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Faits, mythes, perceptions erronées, religion et histoire économique

27 août 2020

faits, mythes, perceptions, religion et histoire économiqueAvec le nombre de billets que j’ai consacrés au marché du travail depuis quelques mois (et ce n’est pas fini!), les textes que je mets de côté se sont accumulés, même si je tente d’être plus sélectif. Je vais cette fois présenter deux textes qui semblent aborder des sujets bien différents, mais ont quand même des points en commun (la religion reposant en grande partie sur des perceptions erronées).

Faits et mythes sur les perceptions erronées

J’ai pris connaissance du texte de Brendan Nyhan intitulé Facts and Myths about Misperceptions dans un billet de Timothy Taylor portant sur l’édition de l’été 2020 du Journal of Economic Perspectives dont il est l’éditeur.

L’auteur rappelle le mythe véhiculé par les républicains sur la supposée présence de tribunaux de la mort (death panels) dans le projet de loi de l’Obamacare. Ces tribunaux auraient décidé si cela valait la peine de soigner quelqu’un près de la mort. Il se sert de ce mythe pour montrer que «les perceptions erronées peuvent déformer l’opinion publique, nuire au débat démocratique et influencer les politiques mises en œuvre sur des questions allant du changement climatique aux vaccins». Pour lui, une perception erronée est une croyance basée sur des affirmations dont on ne peut pas démontrer la validité, comme de dire que les vaccins causent l’autisme.

L’auteur considère que les perceptions erronées sont des croyances authentiques et non des fabrications visant à tromper les autres intentionnellement. Il examine dans ce texte les facteurs psychologiques qui accentuent la vulnérabilité aux perceptions erronées, leurs principales sources et les façons de les contrer.

– Mesure des croyances erronées et de leurs effets : Les données sur la prévalence des perceptions erronées proviennent généralement d’enquêtes, de plus en plus souvent tenues sur Internet. Ces enquêtes comportent d’importantes limitations, notamment celle de porter justement sur des croyances erronées, souvent influencées par l’appartenance politique des répondant.es. Cet accent sur les croyances erronées leur attribue en fait une importance plus grande qu’elles en ont, comme l’ont montré des études récompensant les bonnes réponses où le taux de croyance à ces perceptions diminue considérablement. Cela dit, la partisanerie demeure un facteur qui influence beaucoup les réponses, celles aux mêmes questions pouvant même changer de façon importante lors de l’arrivée d’un autre parti au pouvoir!

L’influence des fausses croyances sur les préférences politiques est moins évidente. Si le fait de corriger ces croyances a un certain effet sur l’appui à ces croyances (par exemple sur les mensonges de Trump), elles en ont peu sur les allégeances politiques. La personne pourra reconnaître que sa croyance soit fausse (par exemple que Trump a menti), mais son appui à un parti ne changera que rarement.

– Vulnérabilité individuelle aux perceptions erronées : Un des principaux facteurs qui influence la croyance en une fausseté est simplement d’y avoir été exposé, par exemple sur des médias dits alternatifs, surtout chez les gens qui se méfient des médias traditionnels. Un autre facteur de risque est la tendance à s’appuyer sur son intuition (le gros bon sens…) plutôt que sur la pensée critique (ou analytique). De même, le biais de confirmation, dont sa variante plus élaborée du raisonnement motivé (l’auteur cite les textes que j’ai présentés dans ce billet), porte les gens à croire tout fait qui est conforme à leurs croyances, leurs attitudes ou leur identité de groupe, peu importe sa validité. Cela est bien sûr vrai en politique, mais en fait dans toute croyance (religieuse, raciste, etc.). Finalement, la vulnérabilité aux perceptions erronées dépend aussi des connaissances et «et de la sophistication des personnes», quoiqu’une personne ayant des connaissances étendues peut aussi refuser des faits qui ne correspondent pas à ses croyances et peut développer des techniques sophistiquées pour les rejeter.

– L’offre de faits erronés : La désinformation politique provient aussi bien de sites obscurs que de politicien.nes, de supposé.es expert.es, de groupes idéologiques ou partisans (comme des instituts de recherche ou think tanks) et de médias plus traditionnels. L’auteur donne en exemple la négation du réchauffement climatique qui a gagné en importance quand cette question est devenue un enjeu économique et politique partisan. Le phénomène des chambres d’écho accentue ces tendances, quoique des études ont montré que cette influence est souvent surestimée.

– Combattre les perceptions erronées : Si la correction des faits (fact-checking) a un certain succès, ce succès varie considérablement selon les circonstances et les types de faits corrigés. L’auteur distingue les interventions réalisées avant la circulation de faits erronés de celles qui visent à les corriger après leur circulation. En fait, tout dépend de la crédibilité accordée aux institutions à la source de la prévention et de la correction de ces faits. Dans un contexte où Trump et les républicains minent la crédibilité des médias traditionnels et même des sources gouvernementales (quand ils ne les détournent pas de leur mission), il devient de plus en plus difficile de prévenir et de contrer la désinformation, d’autant plus que bien des personnes vulnérables aux perceptions erronées consultent peu ces sources crédibles et leur accordent peu d’importance quand elles les consultent.

La formation, formelle ou informelle, sur la détection de fausses informations et sur les tactiques utilisées par les personnes qui les répandent est plus prometteuse, quoiqu’aucune étude n’ait évalué son impact. L’auteur souligne que cette stratégie est coûteuse (notamment en temps) si on vise des effets durables, sauf dans le réseau de l’éducation. Les nombreuses vérifications des faits, par exemple après un débat politique, ont un effet positif, malgré l’effet rebond (backfire effect, qui fait en sorte que des personnes peuvent rejeter ces faits et même se trouver renforcées dans leur conviction) qui, selon l’auteur qui cite des études sur le sujet, serait exagéré. Oui, des gens rejetteront toujours les faits et se cramponneront encore plus fortement à leurs croyances après les avoir rejetés, mais il demeure que la vérification des faits améliore généralement les perceptions des gens qui y sont exposées. Cela dit, les personnes les plus vulnérables aux perceptions erronées consultent moins ces vérifications que le reste de la population. En plus, comme ces vérifications ne touchent que des faits bien précis, pas un ensemble de croyances erronées, elles ont un impact limité sur le comportement à long terme des personnes qui ont des systèmes élaborés de perceptions erronées.

Des interventions auprès des médias (y compris Facebook, Twitter et autres) et même des instances politiques pour agir contre les sources de désinformation peuvent être efficaces pour réduire le flot de fausses informations. On a vu par exemple récemment les médias sociaux bloquer de fausses nouvelles (même du POTUS 45) et fermer des comptes de la conspiration Qanon. On verra à moyen terme l’impact de ces mesures.

– Conclusion : «De nombreuses réactions au problème de la désinformation menacent malheureusement de miner ou de limiter la liberté d’expression dans les sociétés démocratiques». Si ces interventions peuvent de fait éliminer des sources de désinformation, des États en profitent pour censurer les opinions qui leur déplaisent ou qui contestent leurs politiques. L’auteur souligne que le phénomène des fausses nouvelles et les tactiques de désinformation sont loin d’être nouvelles. «En réalité, les fausses informations, les perceptions erronées et les théories de conspiration sont des caractéristiques générales de la société humaine». Il donne comme exemple les nombreuses théories conspirationnistes entourant l’assassinat de John F. Kennedy en 1963. Rien ne prouve que «la prévalence des perceptions erronées aujourd’hui (bien qu’inquiétante) est pire que par le passé». En plus, la grande popularité des accusations de fausses nouvelles remet en cause des sources d’information pourtant fiables. Et il conclut :

«Toute solution au problème des perceptions erronées, fondée sur des preuves, doit donc commencer par un effort pour contrer la désinformation sur le problème même de désinformation. Ce n’est qu’alors que nous pourrons concevoir des interventions proportionnelles à la gravité du problème et conformes aux valeurs d’une société démocratique.»

Perspectives récentes sur le rôle de la religion dans l’histoire économique

Le texte de Sascha O. Becker, Jared Rubin et Ludger Woessmann que je vais présenter ici, intitulé Recent insights on the role of religion in economic history, est en fait le résumé d’une étude de 98 pages que je n’ai pas lue (Religion in Economic History: A Survey ou La religion dans l’histoire économique : Une étude).

La religion a joué un rôle important dans de nombreux domaines (culture, valeurs, politique, etc.) des sociétés occidentales. Si Adam Smith avait abordé l’influence de la religion sur l’économie dès 1776, très peu d’études ont porté sur cette question avant les 20 dernières années. Mais, cela a changé…

– Aperçu général : La religion peut influencer l’économie, mais l’économie peut aussi influencer la pratique religieuse. Il est donc important de se pencher sur ces deux types de liens. Dans ce résumé, les auteurs s’attardent sur trois aspects particuliers de ces impacts, montrant que :

  • le caractère monothéiste de l’islam, du judaïsme et du christianisme a facilité «l’interconnexion historique de la religion avec le pouvoir politique et les conflits», permettant à la fois une stabilité sociale interne et une instabilité externe en raison de conflits avec les croyant.es des autres religions;
  • les «normes religieuses ont stimulé ou empêché l’alphabétisation et l’éducation de masse dans de nombreuses sociétés», jouant ainsi un rôle déterminant «dans l’histoire économique juive et dans le clivage entre protestants et catholiques dans l’histoire économique chrétienne, ainsi que dans la manière dont les missionnaires chrétiens ont influencé le développement historique dans les régions concernées»;
  • l’économie fut un des facteurs qui a «facilité l’adoption et la diffusion des religions et des croyances religieuses».

– Sujets abordés dans l’histoire économique du judaïsme, du christianisme et de l’islam : L’histoire économique du judaïsme a été marquée par «l’accumulation du capital humain et les persécutions des peuples juifs». Ainsi, la forte présence des juifs dans les professions hautement qualifiées aurait été une des conséquences «des normes religieuses sur la lecture de la Torah». Le fait qu’ils aient été constamment minoritaires et souvent discriminés (voire persécutés) a aussi bien sûr eu un impact majeur sur leur économie.

L’histoire du christianisme se décompose en trois périodes, marquées par le catholicisme, la montée du protestantisme et le missionnariat. Les auteurs abordent l’interdiction de l’usure, la forte concentration de la population dans le clergé, puis les facteurs économiques, politiques, sociaux et technologiques qui ont favorisé l’adoption et la diffusion de la Réforme, qui a elle-même influencé ces mêmes facteurs. Le missionnariat a servi de caution morale (missions éducatives…) au colonialisme (j’interprète un peu…) qui a bien sûr favorisé l’économie des métropoles au détriment de celle des pays colonisés qui en subissent encore les effets de nos jours (du colonialisme à l’impérialisme et au néolibéralisme).

L‘étude économique de l’islam se concentre en grande partie sur le rôle que l’islam et ses institutions ont joué dans le domaine politico-économique, notamment entre le Moyen-Orient et l’Europe occidentale, mais aborde aussi son impact sur «le développement des entreprises, les restrictions en matière d’usure, les conflits, la finance et le développement du capital humain».

D’autres études montrent que l’impact des religions a grandement varié selon les pays en fonction des religions présentes et du niveau de religiosité. Précisons que, même si le résumé n’en parle pas, l’étude complète aborde l’impact des religions orientales sur l’économie, quoique moins en détail dû au nombre plus restreint d’études sur le sujet.

– Conclusion : Même si les études sur l’influence de la religion sur l’économie (et vice-versa) se sont multipliées depuis une vingtaine d’années, il demeure bien des aspects de la question à explorer, notamment sur l’influence de la religiosité non associée à une religion majeure. Les auteurs aimeraient aussi qu’on explore davantage les liens entre la religion et l’économie au sein de groupes de chercheur.es multidisciplinaires.

Et alors…

Je ne peux pas dire que j’ai appris beaucoup de choses de l’étude sur les perceptions erronées, mais elle résume bien les connaissances sur ce phénomène et les met à jour et en perspective. J’ai particulièrement aimé les précisions sur l’effet rebond (ou backfire) et sur l’influence des chambres d’écho qui m’ont toujours semblé surestimés (bref, ces précisions ont bien servi mon biais de confirmation!). Et, de fait, une trop forte insistance sur la présence de fausses nouvelles peut engendrer encore plus de rejet de sources fiables, ce qui profite aux mouvements conspirationnistes.

Le deuxième texte que j’ai présenté est intéressant, mais nous laisse sur notre faim. Ce doit être son objectif! Si j’ai feuilleté rapidement l’étude complète (notamment pour voir si on y parlait d’autres religions), je dois avouer que ses 98 pages représentent un frein important à ma curiosité. Il n’est pas exclu que je retourne la consulter plus attentivement, mais, me connaissant, je sais bien que d’autres sujets m’attireront trop pour que je le fasse…

One Comment leave one →
  1. 27 août 2020 4 h 50 min

    Une perception erronée des Américains est que le monde entier se divise en Démocrates et Républicains

    J'aime

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