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L’emploi, la COVID-19 et l’Institut du Québec

12 septembre 2020

emploi, COVID-19 et Institut du QuébecJe ne suis pas le seul à me pencher sur l’impact de la crise actuelle sur l’emploi! En effet, l’Institut du Québec a publié le 31 août dernier un rapport intitulé L’emploi et la COVID-19 – Analyse et propositions pour relancer le marché du travail. Je vais ici présenter les grandes lignes de ce rapport et commenter son contenu et ses recommandations.

Introduction : Ce rapport vise à identifier :

  • «les caractéristiques des travailleurs sans emploi et de ceux qui seront les plus susceptibles de se retrouver sans emploi au cours des 18 prochains mois»;
  • «les secteurs et les industries dont les baisses d’emploi ne se résorberont pas de façon naturelle avec le déconfinement et la reprise de l’activité économique»;
  • «des mesures susceptibles d’accélérer le réemploi des chômeurs ou leur maintien en emploi»;
  • «les secteurs, professions et formations susceptibles d’être demandés au cours des 18 prochains mois».

Finalement, il compte «proposer des actions gouvernementales qui permettront d’accélérer le retour au niveau d’emploi antérieur à la pandémie, de réduire les déséquilibres dans le marché du travail et d’éviter que ceux-ci freinent l’investissement et la relance économique».

Contexte : Les auteur.es, Tatiana Abboud, Patrick Déry, Alain Dubuc et Simon Savard, présentent la situation du marché du travail en juillet 2020 (les données d’août de l’Enquête sur la population active ou EPA n’étaient pas encore publiées) et les objectifs en matière d’emploi qu’ils visent, soit que le Québec retrouve dès 2021 le taux d’emploi de février 2020, soit 61,8 %. Il faudrait pour cela que l’emploi augmente de près de 290 000 entre juillet 2020 et janvier 2021, ou de 235 000 entre août 2020 et janvier 2021. Les auteur.es parlent plutôt d’une hausse de 156 000 emplois de plus que prévu dans le document du ministère des Finances intitulé Portrait de la situation économique et financière 2020-2021.

Les effets de la pandémie selon les secteurs industriels : Les auteur.es présentent la situation de l’emploi dans les sept industries «qui ont subi un impact significatif et qui sont toujours en difficulté» (la situation des autres industries est présentée en annexe), «soit la construction, la fabrication, l’hébergement et la restauration, le commerce de gros et de détail, le transport et l’entreposage, les autres services, ainsi que l’information, la culture et les loisirs».

Cette présentation est en gros bien faite, quoiqu’on y ajoute la croissance que les secteurs auraient eue sans la pandémie, en se basant sur celle observée en 2019. L’idée n’est pas mauvaise, j’ai aussi pensé en tenir compte dans mes analyses, mais je ne l’aurais jamais fait en me basant sur la croissance d’une seule année, d’autant plus que cette année fut spéciale. En effet, le nombre d’emplois a augmenté en 2019 de 78 000 ou de 1,8 %, une croissance très étonnante dans le contexte du vieillissement de la population (voir ce billet). Il aurait par exemple été préférable de se baser sur les prévisions de croissance de l’emploi d’Emploi-Québec (27 000 emplois par année), en la réduisant en fonction de la baisse de l’immigration et du nombre de résident.es non permanent.es cette année.

Je me contenterai de commenter l’analyse de l’industrie de la fabrication à la page 12 du rapport. On y parle d’industries qui seraient touchées par la baisse du commerce international. Or, l’EPA ne diffuse pas de données sur ces industries, mais seulement sur l’emploi dans l’ensemble du secteur de la fabrication. On peut alors consulter les données de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), comme je l’ai fait notamment dans ce billet, alors que les auteur.es du rapport ne l’ont pas fait. En consultant les données de l’EERH, on constate que certaines industries mentionnées sont en fait moins touchées que la moyenne, ou même pas du tout. Par exemple, alors que la baisse moyenne de l’emploi dans la fabrication entre juin 2019 et juin 2020 a été de 10,1 %, l’emploi dans la production et transformation d’alumine et d’aluminium a augmenté de 8,8 % et celui de la fabrication de produits aérospatiaux et de leurs pièces de 3,0 %, deux industries que les auteur.es considèrent pourtant touchées par la baisse du commerce international. Par contre, le rapport ne dit mot sur l’emploi dans la fabrication de vêtements, dans l’impression, dans la fabrication de meubles et de produits connexes et dans la fabrication du papier, alors qu’il a baissé d’entre 18 % et 24 % dans ces industries entre juin 2019 et juin 2020. C’est assez étrange d’analyser des données sans regarder les données, d’autant plus que le rapport ne contient aucune source à la base de ces affirmations que les données de l’EERH contredisent.

Les professions les plus touchées : Comme l’EPA ne publie des estimations que sur les 40 grands groupes professionnels plutôt que sur les 500 groupes de base, les tendances dans ces 40 groupes ne font en gros que refléter les tendances industrielles et n’apportent guère d’éclairage supplémentaire.

Les populations affectées : Le graphique à la page 19 est étrange. On y compare en effet l’évolution de l’emploi de divers types d’emplois (à contrat, faiblement scolarisé, à temps partiel, non syndiqué et temporaire) de février à avril et de février à juillet 2020. Or, quatre des cinq tableaux mentionnés comme sources présentent des données non désaisonnalisées. Quand on compare des données non désaisonnalisées, il est de mise de comparer les données d’un mois avec le même mois de l’année précédente, et surtout de ne pas comparer les données d’un mois d’été (juillet) avec celles d’un mois d’hiver (février). Ici, cela fait en sorte, par exemple, que l’emploi à temps partiel a diminué de plus de 22 % entre février et juillet 2020, alors qu’il n’a diminué que 6 % entre juillet 2019 et juillet 2020, et de 4,6 % en données désaisonnalisées entre février et juillet 2020, moins que l’emploi à temps plein (5,8 %, voir ce billet). En effet, beaucoup d’étudiant.es à temps plein travaillent à temps partiel durant leurs études (96 % de ces étudiant.es en emploi en février 2020 selon ce tableau), mais à temps plein l’été (53 % en juillet 2020, selon cet autre tableau). D’ailleurs, le nombre de travailleur.euses à temps partiel a aussi diminué beaucoup entre février et juillet 2019 (de 18,5 %), ce qui montre que cette baisse a majoritairement peu à voir avec la pandémie, mais bien plus avec la saisonnalité du travail à temps partiel.

Cette section montre aussi (correctement) que les immigrant.es (surtout récent.es), les femmes et les jeunes (surtout les étudiant.es) ont subi plus durement les effets de la crise.

Les effets négatifs des mesures de soutien : Les auteur.es soulignent le rôle très positif qu’ont eu les mesures de soutien mises en place par le gouvernement fédéral, dont la Prestation canadienne d’urgence (PCU), «pour appuyer des travailleurs en période difficile». Ils et elle ajoutent toutefois que ces mesures «ont aussi eu d’importants effets pervers, particulièrement visibles chez les jeunes, étudiants ou non, mais aussi chez les autres catégories de travailleurs et les industries où prévalent des salaires plus bas». Leur explication repose essentiellement sur une comparaison du niveau des prestations de la PCU avec les salaires versés dans certaines industries, notamment pour les emplois à temps partiel, exactement comme la Banque Nationale du Canada (BNC) l’a fait dans une étude récente que les auteur.es citent dans leur bibliographie et que j’ai récemment critiquée (voir ce billet). D’ailleurs, les auteur.es de ce rapport, comme celui et celle de l’étude de la BNC, ne fournissent aucune donnée pour mesurer l’ampleur de la tendance qu’ils et elles prétendent observer.

Cette analyse est étrange, car les auteur.es ont justement mentionné plus tôt que la baisse plus forte de l’emploi des jeunes et des femmes s’explique par leur forte présence dans les secteurs les plus touchés par les restrictions adoptées par le gouvernement, dont la restauration. Ce ne serait pas la PCU qui les empêcherait de travailler, mais bien les restrictions gouvernementales (justifiées, bien sûr). On lit d’ailleurs plus loin dans le rapport qu’il «y a peu d’autres professions exigeant une faible qualification où il existe une forte demande et où ces travailleurs pourraient trouver un débouché». Contradictoire? Pas juste un peu!

Il faut aussi souligner que le taux d’activité (soit la proportion de ces jeunes qui travaillaient ou cherchaient un emploi) des étudiant.es qui comptent retourner aux études était en juillet 2020 plus élevé qu’en juillet 2019 (75,8 % par rapport à 73,9 %, avec un écart encore plus grand en août, soit 75,3 % en août 2020 et 69,8 % en août 2019), selon ce tableau de Statistique Canada. Ce constat contredit directement l’affirmation que la PCU ou la Prestation canadienne d’urgence pour étudiant.es (PCUE) les porterait à ne pas chercher d’emploi, puisqu’ils et elles sont en fait plus nombreux.euses à en chercher que l’année précédente! Notons aussi que l’emploi chez les jeunes a augmenté de 29 800 en août et que leur inactivité a diminué de 28 900, se retrouvant même à un niveau moins élevé de 7300 (ou de 2,8 %) qu’en février. Bizarre pour des personnes qui chercheraient à demeurer inactives!

De même, le fait que 70 % de la baisse d’emploi observée entre février et avril ait été annulée grâce à la hausse de l’emploi entre avril et juillet (et même 77 % de cette baisse grâce à la hausse de l’emploi entre avril et août) montre que ces mesures n’ont pas empêché les gens d’occuper des emplois. En plus, la grande majorité des 23 % qui ont perdu leur emploi sans le retrouver travaillaient dans les secteurs touchés que les auteur.es ont présentés plus tôt dans ce rapport. Finalement, le fait que la baisse d’emploi dans le travail à temps partiel soit semblable à celle dans l’emploi à temps plein montre aussi que la grande majorité de ces emplois moins attrayants ont trouvé preneur.euse. Cela dit, il n’est pas mauvais que ces mesures soient modifiées de façon à ce que les prestations ne soient pas complètement annulées dès que les bénéficiaires gagnent plus de 1000 $ par quatre semaines comme la PCU le fait actuellement, ce qui sera fait bientôt avec les nouvelles mesures adoptées par le gouvernement fédéral. Pas besoin de diaboliser la PCU pour conclure ainsi!

Les pistes de solution et les propositions : Les auteur.es veulent un changement à la PCU (c’est fait!), un suivi «des types de travailleurs particulièrement affectés et pour lesquels des interventions ciblées seraient nécessaires», puis d’autres mesures qu’ils et elle développent davantage.

– Mesures pour améliorer l’équilibre du marché du travail : Ces mesures viseraient notamment «à redéployer les personnes qui ont perdu leur emploi vers les domaines où il y a des besoins et une demande». Je trouve cet objectif étrange, car cela signifie que les personnes qui n’ont pas encore retrouvé leur emploi d’ici la fin de 2020 (dans trois mois et demi) devraient laisser leur domaine et être formées pour occuper de nouveaux emplois. Il s’agit d’emplois que ces personnes occupaient dans les restaurants, les hôtels et les commerces, mais aussi dans les arts et spectacles (cinéma, théâtre, musique, etc.), dans le transport (notamment aérien), dans certains secteurs de la fabrication, dans les soins personnels (coiffure, esthétique, tatouage, massage et autres) et dans quelques autres industries. Bref, après la pandémie, si toutes ces personnes travaillent ailleurs, est-ce à dire qu’il faudra se passer des biens et services produits dans ces industries et laisser les entreprises de ces secteurs fermer? Je crois qu’il faut plutôt continuer d’appuyer ces personnes avec des mesures de soutien au revenu en vue de la reprise de ces activités. Si, après la fin de la pandémie, on voit que certains de ces services ne sont plus désirés (j’aimerais bien que la population prenne moins l’avion, mais je doute que ce secteur disparaisse ou se réduise beaucoup), il sera temps d’en effet penser à les aider à trouver des emplois dans d’autres secteurs où il y a des pénuries. Mais, d’ici la fin de l’année, c’est beaucoup trop tôt et ce serait en grande partie contre-productif.

L’exercice proposé me fait un peu penser à celui de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), car il se baserait sur les prévisions professionnelles d’Emploi-Québec (voir ce billet). Bon, il est moins grossier, mais utilise aussi les outils d’Emploi Québec qui visent à favoriser les choix de carrière éclairés par la population pour planifier les besoins de main-d’œuvre, outils développés en plus bien avant les bouleversements causés par la crise actuelle. Il est aussi aussi étrange qu’on lise que l’accès aux professions retenues ne pourrait se faire rapidement en raison des formations exigées, alors que l’objectif de cet exercice est justement que le changement d’emploi se fasse avant la fin de 2020, dans trois mois et demi.

– Des mesures pour réduire les contraintes au travail : Les auteur.es reviennent sur leur recommandation de mettre fin à la PCU et à la PCUE et de les remplacer par des mesures qui ne désincitent pas au travail (je répète, c’est fait!). Ils et elle parlent ensuite de l’arbitrage à faire «entre les impératifs de la lutte contre la pandémie et les objectifs de croissance économique». Pourtant, les expériences des États-Unis et de la Suède montrent bien qu’il s’agit d’un faux dilemme qui n’a besoin d’aucun arbitrage, et qu’il faut en priorité combattre la pandémie à la fois pour des motifs de santé publique et de croissance économique. Au moins, ils et elle ajoutent qu’il «n’est pas du ressort d’un rapport économique de suggérer» comment trancher ce (faux) dilemme.

– Éviter les pénuries de main-d’œuvre prévisibles : Le rapport aborde ici plus spécifiquement le manque de main-d’œuvre dans la construction, le secteur agricole et le secteur manufacturier. On y recommande notamment plus de mobilité interprofessionnelle dans la construction (ce qui irait à l’encontre des efforts des dernières décennies) et la protection de la main-d’œuvre dans l’aérospatiale, qu’on qualifie de «l’industrie manufacturière la plus importante du Québec», alors qu’elle compte moins d’emplois que cinq autres industries manufacturières.

– Accélérer les processus de formation et d’apprentissage : On recommande ici notamment d’embaucher dans des postes d’enseignement les titulaires d’un baccalauréat avec une maîtrise d’un an en enseignement et de renforcer le réseau de soins à domicile (bravo!).

– Combler les besoins futurs : Les recommandations portent cette fois sur la nécessité d’encourager la scolarisation de la population, surtout des jeunes en chômage, d’encourager la réorientation professionnelle (recommandation abordée plus tôt) et de recourir davantage à l’immigration pour combler des besoins spécifiques en main-d’œuvre «tant pour certaines professions exigeant un niveau élevé de qualifications que pour des fonctions peu spécialisées». S’il s’agit de mesures à long terme, pas de problème!

Et alors…

Il est bien qu’un organisme comme l’Institut du Québec analyse la situation de l’emploi dans le contexte actuel et y aille de ses recommandations. Si ce rapport est dans l’ensemble de bonne tenue, on retrouve malheureusement des erreurs de base et des lacunes qui peuvent nuire à une bonne compréhension de la situation actuelle et influencer négativement les recommandations qu’on y trouve. À ce sujet, je trouve incohérent de chercher à retrouver le niveau d’emploi d’avant la pandémie et même de vouloir rattraper la croissance qu’il y aurait eu sans la pandémie tout en voulant réserver les personnes en chômage pour le jour où certaines industries repartiront et en reconnaissant que la formation nécessaire pour réorienter les personnes en chômage serait trop longue pour que ce soit possible. On ne se pose pas non plus de question sur la volonté de ces personnes de changer de secteur d’activités. Le fait qu’on s’inquiète (avec raison) de l’avenir d’une industrie comme celle de l’aérospatiale, mais pas du tout de celle des arts et spectacles ou d’autres industries montre aussi que la vision d’une société harmonieuse n’est pas la même pour moi et pour les auteur.es de ce rapport. Attendons plutôt de voir ce qui va se passer au cours des prochains mois avant de prendre des décisions que nous pourrions regretter. Plus des trois quarts de la baisse d’emploi ont déjà été compensés en quelques mois, et il n’est pas exclu que les 23 % restant puissent l’être d’ici quelques mois, tout dépendant de l’évolution de la lutte contre la COVID-19. C’est bien sûr là qu’on doit mettre la priorité pour l’instant.

3 commentaires leave one →
  1. 13 septembre 2020 20 h 51 min

    J’aimerais une recension de ce livre puisque la prochaine réunion (virtuelle, covid exige) du Forum économique mondial va porter là-dessus: https://www.cnbc.com/2020/07/14/coronavirus-must-lead-to-real-change-to-avoid-risk-of-revolutions-wef-founder.html

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  2. 13 septembre 2020 21 h 26 min

    Covid-19: The Great Reset? Non, ce livre ne m’attire pas. En plus, il n’est pas dans les biblis où je prends mes livres.

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