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Détournement de science

20 juillet 2020

Détournement de scienceAvec son livre Détournement de science – Être scientifique au temps du libéralisme, Jean-Marie Vigoureux, professeur émérite de physique à l’Université de Bourgogne Franche-Comté, considère que «l’émergence d’une réelle science éthique et citoyenne requiert la remise en cause du libéralisme et la refondation de nos démocraties autour de l’idée d’un progrès véritable qui ne peut se concevoir que dans la justice et le partage»

Préambule – La science en questions : «C’est avec la double casquette de scientifique et d’être humain que je veux témoigner de mes questions et, sur certains points, dire mon désaccord, voire ma colère, en ce qui concerne le développement des sciences et celui de certaines de leurs applications». L’auteur déplore ensuite la dégradation de la qualité de l’enseignement en France, la marchandisation de la connaissance et le désintérêt des étudiant.es pour les matières scientifiques, et en donne des exemples. Il comprend toutefois la peur du développement scientifique et technique, car il n’est pas toujours positif et est parfois nocif. Il poursuit en analysant les principaux reproches qu’on fait à la science, parfois mérités, mais plus souvent injustifiés. Par exemple, il serait scientifiquement possible de vaincre la pauvreté et de limiter le réchauffement climatique, mais ce sont les décisions politiques qui font en sorte qu’on n’y parvient pas. À l’inverse, ce n’est pas parce que la science rend possible la fabrication de bombes atomiques qu’il faut en fabriquer et les utiliser.

Première partie – Trois siècles de quête de bonheur

1. L’utopie scientiste : L’auteur commence ce chapitre en analysant la question du droit au bonheur, surtout à travers la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen adoptée lors de la Révolution française. Il aborde ensuite :

  • l’idée que la raison est incarnée par la science;
  • les tentatives d’appliquer les principes de la physique à l’économie, la force de la gravité étant remplacée par la convergence des intérêts individuels;
  • l’importance des sciences (et des techniques) pour le développement économique;
  • l’association entre la science et le progrès, et, avec le scientisme, entre la science et le bonheur.

2. Du scientisme à la révolte : Au XIXe siècle, bien des économistes et philosophes considéraient normal et souhaitable que les pauvres se sacrifient pour le bien du reste de la société, surtout pour celui des riches, et que les enfants travaillent plus de 12 heures par jour même avant d’avoir huit ans. Cette situation a engendré des révoltes (notamment celle des canuts, les ouvriers tisserands de la soie) sévèrement réprimées (euphémisme).

3. La loi de la jungle : L’auteur se demande comment les principes du libéralisme et de la raison ont pu mener à ce niveau d’exploitation. Comme le reconnaissait Adam Smith lui-même, le rapport de force entre les ouvrier.ères, qui doivent vendre leur travail pour faire vivre leur famille, et les capitalistes, qui ne risquent que le niveau de leurs profits, est très inégal. En plus, avec la généralisation des machines, «le travail [auparavant] socialisant était devenu aliénant», et la science était un outil de cette aliénation.

La fin du XIXe siècle fut marquée par des «réformes pour introduire plus de justice sociale» (écoles, protection des pauvres, lois du travail, et autres), réformes qui ne seront malheureusement pas toutes appliquées. Pire, ces années seront suivies de deux guerres mondiales et de la Grande Dépression. La famine sévit encore aujourd’hui et les sociétés transnationales font revivre le colonialisme. L’auteur attribue ces tares (et bien d’autres) au système économique néolibéral et au laisser-faire qui l’accompagne (je simplifie). C’est la loi de la jungle, celle du plus fort qui n’a que faire de la justice et des droits du plus faible, loi qui ne peut être tempérée que par des institutions, comme l’État. Il en est de même quand on mise sur les comportements individuels pour régler des problèmes collectifs, comme le gaspillage de ressources, le travail des enfants, les rejets dans l’environnement ou la lutte au réchauffement climatique, plutôt que d’interdire aux entreprises d’offrir des biens qui causent ces conséquences. Et ce n’est pas la science qui peut régler ces problèmes, mais nous, collectivement.

4. Qu’en est-il du progrès? : Il demeure que nous «héritons de trois siècles de progrès scientifiques et techniques qui ont profondément modifié nos vies en portant remède à d’innombrables maux et en permettant, au moins dans nos pays, d’indiscutables avancées sociales». Doit-on se réjouir de ce progrès? Pour répondre, il faut tout d’abord s’entendre sur ce qu’on veut dire par «progrès», «croissance» et «bien-être», et analyser les liens entre ces trois concepts, ce qu’entreprend l’auteur. Il montre notamment que l’affaiblissement des liens entre les personnes, le gaspillage de ressources, la destruction de l’environnement, l’exploitation des populations des pays pauvres, l’obésité, les maladies et les décès dus aux pesticides et à la dégradation de l’environnement, et bien d’autres phénomènes ne sont pas du progrès et n’améliorent pas le bien-être, même s’ils peuvent contribuer à la croissance du PIB. «Cette course au progrès et à la croissance se trouve ainsi déconnectée de toute idée de bonheur, de service et d’utilité sociale». L’auteur poursuit en présentant des objets de recherche scientifique qui ne visent que le profit, en n’améliorant pas du tout le bien-être, et même en lui nuisant. Et il conclut :

«Il ne s’agit donc pas d’être contre le progrès, mais de reconnaître qu’une fausse notion de progrès est un obstacle au progrès véritable qui ne peut se concevoir que dans la justice et le partage.»

Deuxième partie – La science en otage

5. Où l’on découvre Rastapopoulos (mal) caché sous un masque de Pasteur : L’auteur se demande si cette attitude face à ce type de progrès n’est pas une nouvelle forme de scientisme, mais arrive plutôt à la conclusion que le problème est plutôt la recherche effrénée de croissance et de profits dans le contexte du néolibéralisme, phénomène qu’on peut aussi qualifier d’économisme. La science n’est plus le dieu, mais un outil utilisé pour l’économie telle que vue par les prêtres néolibéraux, qui tentent aussi de nous convaincre que leur religion est une science (prétention que l’auteur démolit habilement). Il donne d’ailleurs de nombreux exemples de recherches et de productions ne visant que les profits et négligeant leur utilité réelle pour la population.

6. La marchandisation de la science : «Le monde économique et financier ne se contente pas de se protéger derrière la science. Il lui impose aussi ses exigences par des règles contraignantes de productivité et de rentabilité à court et moyen termes». Cela s’observe dans les universités (et pas seulement pour la recherche), dans le domaine de la santé et dans d’autres services publics.

7. De quelques contrefaçons ordinaires de la science : La quantification atteint maintenant tous les domaines, de l’apport économique des pollinisateurs à la valeur économique d’un être humain, sans se préoccuper trop de la pertinence de l’indicateur retenu. L’auteur donne de nombreux exemples de quantifications bâclées, faites à partir de concepts erronés et de questionnaires biaisés, et analyse leurs conséquences (manipulation, fausses interprétations, banalisation, etc.). Il aborde aussi :

  • la différence entre l’analyse d’un.e expert.e et ses opinions, et entre cette analyse et la décision politique à prendre, décision basée sur bien plus de facteurs que ceux analysés par l’expert.e;
  • les limites de la science à résoudre tous les problèmes (avec, bien sûr, des exemples);
  • les conséquences à la fois positives et négatives des technologies (avec des exemples);
  • les qualités d’un.e bon.ne chercheur.e;
  • la privatisation de la recherche;
  • le culte du résultat (ou du produit fini) et le désintérêt pour le cheminement qui a permis ce résultat;
  • l’apport des devinettes (et d’autres stratégies) à l’apprentissage scientifique;
  • l’importance que les scientifiques et les intellectuel.les, dont ceux et celles des domaines liés à l’économie et à la finance, rendent compte de leurs travaux.

Troisième partie: À l’école de la science

8. De quelques valeurs de la pratique des sciences : La quête de connaissance «a deux aspects essentiels, l’un théorique, l’autre pratique». Le théorique est motivé par le désir de comprendre, le pratique par le besoin de développer des techniques nous permettant de mieux vivre. L’auteur aborde aussi :

  • l’émotion de la découverte, à la fois fascinante et inquiétante;
  • la difficulté de voir (ou d’entendre) autre chose que ce à quoi on s’attend;
  • l’importance de douter, d’avoir un esprit critique (qu’on doit distinguer de l’esprit de contradiction), de s’appuyer sur une méthode rigoureuse et de ne retenir que les théories qui sont réfutables;
  • la présence essentielle de l’éthique;
  • la recherche des relations de cause à effet (recherche qui manque trop souvent de rigueur);
  • la vérification des faits et des données;
  • le frein du néolibéralisme à la recherche de solutions aux graves problèmes actuels (pollution, dérèglement climatique, perte de la biodiversité, etc.).

Épilogue – S’il m’était possible de conclure : «On a cru longtemps que la science allait libérer l’être humain des tâches les plus pénibles pour lui permettre d’exprimer le meilleur de lui-même, de créer, partager, épanouir ses richesses propres». Si elle a contribué à alléger des tâches, elle en a créé d’autres et jamais les liens entre les gens n’ont été aussi faibles. «La science, que l’on aurait espérée au service du bonheur, fut alors détournée au service du pouvoir et de l’argent». Et le désespoir se répand, notamment chez les jeunes qui craignent que la Terre ne soit plus habitable d’ici quelques décennies. Cette situation n’est pas due à la science, «mais à une économie fondée sur l’égoïsme, l’individualisme et la cupidité». Ce n’est pas sur la nature qu’il faut prendre contrôle, mais sur cette façon d’utiliser la science. «La science peut nous aider à réaliser nos buts, mais elle ne peut en aucun cas nous indiquer quels doivent être ces buts». Et, pour éviter les catastrophes climatiques, écologiques et humanitaires, n’y a-t-il but plus enthousiasmant que «d’inventer ensemble un autre modèle de société : autres manières de vivre et d’être ensemble, autres façons de penser la ville, l’aménagement du territoire, l’organisation du travail; autres techniques à développer»?

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais avec réserves. Les thèmes abordés par l’auteur sont généralement intéressants et bien appuyés, même si je n’y ai vu rien de bien nouveau. Son style est clair et facile à lire, et ses objectifs sont on ne peut plus louables. En plus, l’auteur a le sens de la formule, comme on a pu le voir dans les citations que j’ai insérées dans ce billet. Par contre, ses propos sont parfois répétitifs et un peu décousus. On passe par exemple sans transition du XIXe siècle aux famines du XXIe dans la même page. Ce n’est qu’un des nombreux exemples qui m’ont parfois fait perdre le fil de ses présentations. Il en met aussi parfois plus que le client en demande, notamment quand il parle du phénomène bien réel des recherches trop souvent justifiées uniquement par le profit, comme beaucoup d’auteur.es qui défendent une thèse. Autre point négatif, les 210 notes sont à la fin du livre et sont composées aussi bien de références que de compléments d’information. Heureusement, je l’ai lu en format électronique!

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