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La fabrique de l’opinion publique

27 juillet 2020

fabrique de l'opinion publiqueÇa fait plus d’un an que j’ai publié un billet sur un classique. Étrangement, je n’avais jamais lu La fabrique de l’opinion publique – la politique économique des médias américains d’Edward S. Herman et Noam Chomsky. Dans ce livre, les auteurs dissèquent «le discours médiatique sur la politique américaine des quarante dernières années» et «livrent une analyse sans concession du système d’information aux États-Unis».

Introduction (à l’édition de 2003, la première datant de 1988) : Ce livre se veut une analyse de ce que les auteurs appellent un modèle de propagande, «c’est-à-dire un cadre analytique capable d’expliquer le fonctionnement des grands médias américains à partir de leurs relations avec les principales structures institutionnelles qui les environnent». Ils y abordent notamment :

  • les développements dans les médias depuis la première édition;
  • la concentration des médias, légèrement tempérée par Internet;
  • l’usage politisé des concepts de génocide et d’élections truquées;
  • l’accentuation de la propagande des médias lors de guerres (notamment au Vietnam, mais aussi dans bien d’autres cas);
  • les attaques mensongères des politicien.nes et des journalistes contre les manifestant.es altermondialistes;
  • l’application du principe de précaution en matière environnementale;
  • la nécessité de créer des médias indépendants pour démocratiser les sources d’information.

Préface : Les auteurs présentent leur démarche et ses limites, puis le contenu des chapitres de ce livre.

Un modèle de propagande : Les auteurs précisent ce qu’ils entendent par modèle de propagande, puis présentent les «éléments constitutifs» (ou les filtres) de ce modèle :

  • la dimension et l’orientation politique des propriétaires des grands médias, les investissements nécessaires limitant l’accès à la propriété de ces médias; cet élément comprend aussi les liens parfois incestueux de ces propriétaires avec des politicien.nes et des fonctionnaires des agences régulatrices;
  • l’influence des publicitaires qui défavorise la gauche et favorise les valeurs des plus riches (qui consomment plus que les pauvres);
  • les sources d’information, surtout les communiqués et conférences de presse, les entrevues avec des personnalités connues (dont des politicien,nes, des dirigeant.es d’entreprises et des représentant.es d’associations d’affaires) et les «études» des instituts financés par les entreprises et les riches;
  • les protestations individuelles et par des organismes de veille des médias financés par des riches conservateurs;
  • les accusations de communisme, aussi bien en politique intérieure qu’extérieure.

Victimes méritantes ou non : Les bonnes victimes (ou méritantes) sont celles tuées ou torturées par des régimes adversaires des États-Unis et les mauvaises celles tuées ou torturées par l’armée des États Unis ou par les régimes de ses alliés. Les auteurs montrent à l’aide de nombreux exemples le traitement fort différent de ces cas par les politicien.nes des États-Unis et par les grands médias de ce pays.

Élections légitimes/Élections futiles – Salvador, Guatemala, Nicaragua : Comme dans le cas des victimes, la validité des élections selon les médias dépend des liens des régimes avec les États-Unis. Que l’opposition ne puisse pas présenter de candidat.es n’est pas un facteur important pour les régimes alliés, mais une élection honnête sera considérée comme invalide si un parti hostile aux politiques des États-Unis est élu. Ce chapitre aussi contient de nombreux exemples bien documentés.

Le complot contre le Pape – Information/Désinformation – La filière bulgare : Ce chapitre porte sur de fausses accusations montées en épingle dans les médias lors de la tentative d’assassinat de Jean-Paul II le 13 mai 1981.

Les guerres d’Indochine (1) – Le Vietnam : Les auteurs analysent la couverture médiatique des médias lors de la guerre du Vietnam. Dans ce cas, l’application du modèle de propagande s’est étendue sur plusieurs décennies, commençant avant l’arrivée de l’armée des États-Unis dans ce pays et se poursuivant après son départ.

Les guerres d’Indochine (2) – Le Laos et le Cambodge : Le modèle de propagande a aussi été appliqué lors des interventions militaires des États-Unis au Laos et au Cambodge, camouflant là aussi les attaques massives contre des civils. Les auteurs commentent aussi le traitement médiatique bien différent sur la répression de la population du Cambodge par les Khmers rouges et sur les attaques vietnamiennes dans ce pays par la suite.

Conclusion : Les auteurs reviennent sur leur modèle de propagande et insistent sur l’importance capitale de la liberté d’expression, non pas pour appuyer un objectif politique, mais comme valeur essentielle en elle-même. Ils montrent que le contenu des chapitres précédents correspond bien aux «éléments constitutifs» (ou filtres) de leur modèle de propagande présentés dans le premier chapitre, tout en soulignant qu’aucun modèle ne peut rendre toutes les nuances d’une réalité. Cela dit, cela ne veut pas dire que la propagande réussit toujours à convaincre la population de la validité de ses propos, comme le montrent notamment la résistance et la mobilisation contre la guerre du Vietnam. Et ils concluent :

«L’organisation des associations citoyennes dans leur cadre de vie ou de travail, l’autoéducation et le développement de leur activisme, restent les étapes fondamentales de la démocratisation de toute vie sociale et de tout changement social significatif, et leur succès est le seul espoir de voir apparaître aux États-Unis des médias libres et indépendants»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est le résultat d’un travail monumental des auteurs pour documenter et analyser le contenu des médias des États-Unis en matière d’informations internationales sur une période couvrant en gros les années 1950 à la fin des années 1980. Son contenu a bien sûr vieilli. Il serait intéressant de refaire ce travail de nos jours, en étudiant entre autres l’impact de la diversification des sources d’information découlant de l’arrivée et du développement d’Internet. Les propos sont parfois un peu répétitifs, mais cela est normal puisque les mêmes événements sont présentés sous différents angles. Malgré certains aspects rébarbatifs (on croule parfois sous l’avalanche de faits et de preuves), les auteurs savent conserver notre attention, notamment par le ton indigné qui se manifeste tout au long du livre. Gros défaut, les 859 notes, surtout des références, mais aussi souvent des compléments d’information dans certains cas substantiels, s’étendent sur 84 pages à la fin du livre.

One Comment leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    4 août 2020 17 h 50 min

    J’ai toujours eu de la difficulté avec Chomsky, le politique. (En linguistique, j’ai eu des amis qui ont vécu la montée du chomskysme à l’UQAM et d’autres le déclin). Lorsque la collecte des objets recyclables est arrivée, j’ai jeté des photocopies de «La fabrique du consentement» qu’on m’a mises dans les mains, de force. Je me suis endormi en regardant le film éponyme à la télé.J’étais sous l’impression que lorsque j’étais soixante-huitard, j’étais plus nuancé que lui. Je lirai peut-être.

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