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Les immigrant.es et le travail essentiel en Europe

17 décembre 2020

immigrant.es et le travail essentiel en EuropeLa contribution des immigrant.es au travail essentiel a fait l’objet de nombreux débats au Québec au cours des derniers mois. Si le gouvernement du Québec a accepté de régulariser le statut des demandeur.euses d’asile qui ont offert des soins directs aux patients durant la pandémie de COVID-19, il refuse toujours d’en faire autant pour ceux et celles qui ont accompli d’autres tâches essentielles dans le secteur de la santé, même si le gouvernement fédéral était prêt à régulariser leur statut, ou dans d’autres secteurs.

En fait, la contribution des immigrant.es au travail essentiel durant la pandémie est loin d’être un cas particulier au Québec et au Canada. C’est grâce à ce résumé paru sur le site VoxEU.org du Centre for Economic Policy Research (CEPR) le 9 décembre dernier que j’ai pris connaissance de l’étude intitulée COVID-19 and key workers: What role do migrants play in your region? (La COVID-19 et les travailleur.euses essentiel.les : Quel rôle jouent les immigrant.es dans votre région ?) que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a publié le 29 novembre dernier.

Introduction

La crise de la COVID-19 a fait ressortir l’importance vitale de secteurs comme la transformation alimentaire, le transport ou les soins de santé. On s’est aussi aperçu qu’une forte proportion des emplois souvent mal payés qu’on considère dorénavant comme essentiels sont occupés par des immigrant.es. Ces travailleur.euses essentiel.les ont été en première ligne pendant la pandémie et ont permis à l’économie de fonctionner malgré les mesures de confinement appliquées aux autres secteurs. Cette étude vise à évaluer la contribution des immigrant.es aux emplois essentiels dans les villes et régions de l’Union européenne (UE).

Méthode et données

Pour estimer l’importance de la présence des immigrant.es dans les emplois essentiels, il faut tout d’abord établir quel.les travailleur.euses sont essentiel.les en déterminant les professions associées à ces emplois. Les auteurs (Lukas Kleine-Rueschkamp et Cem Özgüzel) ont associé 45 professions (sur 181) aux emplois essentiels, en plus de toutes celles de la transformation alimentaire, du transport et des soins de santé. Malheureusement, l’étude ne fournit pas la liste de ces professions. Il faut ensuite trouver des données pour estimer la part des immigrant.es qui occupent les emplois dans ces professions, et ce pour chaque ville et région de l’UE. Pour aller plus loin, ils ont divisé ces professions en trois catégories, soit celles qui exigent des compétences faibles, moyennes et élevées. Pour cette étude, les immigrant.es sont les personnes nées dans un autre pays, peu importe la durée de leur présence dans leur pays actuel. Pour raffiner leur analyse, les auteurs ont en plus divisé ces immigrant.es en deux groupes, les personnes nées dans un autre pays de l’UE et celles qui sont nées ailleurs.

Part des immigrant.es selon les pays et les régions

Si en moyenne les immigrant.es occupent 14 % des emplois essentiels dans l’UE, cette proportion varie de 1 % ou moins dans quelques régions à plus de 40 % dans la région du lac Léman en Suisse (qui comprend entre autres Genève) et même à plus de 50 % à Bruxelles. Globalement, cette proportion correspond à la présence des immigrant.es sur le marché du travail.

Le graphique qui suit montre la proportion d’immigrant.es dans les emplois essentiels par pays, en distinguant les immigrant.es né.es dans un autre pays de l’UE (partie foncée des barres) des immigrant.es né.es ailleurs (partie pâle). On peut constater que cette proportion varie de moins de 2 % en Slovaquie et en Pologne (SK et PL dans le graphique; voir cette page pour la correspondance entre les codes utilisés et les pays) à 47 % au Luxembourg (LU). Les pays séparés à la droite du graphique sont ceux qui font partie de l’étude, mais ne sont pas membres de l’OCDE. En moyenne (voir la barre rouge), les immigrant.es né.es hors de l’UE occupent 9 % des emplois essentiels et les immigrant.es né.es dans un autre pays de l’UE 5 %.

immigrant.es et le travail essentiel en Europe_1

La proportion d’immigrant.es dans les emplois essentiels varie aussi selon les régions des pays, en moyenne de 13 points de pourcentage, mais de plus de 30 points au Royaume-Uni et plus de 40 en Belgique (voir le graphique 3 sur cette page). Les plus grandes proportions d’immigrant.es né.es hors de l’UE s’observent à Londres (30 % des emplois essentiels) et dans l’Île-de-France (qui comprend Paris, 20 %). À l’inverse, plus de 28 % des emplois essentiels sont occupés par des immigrant.es né.es dans l’UE au Luxembourg, dans la région du lac Léman et à Zurich. Les auteurs soulignent aussi que les immigrant.es occupent près de la moitié des postes de médecins à Londres et les deux tiers des postes d’infirmières, et les deux tiers des postes de médecins au Luxembourg (voir le graphique 4 sur cette page pour ces proportions dans d’autres grandes villes).

La proportion d’immigrant.es dans les emplois essentiels atteint 17,5 % dans les villes de plus de 50 000 personnes, 13 % dans les villes moins populeuses et 7 % dans les régions rurales. Ces proportions correspondent presque parfaitement à la présence des immigrant.es sur l’ensemble du marché du travail de ces types de régions.

Part des immigrant.es selon le niveau de compétence exigé dans les emplois essentiels

Le graphique qui suit montre que les immigrant.es occupent dans les villes de plus de 50 000 personnes environ 25 % des emplois essentiels exigeant des compétences faibles, 23 % de ceux exigeant des compétences moyennes et 14 % de ceux exigeant des compétences élevées. Ces parts diminuent aussi en fonction du niveau de compétence dans les villes moins populeuses (17 %, 17 % et 9 %) et dans les régions rurales (9 %, 7 % et 6 %).

immigrant.es et le travail essentiel en Europe_2

On peut aussi y constater que les immigrant.es né.es hors de l’UE occupent davantage des emplois exigeant peu de compétences. Dans les grandes villes, ces personnes occupent 20 % des emplois essentiels exigeant des compétences faibles, 15 % de ceux exigeant des compétences moyennes et 9 % de ceux exigeant des compétences élevées. Dans les villes moins populeuses, ces parts sont de 11 %, 9 % et 5 % et dans les régions rurales de 4 %, 4 % et 3 %. La situation est différente pour les immigrant.es né.es dans un autre pays de l’UE, alors qu’on peut constater que ces personnes sont plus concentrées dans les emplois essentiels exigeant des compétences moyennes. Elles occupent en effet dans les grandes villes 5 % des emplois essentiels exigeant de faibles compétences, 8 % de ceux exigeant des compétences moyennes et 5 % de ceux exigeant des compétences élevées. Ces parts sont de 5 %, 8 % et 4 % dans les villes moins populeuses et de 4 %, 4 % et 3 % dans les régions rurales. Dans tous les cas, les immigrant.es occupent proportionnellement moins d’emplois essentiels exigeant des compétences élevées.

Les auteurs soulignent que les compétences analysées dans ce document sont celles qui sont exigées et non celles des immigrant.es, qui doivent très souvent travailler dans des emplois qui exigent moins de compétences qu’ils et elles en ont, et cela encore plus souvent chez les immigrant.es né.es hors de l’UE. D’ailleurs, ils précisent que le niveau de compétences des immigrant.es, peu importe leur lieu de naissance, est tout à fait comparable à celui des non-immigrant.es (les natif.ives).

Part des immigrant.es dans trois industries essentielles

La part des immigrant.es dans les emplois essentiels est semblable à la moyenne (17,5 % dans les grandes villes, 13 % dans les villes moins populeuses et 7 % dans les régions rurales) dans la santé (18 %, 13 % et 7 %) et dans la transformation alimentaire (18 %, 12 % et 7 %), mais un peu plus élevée dans le transport (21 %, 15 % et 7 %), sûrement parce qu’on y trouve plus d’emplois exigeant des compétences faibles (voir le graphique 8 sur cette page). De façon contre-intuitive, la proportion des immigrant.es dans des postes de médecins est supérieure à leur part moyenne, soit 23 % dans les grandes villes, 21 % dans les villes moins populeuses et 23 % dans les régions rurales. Cette proportion est juste un peu plus élevée que la moyenne chez les infirmières (19 %, 14 % et 7 %), mais nettement plus parmi le personnel médical moins spécialisé (27 %, 16 % et 9 %), tous des postes névralgiques au cours d’une pandémie comme celle de la COVID-19. Les auteurs ajoutent que les immigrant.es sont aussi plus présent.es que la moyenne (14 %) chez les nettoyeur.euses (le tiers des postes), personnes dont les fonctions sont elles aussi essentielles et qui sont fortement exposées à la maladie au cours de la pandémie (il faudrait le répéter à François Legault!).

Conclusion

Les données présentées dans cette étude ne montrent pas seulement «le rôle essentiel que les travailleur,euses immigrant.es ont joué et jouent encore dans l’accomplissement des fonctions de base dans les économies européennes, mais montrent également que les immigrant.es peu ou très instruits sont indispensables pour les services essentiels au sein des sociétés européennes», alors que les pays cherchent uniquement des immigrant.es possédant des compétences élevées. Cette crise a aussi fait ressortir l’importance des emplois qui exigent peu de compétences, emplois souvent vacants en raison des salaires peu élevés qui y sont offerts, de leurs conditions de travail souvent pénibles et du manque de respect envers les personnes qui les occupent. Les auteurs concluent que l’immigration ne peut et ne doit pas être considérée comme la seule solution à ce manque de main-dœuvre, mais aussi et surtout l’amélioration des salaires et des conditions de travail de ces emplois.

Et alors…

Je fais mienne la conclusion des auteurs. J’ajouterai qu’il faudra s’assurer que la nouvelle reconnaissance des personnes qui occupent des emplois actuellement dits essentiels ne se traduise pas seulement par des remerciements et qu’elle perdure après la crise. Dans le contexte que nous vivons au Québec, j’aurais aimé que l’étude se penche sur la situation des résident.es non permanent.es (dont les demandeur.euses d’asile), mais il faut comprendre qu’il n’y a pas de données fiables sur le sujet. Cette étude montre au moins que l’apport des immigrant.es est essentiel, que ce soit lors de périodes de crises ou lors de périodes plus tranquilles.

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