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Bande de colons

14 décembre 2020

Bande de colonsAvec son livre Bande de colons – Une mauvaise conscience de classe, le philosophe Alain Deneault «révèle ici l’idiot utile, voire indispensable, de l’accaparement du territoire, une figure qui n’existe qu’en solidarité absolue avec la classe qui le domine, mais dont l’impuissance politique et économique l’autorise à s’identifier, lorsque opportun, au colonisé».

Introduction : Le Canada est né comme réserve de ressources pour la France et le Royaume-Uni. Les premiers colons provenant de ces pays s’y sont rendus pour exploiter ses ressources, pas pour fonder un nouveau pays. Même aujourd’hui, le Canada demeure un exportateur de matières premières. Plutôt que de diviser sa population en classes sociales habituelles, l’auteur propose d’analyser la société canadienne en la divisant en trois catégories, «le colonisateur, le colon et le colonisé».

Le colon travesti en colonisateur : La notion du colon «fait défaut à notre conscience en même temps qu’elle manque à la réflexion anticolonialiste sur le statut des peuples en colonie». Un.e colon.e n’est pas un colonisateur exploiteur ni un.e colonisé.e exploité.e, mais on fait rarement cette distinction même si les colon.es représentent la majorité de la population. Ces colon.es se sentent généralement du côté du colonisateur, mais n’en profitent pas vraiment, faisant de ces gens «les idiots utiles de la colonisation». L’auteur présente de nombreuses caractéristiques des colon.es qui les rendent étranger.ères dans leur pays, mais de façon différente selon les territoires colonisés (par exemple au Canada et en Afrique) et le type de présence des colon.es (de passage ou établi.es).

Le colonisé travesti en colon : À ses débuts, la Nouvelle-France était davantage un comptoir commercial qu’une législation territoriale. Ce commerce s’est fait au détriment des colonisé.es, aussi bien par leur exploitation dans les échanges commerciaux (entraînant en plus l’épuisement de certaines ressources, notamment animales) que par les maladies que les colon.es leur ont transmises, causant dans certains cas des épidémies qui ont affaibli considérablement des peuples entiers. Ces épidémies les ont en plus rendus vulnérables aux attaques de peuples rivaux, d’autant plus que ces rivalités étaient exacerbées par leur concurrence dans le commerce avec les Européen.nes. Et, quand les entreprises commerciales n’ont plus eu besoin des colonisé.es, on les a parqué.es dans des réserves (je simplifie), tout en continuant à les exploiter, en tentant cette fois de les assimiler, de les transformer en colon.es.

Le colon travesti en colonisé : Dès leur arrivée, les Français.es deviennent rapidement des colon.es, s’intégrant au mode de vie local influencé par celui des colonisé.es autochtones. D’ailleurs, les échanges culturels entre les colon.es français et les Autochtones étaient nombreux et les mariages fréquents. Le colonisateur n’aimait pas beaucoup cette promiscuité et cette influence, car elles atténuaient leur pouvoir sur les colon.es et sur les colonisé.es. L’auteur souligne que, pour garder le contrôle des colonies, le colonisateur fut encore plus brutal dans le reste de l’Amérique (esclavage, extermination, exécutions, lois racistes, etc.). Cela dit, ses méthodes furent aussi loin d’être douces au Canada.

Après la Conquête terminée en 1763, le colonisateur anglais a séparé les colon.es (ou Canadien.nes) des colonisé.es (ou Autochtones) dans une forme d’apartheid. Il a décrété les quelques droits qu’il a accordé aux colonisé.es, tout en accaparant leurs terres et en décidant de leur utilisation. Les colon.es canadien.nes durent renoncer au contrôle de la colonie et se bâtir une nouvelle identité, celle que certaines personnes ont définie comme colonisateur colonisé, alors que celle de colon existait déjà et convenait tout à fait. L’auteur présente ensuite les débats qui ont eu lieu à l’époque et ont encore lieu de nos jours sur la place des Canadien.nes dans le duo colonisateur-colonisé.es, et souligne l’absence du concept de colon dans ces débats, concept pourtant pertinent dans leur contexte d’intermédiaire entre le colonisateur et les colonisé.es. Mais, même dans leurs tentatives d’émancipation par l’indépendance, les Québécois.es sont demeuré.es des colon.es majoritairement satisfait.es de leur sort.

Le colonisateur travesti en colon : L’auteur montre que les colon.es ont toujours été présenté.es sous leur meilleur jour (par exemple «comme des pionniers vaillants et héroïques»), tant pour en attirer d’autres que pour camoufler leur exploitation et celles des colonisé.es. On ne disait rien sur leur vie difficile, les relations tendues avec les Autochtones et les conflits avec les autres puissances coloniales. Il en est de même dans les récits de leur établissement et de l’exploitation que les colon.es ont subie dans les siècles suivants. On présentait le Canada comme une terre de liberté alors qu’elle était bien plus souvent une terre d’exploitation par l’aristocratie, que ce soit en Gaspésie par Charles Robin et d’autres riches (dont l’auteur nous relate les «exploits»), en Acadie ou ailleurs au Québec et au Canada. Après le poisson (dont certaines espèces sont disparues ou en voie de l’être) et la fourrure (dont le commerce a aussi entraîné la disparition ou la raréfaction de bien des espèces), le bois et les produits miniers et pétroliers ont pris le relais comme ressources exploitées au profit des plus riches et d’autres pays.

Un colon sans colonisateur? : L’imaginaire des colon.es autonomes se répercute bien sûr dans la littérature, comme l’auteur le fait remarquer en se basant entre autres sur l’Île mystérieuse de Jules Verne. Plutôt que d’accepter le fait qu’ils et elles habitent ailleurs, les colon.es rebaptisent souvent les lieux de leur nouveau territoire de noms leur rappelant leur pays d’origine (comme on l’a fait en Amérique du Nord avec New York, la Nouvelle-France, la Beauce, etc.) et tentent de le recréer. Dans ces romans comme dans la réalité, les colon.es et le colonisateur n’ont aucun respect pour l’environnement, pour les espèces qu’on trouve dans la colonie ni pour les Autochtones qui l’habitent. Et leur vie n’a rien à voir avec celle racontée dans les romans, comme le montre bien l’auteur avec des exemples éloquents.

Un Congo de Léopold II réussi : L’auteur se penche sur le cas de la colonisation du Congo par les Belges sous Léopold II, basée en bonne partie sur la colonisation de Java par les Néerlandais et les Britanniques. Il compare la gestion chaotique du Congo avec celle bien huilée du Canada et d’autres colonies pour le bien du colonisateur et des entreprises qu’il soutenait et soutient encore.

L’Irvingnie, une colonie dans la colonie : Ce chapitre porte sur la mainmise de la société Irving sur l’économie et les politiques du Nouveau-Brunswick et des autres provinces maritimes (et même du Maine), société que les colon.es de l’endroit vénèrent, exemple flagrant de syndrome de Stockholm.

Histoire et mauvaise conscience de classe : L’auteur fait des liens entre la situation de classe des colon.es du Canada et leur engouement pour le hockey et pour l’émission Hockey Night in Canada. Il procède de la même façon en décrivant les inepties remplies de contradictions présentées dans le Musée canadien pour les droits de la personne de Winnipeg. Il conclut en montrant l’importance de se «donner une conscience de soi», même si cela peut être décourageant. On devient alors conscient de la propagande idéologique que tente de nous faire gober le régime canadien et de notre statut de colon.es. Or, les colon.es «jouent toujours un jeu ambigu, et c’est dans l’équivoque de ce rôle qu’ils trouvent encore à déjouer leur esprit pour déroger à un douloureux travail de conscience».

Démanteler le Canada : L’auteur ne nie pas que les colon.es ont su obtenir certains droits à la suite de luttes, dont des services publics, le droit de se syndiquer et d’autres. Mais pour que les colon.es s’émancipent vraiment, il faudrait qu’ils et elles obtiennent le démantèlement du Canada. Pour obtenir des institutions qui leur ressemblent, il faudrait fragmenter le Canada en régions dont les habitants partageraient un dénominateur commun, notamment culturel (je simplifie). L’auteur décrit plus en détail ce qui caractériserait ces régions et conclut que c’est la recherche de terrains d’entente entre les personnes qui s’adonneront à vivre dans ces régions qui permettra d’organiser à une échelle sensée une façon de vivre ensemble.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’avais quelques doutes en commençant ce livre, craignant les défauts de bien des livres à thèse, quand l’auteur met de côté les faits qui ne corroborent pas sa thèse. Mais, non, ici, la thèse tient très bien la route, même si elle est déroutante! Si le statut du colon de la population du Canada et du Québec semble adéquat en lisant le livre, il est plus difficile de se voir dans ce rôle, même s’il est pertinent ou peut-être justement pour ça! Chose certaine, ce livre nous fait réfléchir et remettre en question. Il se lit bien et l’auteur sait bien mettre en contexte les faits historiques en général connus pour appuyer sa thèse. Autre qualité, les notes sont en bas de page, essentiellement des références.

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  1. L’œil du maître |

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