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Économie utile pour des temps difficiles

5 octobre 2020

Économie utile pour des temps difficilesAvec leur livre Économie utile pour des temps difficiles, Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, lauréat.es du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2019, «traquent les fausses évidences sur toutes les questions les plus pressantes : immigration, libre-échange, croissance, inégalités, changement climatique» et «montrent où et quand les économistes ont échoué, aveuglés par l’idéologie».

Préface : Les auteur.es expliquent ce qui les a amené.es à écrire ce livre.

1. MEGA – Make Economics Great Again : À une époque où les opinions sont de plus en plus polarisées, il est essentiel de pouvoir se baser sur des données et des analyses fiables pour pouvoir prendre des décisions éclairées sur une foule de sujets. Malheureusement, le niveau de confiance envers les économistes est très faible, souvent avec raison, parce que la majorité des économistes médiatisés défendent les théories orthodoxes et les opinions de leur employeur, souvent des banques. Et, il faut tenir compte du fait que l’économie, comme le bien-être, ne se limite pas aux revenus et au PIB!

2. S’échapper de la gueule du requin : Les fausses informations sur l’immigration circulent davantage que les vraies. Les auteur.es y remédient en examinant les données et les études sur l’immigration sous de nombreux angles (ce chapitre compte plus de 50 pages) et avec les nuances qui s’imposent. Beau travail!

3. Les troubles du commerce : Alors que le commerce international est le sujet qui rallie le plus les économistes de toutes idéologies, la population est au mieux divisée sur ses bienfaits. Les auteur.es appliquent le même processus que pour le chapitre précédent sur ce sujet, avec autant de brio. Leur analyse porte aussi bien sur des données globales que sur celles de petites régions pour évaluer l’impact du commerce international. Les auteur.es abordemt aussi les difficultés que doivent affronter les entreprises des pays pauvres pour bénéficier de ce commerce.

4. Préférences, désirs et besoins : C’est maintenant au tour des préférences, désirs et besoins dans le cadre des théories économiques à passer sous l’œil des auteur.es, avec entre autres l’analyse du racisme, de l’homophobie et d’autres manifestations d’intolérance et de discrimination. Ce chapitre aborde entre autres, avec nuance et pertinence, la discrimination statistique, les croyances motivées, l’homophilie, les chambres d’écho, la polarisation politique, les fausses nouvelles, les antagonismes ethniques et le supposé conflit entre la discrimination positive et le mérite.

5. La fin de la croissance? : Dans une étude (que j’ai présentée dans ce billet) et un livre très influents, Robert Gordon annonçait la fin de la période de forte croissance, terminée selon lui dans les années 1970, et la poursuite probable à long terme de la faible croissance observée depuis cette période. Les auteur.es présentent les débats qui ont porté sur son livre, puis expliquent les défauts de l’indicateur de la croissance, soit le PIB, qui ne mesure que les échanges monétaires, donc pas, par exemple, l’utilisation des sites gratuits sur Internet (j’ai présenté une étude de l’OCDE sur le sujet dans ce billet). Les auteur.es abordent aussi :

  • les facteurs qui ralentissent la croissance dans les pays pauvres;
  • le mystère qui entoure la hausse de la productivité;
  • l’obsession de la croissance du PIB qui camoufle l’amélioration (ou la détérioration) réelle de la qualité de vie et du bien-être de la population;
  • les effets de la concurrence fiscale (même entre régions d’un seul pays) et des baisses d’impôt sur la croissance (effets surtout négatifs);
  • l’importance d’une bonne allocation des ressources et d’institutions efficaces, alors qu’il n’y a pas de recettes universelles pour y arriver;
  • la hausse des inégalités trop souvent associée à de fortes croissances, alors que ces inégalités la retardent et la ralentissent;
  • la nocivité de la croissance à long terme.

6. Dans la fournaise : Les auteur.es appliquent cette fois leur méthode d’analyse au réchauffement climatique. Malgré les mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) basées sur la technologie, comme la voiture électrique, aucune solution complète ne pourra éviter de remettre en question le modèle actuel de croissance à tout prix basé sur la surconsommation. D’ailleurs, il serait préférable de calculer les émissions de GES sur la base de la consommation et non seulement de la production. La part des émissions des pays riches augmenterait considérablement et serait encore plus élevée que celle calculée avec la production seulement. Mais, quelle que soit la méthode de calcul, ce sont les pays pauvres qui en subiront les pires effets. Les auteur.es abordent aussi le dilemme des climatiseurs (qui soulagent les effets du réchauffement tout en y contribuant, voir ce billet), l’écofiscalité (utile, mais pas suffisante), les mesures à adopter dans des pays pauvres et pollués (comme en Inde), et le Green New Deal.

7. Le piano mécanique : Ce chapitre porte sur l’automatisation des emplois et sur les inégalités. Les auteur.es décrivent la situation actuelle et à venir de l’automatisation (dont ses effets sur les emplois routiniers) et envisagent certaines mesures (taxes sur les robots, revenu universel, etc.). Ensuite, il et elle abordent notamment :

  • l’utilité (ou plutôt la nuisance) des rémunérations élevées dans le secteur financier et chez les pdg de tous les secteurs;
  • le rôle des taux supérieurs d’imposition sur les inégalités et sur la rémunération des plus riches;
  • l’importance du niveau de ses revenus relativement à celui des personnes habitant son quartier;
  • la mobilité intergénérationnelle et les morts du désespoir (voir ce billet pour des précisions).

8. Légitimité.gouv : Les auteur.es avancent quelques propositions pour redonner de la légitimité aux gouvernements. Il et elle analysent les effets négatifs des hausses d’impôt (peu ou pas) et des privatisations (plus nombreux et plus importants), et la méfiance face à la corruption gouvernementale.

9. Du cash et du «care» : Pour combattre la pauvreté, il est essentiel de répartir les richesses en donnant de l’argent aux plus pauvres, mais il l’est tout autant de le faire en préservant la dignité des bénéficiaires. Dans ce contexte, les auteur.es abordent notamment :

  • le revenu de base universel (trop cher, sauf peut-être dans les régions les plus pauvres des pays pauvres) face à des programmes d’aide conditionnels qui stigmatisent trop souvent les pauvres et à l’impôt négatif (mieux ciblé);
  • un revenu de base universel modeste (3000 $ par an) ou plus élevé (13 000 $) aux États-Unis advenant de fortes baisses de l’emploi en raison de l’automatisation;
  • surtout dans les pays riches, l’importance d’avoir un emploi pour consolider son appartenance sociale, pour sentir qu’on vit dignement, pour bénéficier d’un sentiment d’accomplissement et pour conserver une bonne estime de soi;
  • le modèle danois de «flexisécurité», pas idéal non plus;
  • les programmes de bons d’emploi gouvernementaux pour travaux d’intérêt général, à n’utiliser que dans des situations bien spéciales, comme Roosevelt l’avait fait;
  • les programmes éducatifs (avec des succès variés, selon le contexte et leur qualité) et les services de garde (efficaces);
  • les programmes d’aide à la transition professionnelle (efficaces);
  • l’aide à la création d’entreprises, petites, autogérées, en auto-entrepreneuriat ou sans but lucratif (très efficace, si l’aide est bien conçue);
  • l’importance du respect des personnes pauvres et du maintien de leur dignité (essentiel).

Conclusion – De la bonne et de la mauvaise science économique : L’économie réelle est bien différente de celle présentée par la mauvaise science économique. Elle est notamment bien plus rigide que cette science le prétend et réagit donc bien plus lentement aux événements et aux incitatifs, quoique le niveau de sa rigidité varie selon les pays et même les régions. La bonne science économique nous évite de répéter les erreurs du passé et nous invite à demeurer vigilants. «Sans cette vigilance, le débat sur des problèmes à multiples facettes tourne au slogan et à la caricature, et l’analyse politique cède le pas aux remèdes de charlatans. […] L’économie a trop d’importance pour être laissée aux seuls économistes».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, sans hésitation! Ce livre sur l’économie est très différent des autres que j’ai lus. Tout d’abord, les analyses qu’il contient portent sur tous les pays, pas seulement sur les pays riches comme les livres et les études analysant ces questions le font en général. Ensuite, ses auteur.es analysent aussi bien des données macroéconomiques que des comportements microéconomiques, sans les différencier comme s’ils étaient indépendants les unes des autres (ce qui est bien). Leurs angles d’analyse sont souvent originaux, comme leur insistance sur des concepts comme le respect et la dignité qu’on trouve rarement dans des livres du genre, et sur la rigidité des comportements. Cette observation s’applique à de nombreux sujets, dont l’immigration (non, tous les habitants des pays pauvres ne rêvent pas de quitter leur pays, c’est même le cas que d’une minorité), la mobilité professionnelle et la vitesse de réaction à un incitatif. Il et elle présentent de nombreux exemples à partir de situations réelles, comme Esther Duflo le faisait dans les deux livres que j’ai lus d’elle précédemment (voir mes billets sur ces livres, ici et ici). Même si j’ai recommandé la lecture de ces deux livres, j’ai nettement préféré celui-ci, beaucoup plus approfondi (et long!). Mais, rien n’est parfait. En effet, les 665 notes, surtout des références, mais aussi des compléments d’information, s’étendent sur 58 pages à la fin du livre.

One Comment leave one →
  1. 6 octobre 2020 16 h 49 min

    Excellente critique. Je viens de le commander sur la base de votre billet. Merci! François

    Aimé par 1 personne

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