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La valeur économique de la production domestique et les trous du PIB

9 juillet 2020

valeur économique de la production domestique et les trous du PIBPour faire changement, c’est grâce à deux billets (un et deux) du blogue de Timothy Taylor que j’ai pris connaissance des deux documents que je vais présenter ici. Ces deux textes ont été publiés par le Bureau of Economic Analysis (BEA) du US Department of Commerce.

Comptabilisation de la production domestique dans les comptes nationaux – Une mise à jour pour 1965 à 2017

Le texte intitulé Accounting for Household Production in the National Accounts An Update, 1965–2017 de Danit Kanal and Joseph Ted Kornegay a été publiée en juin 2019.

La production domestique est un complément important au PIB dont la valeur est estimée par le BEA dans un compte satellite. Ce texte met à jour les données de ce compte qui incorpore au PIB la production des services non marchands.

Tendances à long terme

De 2003 à 2017, le taux de croissance annuel moyen (TCAM) du PIB en dollars courants fut de 3,94 %. Si on ajoute au PIB la valeur de la production non marchande (soit essentiellement la valeur du temps consacré aux tâches domestiques et des biens de consommation durables utilisés pour effectuer ces tâches), le TCAM de ce PIB ajusté fut légèrement inférieur, soit de 3,82 %. Les tâches considérées sont les travaux ménagers, la cuisine, les petits travaux, l’entretien des terrains, le magasinage, les soins aux enfants et les déplacements pour les besoins du ménage. Le salaire appliqué au temps consacré à ces tâches est celui touché par les travailleur.euses des services domestiques généraux (non spécialisés), tandis que la valeur des biens de consommation durables utilisés est établie en fonction des intérêts et des dividendes que les ménages auraient reçus en plaçant la valeur de ces achats dans des actifs financiers.

De 1965 à 2017, les TCAM ont été de 6,5 % pour le PIB traditionnel et de 6,3 % pour le PIB ajusté. La différence semble mince, mais cet écart se cumulant sur 52 ans a fait en sorte que la valeur de la production domestique estimée ajoutait 37,4 % au PIB en 1965, mais «seulement» 23,2 % en 2017. Les auteur.es répartissent cette «valeur» supplémentaire selon les composants du PIB, surtout du côté de la consommation et des investissements (soit l’achat des biens durables), mais je ne m’attarderai pas là-dessus.

Les heures de production domestique

valeur économique de la production domestique et les trous du PIB_1Le graphique ci-contre montre l’évolution des heures consacrées aux sept tâches domestiques mentionnées plus tôt de 2003 à 2017. La ligne bleu pâle indique le nombre d’heures par semaine consacrées à ces tâches par les femmes sans emploi (d’environ 37 heures en 2003 à 33 en 2017), la bleu foncé par les femmes en emploi (de 27 à 24), la jaune par les hommes sans emploi (de 24 à 22) et l’orange par les hommes en emploi (de 17 à 16). On remarquera que le nombre d’heures a diminué pour les quatre groupes présentés, mais davantage chez les femmes. Ces baisses expliquent que le TCAM du PIB ajusté en ajoutant l’estimation de la valeur du travail domestique a été moins élevé que celui du PIB traditionnel.

Les auteur.es présentent ensuite des graphiques semblables au précédent pour les sept tâches considérées (voir sur cette page et sur la suivante). Il n’y a que pour l’entretien des terrains et les petits travaux que les hommes consacrent plus d’heures que les femmes, et de très peu pour les petits travaux, essentiellement chez les hommes sans-emploi. Du côté des soins aux enfants, de la cuisine et des travaux ménagers, les femmes consacrent en moyenne au moins le double des heures des hommes (si on compare les heures des hommes et des femmes sans emploi et en emploi), quoique les écarts aient diminué légèrement entre 2003 et 2017. Les femmes consacrent aussi plus d’heures que les hommes au magasinage et aux déplacements pour les besoins du ménage, mais l’écart est moindre. Il demeure que dans ces cinq tâches, les femmes en emploi consacrent plus d’heures que même les hommes sans emploi.

Remarques

Je ne suis pas très porté sur les travaux portant sur l’estimation de la valeur monétaire des travaux domestiques, mais au contraire très intéressé à l’estimation des heures qui y sont consacrées par les hommes et les femmes. J’ai toutefois été déçu que les données à ce sujet ne commencent qu’en 2003, mais les auteur.es expliquent que les données antérieures (de 1965 à 2002) sont issues d’enquêtes sporadiques et ne sont pas vraiment comparables.

Dans son billet portant sur ce document, Timothy Taylor précise que les auteur.es n’avancent aucune hypothèse pour expliquer la baisse d’importance du travail domestique (ce que j’ai déploré en le lisant). Il ajoute que les facteurs qui expliquent cette baisse sont nombreux, mais que la baisse du nombre d’enfants, la plus forte présence d’électroménagers comme les laveuses à vaisselle et l’achat par les ménages de services externes (pour le ménage, les repas au restaurant ou livrés, et l’entretien des terrains) jouent sûrement un rôle important. Lisa M. Lynch déplore que le BEA ne se soit basé que sur sept tâches, laissant de côté l’apport des aidant.es naturel.les et du bénévolat, le travail gratuit (mettre de l’essence dans une auto, acheter des billets d’avions ou d’autobus sur Internet et bien d’autres tâches non rémunérées).

Le PIB et au-delà – Priorités et planification

Le texte GDP and Beyond – Priorities and Plans de J. Steven Landefeld, Shaunda Villones et Alyssa Holdren a été publié en juin 2020.

Même s’il est l’indicateur économique le plus utilisé, le PIB est souvent critiqué, notamment parce qu’il ne donne pas une vision complète «de la production non marchande, du bien-être économique ou de la durabilité de la croissance économique» et laisse carrément de côté l’utilisation des ressources naturelles, les inégalités et l’amélioration de l’éducation et de la santé (j’insiste, notamment, j’y reviendrai plus loin). Le BEA a développé des comptes satellites pour pallier ces lacunes. Ce document porte sur les efforts du BEA dans ce sens.

Mise en contexte

Depuis la création du PIB et des comptes nationaux dans les années 1930, de nombreuses recherches ont porté sur cette question, et encore plus depuis le tournant du siècle (voir le tableau 1). La hausse des inégalités depuis 1980 a aussi montré qu’une hausse du PIB par habitant ne profite pas à tout le monde, rendant le PIB un indicateur encore plus mauvais du bien-être des populations et accentuant le besoin de le compléter avec d’autres indicateurs. D’autres facteurs ont aussi fait ressentir ce besoin, comme la crise commencée en 2007, la mondialisation, la hausse des coûts de santé (surtout aux États-Unis), les changements technologiques et le réchauffement climatique.

Choisir la meilleure approche

Les auteur.es présentent ensuite cinq catégories de mesures pour améliorer le calcul du PIB et pour combler ses lacunes, en spécifiant celles que le BEA a retenues (les trois premières ci-après).

– Mises à jour et fiabilité des comptes nationaux : Les auteur.es montrent l’importance de bien évaluer le PIB, indicateur de l’économie marchande qui sert de base pour le développement de politiques comme celles de la santé, de l’éducation, des investissements en infrastructures et de redistribution, politiques qui influencent grandement le bien-être de la population.

– Comptes satellites : Ces comptes portent entre autres sur le capital humain, la production des ménages et les ressources naturelles. Les auteur.es jugent important de bien mesurer ces comptes, mais de les garder séparés du PIB, car ils viendraient modifier considérablement ce que le PIB mesure. C’est pourquoi ils produisent plutôt des comptes satellites. En plus des trois comptes mentionnés plus tôt, le BEA en a publié sur les arts et la culture, les voyages et le tourisme, la recherche et le développement, les soins de santé, la production domestique et les loisirs de plein air.

– Mesures agrégées du bien-être : Une des difficultés de l’utilisation de comptes satellites est qu’on doit les intégrer avec le PIB pour avoir une vision complète du bien-être. Pour pouvoir intégrer ses comptes satellites au PIB, le BEA utilise des méthodes de compilation semblables (comme on l’a vu dans le texte précédent).

– Mesures de bien-être subjectives : Ces mesures sont par exemple tirées d’enquêtes sur la satisfaction face à la vie ou carrément sur le bonheur. Comme ces perceptions sont basées en grande partie sur des facteurs non économiques, il est impossible de les intégrer aux autres indicateurs. En plus, les résultats évoluent très peu avec le temps, par exemple depuis la dernière guerre mondiale (voir le graphique au haut de cette page), même si bien des indicateurs se sont améliorés (revenu réel, santé, espérance de vie, temps de loisir, etc.). Finalement, les résultats de ces enquêtes sont presque impossibles à comparer entre les pays en raison des différences culturelles et d’attitudes.

– Indicateurs de bien-être : Il existe aussi des indicateurs de bien-être, comme l’Indice du vivre mieux de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), et l’indice de développement humain de l’Organisation des Nations unies (ONU). Même s’ils les jugent utiles, les auteur.es les trouvent aussi subjectifs. Par exemple, comment peut-on pondérer l’importance relative d’éléments aussi différents que la santé, l’éducation, le revenu et l’espérance de vie? En outre, bien de ces indicateurs ne font pas partie du mandat du BEA. Il demeure que l’Indice du vivre mieux est l’indicateur que je préfère pour compléter le PIB.

Les priorités du BEA

Le document présente dans cette section les priorités du BEA à court, moyen et long termes, ainsi que les sujets sur lesquels il compte créer de nouveaux comptes satellites, notamment sur les inégalités, le prix des biens et services en haute technologie, la richesse, les dépenses en santé et les chaînes de valeur mondiales. Cette partie étant plus interne au BEA (ou promotionnelle), je ne la commenterai pas davantage.

Conclusion

Avec cette initiative (GDP and Beyond), le BEA vise à apporter «de nouvelles perspectives sur le bien-être au cours des prochains mois et des années à venir, en fournissant aux responsables gouvernementaux, aux dirigeant.es d’entreprise, aux chercheur.es et aux ménages une boîte à outils plus large pour guider les décisions essentielles en matière de politique, d’investissement et de dépenses».

Remarques

Cela est bien d’ajouter ces comptes satellites, mais Lisa M. Lynch déplore que le BEA n’ait pas ajouté au moins des comptes sur la précarité de l’emploi, le bien-être financier, la criminalité, l’environnement (quelle lacune!) et le revenu à vie ajusté en fonction de la santé. De mon côté, j’ai aussi déploré ses lacunes (voir dans la conclusion), mais j’ai quand même apprécié ce document parce qu’il mentionne des sources de données dont j’ignorais la disponibilité.

Et alors…

Je dois avouer que le contenu de ces deux textes est passablement différent de ce à quoi je m’attendais en décidant de les lire, surtout dans le cas du deuxième. En fait, je me doutais bien que le premier contiendrait ce genre de calcul, mais j’étais quand même curieux d’en savoir plus sur les méthodes utilisées et le résultat. J’ai à l’inverse été agréablement surpris par la présence de données séparées sur les heures consacrées au travail domestique par les femmes et les hommes.

J’avais davantage d’attente face au deuxième document. Qu’un organisme officiel remette en question le sacro-saint PIB me semblait fort positif. Si ces travaux pointent de façon pertinente ce que le PIB ne calcule pas (même si de façon incomplète), il est décevant qu’il n’ait dit mot sur ce qu’il devrait soustraire (notamment les externalités négatives, surtout environnementales), comme Harvey L. Mead l’a fait pour le Québec avec son indice du progrès véritable (notamment dans son livre L’indice de progrès véritable du Québec). Et il ne le relativise pas en fonction du fait que le PIB calcule tout sur la même base, qu’il s’agisse de dépenser pour des prisons et des armées ou pour des hôpitaux et des écoles. De même, la rémunération indécente des pdg et des professionnel.les de la finance apporterait des centaines de fois plus de bien-être à la population que le travail d’une infirmière ou d’un enseignant. Finalement, je suis en désaccord avec la critique des auteur.es sur les indicateurs de bien-être comme l’Indice du vivre mieux qui permet de pondérer les 11 séries d’indicateurs qu’il contient selon l’importance relative qu’on accorde à chacun d’entre eux. Mais, bon, je le répète, c’est déjà bien qu’un organisme gouvernemental des États-Unis souligne des lacunes au PIB!

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