai pas…

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