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Concentration des entreprises, inégalités des salaires et salaire minimum

17 septembre 2020

Concentration des entreprises, inégalités des salaires et salaire minimumUne personne avec qui je suis en contact sur Facebook a récemment attiré mon attention sur deux études qui, disait-elle, lui ont fait penser à moi. Pourquoi ne pas les présenter ici?

L’augmentation de la concentration des entreprises et les inégalités de salaires

L’étude intitulée Rising Concentration and Wage Inequality, de Guido Matias Cortes et Jeanne Tschopp, a été publiée par l’Institute of Labor Economics (IZA) en juillet 2020.

– Introduction : Des études antérieures ont montré que les inégalités de salaires proviennent davantage des différences de salaires entre les entreprises que des différences de salaires à l’intérieur des entreprises (les auteur.es citent entre autres une étude que j’ai présentée dans ce billet en 2017), et que les entreprises sont de plus en plus concentrées (voir cet autre billet datant de 2018). Cette étude vise à savoir si ces deux phénomènes sont reliés.

– Motivation théorique : Les auteur.es présentent le modèle utilisé dans cette étude pour analyser la relation entre la concentration des entreprises et les inégalités de salaires entre les entreprises. À ce sujet, je ne mentionnerai que le raisonnement à la base de ce modèle. Les auteur.es supposent que les consommateur.trices favorisent les produits qui coûtent moins cher, que ces produits proviennent des entreprises qui ont la meilleure productivité, que ces entreprises doivent embaucher des employé.es plus compétent.es qu’elles doivent payer davantage que les employé.es des entreprises moins productives et que les entreprises plus productives ont donc tendance à devenir plus grosses et les plus petites à rapetisser, voire à disparaître, ce qui accentue encore la concentration et les inégalités de salaires entre les entreprises.

– Données : Les auteur.es utilisent les données par industrie de 14 pays européens de 1999 à 2016 sur les entreprises comptant au moins un.e employé.e. Les auteur.es montrent que, comme attendu, les entreprises ayant une meilleure productivité, ont aussi de meilleures ventes et offrent des salaires plus élevés (voir les graphiques sur cette page). On observe aussi que les entreprises du premier décile de productivité (les 10 % qui présentent la productivité la plus élevée) réalisent 40 % des ventes et embauchent 20 % de la main-d’œuvre. Elles sont donc aussi bien plus grosses que la moyenne.

– Les constatations sur la concentration et les inégalités : Les auteur.es calculent la corrélation entre la concentration et les inégalités en regroupant les entreprises par année, par industrie et par pays. Cette corrélation est statistiquement significative et positive. La concentration est calculée de deux façons, selon l’indice de Herfindahl-Hirschmann (IHH; cet indice «est établi en additionnant le carré des parts de marché (généralement multipliées par 100) de toutes les entreprises du secteur considéré») et en retenant les 10 entreprises qui vendent le plus par rapport au total. Une augmentation de 0,1 de l’IHH est associée à une hausse des inégalités de 0,05, soit un peu moins de 10 % de l’écart-type. Cette corrélation est positive dans 11 des 14 pays (la plus forte au Portugal et la plus négative en France), et est significativement négative dans une seule industrie, soit le commerce de gros et de détail.

– Variation de la concentration selon la productivité : Les auteur.es trouvent une corrélation positive et significative entre l’évolution de la concentration des ventes et l’évolution de la concentration des salaires et de l’emploi. Il et elle concluent que l’augmentation de la concentration et des inégalités de salaires entre les entreprises est associée «à une augmentation des ventes, de l’emploi et des salaires moyens dans les entreprises les plus productives de l’industrie, ce qui suggère que les pressions concurrentielles accrues sont un mécanisme plausible qui sous-tend les changements à la fois dans la concentration et l’inégalité en Europe». Les auteur.es considèrent toutefois que le rôle des pressions concurrentielles demeure à démontrer de façon plus directe et pourrait faire l’objet de futures recherches.

– Ma conclusion : Cette étude apporte un éclairage intéressant, mais suscite autant de questions que de réponses. Tout d’abord, les auteur.es reconnaissent qu’il et elle n’ont pas pu savoir si les structures professionnelles des entreprises étudiées sont comparables, ce qui affaiblit leur modèle qui associe les différences salariales aux choix des employé.es les plus compétent.es et à la productivité, alors qu’elles pourraient aussi venir au moins en partie des professions des employé.es. On a en effet beau être dans un même grand secteur industriel, cela ne veut pas dire qu’une entreprise produit des biens identiques à ceux des autres entreprises de son industrie. Dans la fabrication de vêtements, par exemple, on peut aussi produire des vêtements pour hommes, pour femmes ou pour enfants de différentes gammes, des chemises, des pantalons, des vestons ou des costumes de bain. Or, ces biens ne sont pas en concurrence, ce qui affaiblit la première hypothèse, soit que les consommateur.trices favorisent les produits qui coûtent moins cher (ce qui est une hypothèse contestée en économie), et la conclusion, qui avance que l’avantage des «meilleures» entreprises résulte des pressions concurrentielles (conclusion que les auteur.es ne font que suggérer et demeure à vérifier). De même, les bureaux de dentistes, de médecins et de physiothérapeutes sont dans la même industrie, mais embauchent des employé.es de professions différentes, n’ont pas les mêmes revenus et ne sont pas en concurrence. Et ces situations sont assez généralisées. Pensons aux dépanneurs, aux concessionnaires automobiles et aux magasins de grande surface qui font toutes partie du commerce de détail.

On ne sait pas non plus si les procédés de production sont les mêmes (plus ou moins automatisés, par exemple), ce qui aurait un lien avec les professions des personnes embauchées et évidemment avec leurs salaires. Je pourrais aussi remettre en question le concept nébuleux de productivité (voir ce billet), mais les arguments précédents suffisent à montrer les lacunes de cette étude. Bref, oui, cette étude apporte un lien nouveau pour expliquer que les inégalités de salaires s’observent plus entre entreprises qu’au sein des entreprises, soit celui avec la productivité et la taille des entreprises, mais n’explique pas du tout comment ce lien se concrétise.

Salaire minimum et entreprises en difficulté financière

L’étude intitulée Minimum Wage and Financially Distressed Firms – Another One Bites the Dust, de Fernando Alexandre, Pedro Bação, João Cerejeira, Hélder Costa et Miguel Portela, a aussi été publiée par l’Institute of Labor Economics (IZA) en juillet 2020.

– Introduction : Cette étude porte sur l’impact sur la rentabilité et la survie des entreprises des hausses du salaire minimum au Portugal adoptées de 2014 à 2020 pour réduire la pauvreté et les inégalités de revenus. Le tollé des lobbys patronaux qui a suivi cette décision s’est toutefois éteint devant la croissance de l’emploi et la forte baisse du chômage des années subséquentes après quelques années de stagnation suivant la crise de 2008.

– Le salaire minimum et les entreprises en difficulté financière dans l’économie portugaise : Ces hausses ont été adoptées après de nombreuses années de gel du salaire minimum (les auteurs ne précisent pas combien d’années) et la période qui a suivi la crise de 2008 au cours de laquelle le PIB a diminué de 8 % et l’emploi de 13 %, et le taux de chômage portugais est passé de 7,7 à 16,4 %. Le Portugal avait signé une entente avec la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI), soit la troïka européenne, qui a été appliquée de mai 2011 à mai 2014, entrainant une nouvelle récession. En 2013, 34 % des entreprises portugaises avaient des profits avant impôt négatifs. Les auteur.es estiment que 5,8 % des entreprises étaient en difficulté financière et que ces entreprises embauchaient 5,0 % de la main-d’œuvre.

Au cours des années suivantes, le salaire minimum a été augmenté à plusieurs reprises, faisant craindre pour les emplois et la survie de nombreuses entreprises. La première hausse de 4 % est entrée en vigueur en octobre 2014 et a fait immédiatement augmenter le pourcentage des salarié.es touchant le salaire minimum de 13,2 à 19,6 %. Il a ensuite augmenté de 5 % en 2016, puis encore de 5 % en 2017, de 4,1 % en 2018 et finalement de 3,4 % en 2019, pour une hausse totale de 23,7 % en cinq ans (il y en a eu une autre de 5,8 % en 2020). En 2017, le pourcentage des salarié.es touchant le salaire minimum a atteint 25,7 %. Cela dit, entre 2013 et 2018, le PIB a augmenté de 11 %, l’emploi de 10 % et le taux de chômage est passé de 16,2 à 7,0 %.

Dans cette étude, les auteurs visent à mesurer l’impact de ces augmentations du salaire minimum sur la productivité, l’emploi, la rentabilité et la survie des entreprises portugaises. Notons qu’ils présentent toutes leurs données en valeur nominale, sans tenir compte de l’inflation (ce que je trouve bizarre et incorrect).

– Analyse empirique : Après avoir décrit les données utilisées (l’échantillon final semble couvrir entre le tiers et le quart des entreprises privées de l’année de départ, donc sans tenir compte des entreprises entrantes, comme ils le mentionnent), les auteurs présentent leur stratégie économétrique.

– Résultats : Les principaux résultats sont que la rentabilité et la croissance de l’emploi ont baissé, et que les probabilités de fermeture ont augmenté, encore plus pour les entreprises en détresse financière (qui comptaient une proportion plus grande de salarié.es au salaire minimum). En plus, les résultats montrent que ce sont les entreprises les moins productives et les moins rentables qui ont fermé entre 2013 (donc avant la hausse du salaire minimum) et 2016, qu’elles aient été ou non en détresse financière au départ. Les auteurs en concluent que ces résultats suggèrent «que les politiques de salaire minimum pourraient avoir produit un effet nettoyant […], contribuant à améliorer la productivité globale». Ils ajoutent que «l’impact négatif sur l’emploi et la rentabilité peut avoir été compensé pour l’économie dans son ensemble par la phase de croissance du cycle économique», et souhaitent que d’autres recherches explorent plus à fond l’impact de cette hausse du salaire minimum sur la hausse de la productivité et la réallocation des ressources entre les entreprises qui ont fermé et sur les nouvelles entreprises et celles qui sont demeurées en activité.

– Ma conclusion : Quand j’ai lu le résumé de cette étude, mon premier réflexe fut de ne pas la lire. Mais, je tente tellement de combattre mes biais de confirmation en ces temps de forte circulation de fausses nouvelles que j’ai résisté! Au bout du compte, il est toutefois vrai qu’elle ne m’a pas appris grand-chose. Il s’agit d’une étude basée sur des corrélations simples, sans plus. On n’y trouve aucun groupe témoin, ni même de comparaison avec la situation des années antérieures. D’ailleurs, le dernier tableau de cette étude (tableau 5 sur cette page) montre que les entreprises qui ont fermé et qui n’ont pas fermé en 2013 (avant la hausse du salaire minimum) et en 2014 (année qui comprend au moins neuf mois avant la hausse du salaire minimum d’octobre 2014) présentaient des caractéristiques similaires à celles qui ont fermé et qui n’ont pas fermé en 2015 et 2016, avec toutefois une productivité et une rentabilité légèrement meilleure en 2015 et 2016, ce qui peut être dû en partie à l’inflation et à l’amélioration de la situation globale de l’économie. Et l’arrêt des données en 2016 alors que la hausse du salaire minimum et la croissance se sont poursuivies par la suite nous laisse sur notre faim.

Justement, l’étude n’aborde pas du tout les fondements de la reprise économique qui fut très forte (rappelons la baisse du taux de chômage de 16,2 à 7,0 % et la hausse de l’emploi de 10 % entre 2013 et 2018), sinon de dire qu’elle est due à une «phase de croissance du cycle économique», comme si cette reprise était arrivée comme par magie (si on se fie aux constats de cette étude, un grand nombre de nouvelles entreprises ont dû ouvrir, entre autres). Pourtant, son taux de chômage a par exemple baissé de 7,4 points entre 2013 et 2017, soit beaucoup plus que dans l’ensemble de la zone euro (baisse de 3,5 points). Une étude pourrait d’ailleurs trouver des corrélations entre la croissance et la hausse du salaire minimum!

En fait, le gouvernement portugais (socialiste) a adopté bien d’autres mesures à l’époque («rétablissement des jours fériés supprimés, réindexation des petites retraites sur l’inflation, rétablissement du niveau des minima sociaux, meilleure prise en charge des soins, allègements fiscaux allant dans le sens d’une plus grande redistribution et mise en œuvre progressive d’un dégel des carrières, et retour aux 35 h dans la fonction publique»), notamment pour annuler celles imposées par la troïka, mesures dont les auteurs ne tiennent pas du tout compte. Cette source attribue cette reprise notamment à «la progression des exportations et du tourisme, ainsi qu’à la reprise de la consommation et de l’investissement privés». Il est d’ailleurs probable que la hausse du salaire minimum ait contribué à la «reprise de la consommation» qui a sûrement aussi eu un impact sur la hausse des investissements. Par ailleurs, les auteurs ne disent mot sur l’amélioration de la qualité de vie des salarié.es que ces hausses ont entraîné. En fait, ils ont encore plus raison qu’ils le pensent de dire qu’il faudrait creuser bien plus pour statuer sur les effets de cette hausse du salaire minimum… Au moins, cette étude m’a permis d’en apprendre sur la hausse du salaire minimum au Portugal et sur la croissance qu’elle a connue par après (quoique ça, je le savais un peu).

Et alors…

Il peut être frustrant de lire des études dont les conclusions reposent sur des faits douteux ou incomplets, mais il est utile de le faire. Il est en effet nettement préférable de savoir pourquoi les conclusions d’études nous choquent que de simplement les rejeter pour cette raison. Cela dit, il faut bien choisir les études qu’on lit, car il y en a trop. Mais comme le sujet de ces deux études m’intéressaient au plus au point, je suis finalement bien content d’avoir pris la peine de les lire et de les présenter ici. Mais, je ne prendrai pas l’habitude de lire et de présenter ce genre d’études!

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