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Le salaire minimum à 13,50 $

23 décembre 2020

salaire minimum à 13,10 $C’est immanquable. À chaque augmentation du salaire minimum, les médias publient les réactions de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), même si celle-ci répète toujours le même message : qu’on parle d’une hausse à 15,00 $ ou qu’il augmente de 0,75 $ (voir ce billet), de 0,60 $ (voir cet autre billet) ou de 0,40 $ comme Jean Boulet, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, vient de l’annoncer, c’est toujours trop et le moment est toujours mal choisi! Elle suggère, comme chaque année, que le gouvernement prenne en charge ces hausses en augmentant plutôt «le montant personnel de base, les primes au travail ou les crédits d’impôt ciblés». Bref, que la hausse du salaire minimum soit de 6,7 %, de 4,8 % ou de 3,05 % comme cette année, elle représenterait dans tous les cas une charge trop élevée pour les pauvres employeurs selon la FCEI et ça devrait être l’ensemble des Québécois.es qui devraient payer pour offrir un revenu décent aux travailleur.euses à bas salaire. Cet argument, aussi mauvais soit-il, nous permet de nous poser la bonne question : de combien les revenus d’une entreprise doivent-ils augmenter pour compenser la hausse de 3,05 % du salaire minimum?

Analyse d’impact réglementaire

Quand le gouvernement annonce une hausse du salaire minimum, le Secrétariat du travail du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale produit un document intitulé Analyse d’impact réglementaire – Révision du taux général du salaire minimum. Même si les médias n’en parlent presque jamais, c’est dans ce document qu’on trouve les motifs de la hausse adoptée. Il contient aussi de nombreuses données difficilement accessibles ailleurs. Comme je l’ai fait lors des trois hausses du salaire minimum précédentes, je vais utiliser ces données pour aborder différents aspects de la hausse du salaire minimum et pour répondre aux questions que j’ai posées en amorce.

Ce document est précieux. Mais, il faut toujours avoir en tête en le lisant qu’il s’agit d’un document promotionnel, non exempt de comparaisons complaisantes, voire trompeuses. La situation est plus complexe cette année, en raison de l’impactsalaire minimum à 13,10 $_1 de la COVID-19 et des mesures prises pour la combattre sur les données présentées. Par exemple, le graphique ci-contre montre que le ministère des Finances prévoit une hausse de seulement 0,14 % du salaire horaire moyen (SHM dans le graphique) entre les années allant de mai 2020 à avril 2021 à mai 2021 à avril 2022, soit la période où le salaire minimum de 13,50 $ sera en vigueur. On peut lire dans le document que cette faible hausse est due à la forte augmentation du SHM cette année, en raison de la baisse du nombre d’emplois à bas salaire durant la crise. Cela est exact. En effet, le SHM des employé,es payé.es à l’heure a augmenté en moyenne de 7,1 % entre les mois de mars à octobre 2019 et les mois correspondants de 2020, selon les données du tableau 14-10-0205-01 provenant de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH). Cela dit, il est trompeur de dire, comme le font les auteur.es de ce document, que la hausse du salaire minimum (SM) «représenterait également une progression salariale plus importante de 2,91 points de pourcentage pour les travailleuses et travailleurs rémunéré.es à ce taux comparativement à l’ensemble des salariés au Québec», sans préciser que ce fut l’inverse cette année (hausse de 4,8 % du SM et de plus de 7 % du SHM).

À l’inverse, on pourrait dire que la hausse du SM de 3,05 % sera inférieure de 2,1 points de pourcentage à la hausse prévue de 5,15 % du PIB par habitant (PIB/HAB, dans le graphique). Encore là, ce graphique minimise cette hausse, car il s’agit d’une hausse dite réelle, c’est-à-dire en retirant l’effet de l’inflation estimée par le déflateur du PIB, alors que la hausse du SM est présentée en dollars courants, et non en dollars constants. Pour fins de comparaison, le graphique nous montre que l’inflation estimée selon l’indice des prix à la consommation (IPC) serait de 1,81 %, ce qui retrancherait 60 % de la hausse du SM. Cela dit, il faut tenir compte du fait que les hausses prévues du PIB réel et du PIB par habitant présentées dans ce graphique sont élevées en raison de leur baisse de cette année (baisse prévue de 6,0 % du PIB réel en 2020). Bref, les auteur.es auraient pu nous épargner cette phrase trompeuse.

Quelques caractéristiques comparées des salarié.es au salaire minimum

salaire minimum à 13,10 $_2Le tableau ci-contre a été construit à partir des données publiées aux tableaux 1 et 4 du document d’analyse d’impact. La première ligne nous apprend qu’il y avait entre mai 2019 et avril 2020 en moyenne 235 800 personnes au salaire minimum (SM), représentant 6,4 % de l’emploi salarié total. En fait, ce nombre est un peu surestimé, car il s’agit du nombre de personnes qui recevaient un salaire horaire de 13,10 $ ou moins entre mai 2019 et avril 2020, alors que le SM était en fait de 12,50 $ au cours des mois retenus. Ce tableau nous apprend aussi que :

  • les femmes représentaient 57,2 % des personnes touchant 13,10 $ ou moins, mais 48,7 % de celles gagnant un salaire plus élevé;
  • près de 65 % des personnes touchant 13,10 $ ou moins travaillaient dans le commerce de détail (42,8 %) et dans l’hébergement et la restauration (21,9 %), proportion environ 4 fois plus élevée que chez les autres salarié.es (11,3 % et 5,3 %);
  • malgré cette forte concentration, les personnes touchant 13,10 $ ou moins ne représentaient que 22,0 % de la main-d’œuvre de l’hébergement et de la restauration, et que 20,5 % de celle du commerce de détail;
  • les personnes touchant 13,10 $ ou moins ne représentaient que 2,4 % de la main-d’œuvre du secteur secondaire (formé principalement des secteurs de la construction et de la fabrication).

Par ailleurs, ce tableau de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) nous indique que, en moyenne, 61,0 % des personnes touchant le SM (162 400 sur 266 100) travaillaient à temps partiel en 2019, c’est-à-dire moins de 30 heures par semaine, proportion près de quatre fois plus élevée que chez les autres travailleur.euses (16,1 %), selon le tableau 14-10-0327-01 de Statistique Canada. Ce constat rend peu pertinents les calculs de l’analyse d’impact qui compare dans ce tableau le revenu annuel de personnes touchant le SM au seuil de faible revenu selon la mesure du panier de consommation (MPC) en se basant sur des semaines de travail de 32 et de 40 heures (et un travail à l’année), ce qui n’est le cas que d’une minorité de ces personnes.

D’autres données à la page 8 du document nous montrent que, toujours entre mai 2019 et avril 2020, il y avait 287 000 personnes qui recevaient un salaire horaire de moins de 13,50 $ (dont 1200 qui avaient un salaire égal à 13,50 $), soit 7,7 % des salarié.es. Cette donnée explique que le ministre ait déclaré lors de l’annonce de la hausse du SM que «la hausse de 0,40 $ l’heure va aider 287 000 Québécois, dont 164 700 femmes» (il s’agit en fait de 164 600 femmes, mais ne chipotons pas…). En fait, comme la hausse du SM ne se produira qu’en mai prochain et que cette donnée est une moyenne de la situation observée entre un et deux ans avant cette date, alors que le SM n’était que de 12,50 $, il est plus que probable qu’il y aura moins de 287 000 personnes qui profiteront directement de la hausse à 13,50 $ en mai prochain. Par contre, il faut tenir compte des personnes gagnant déjà 13,50 $ de l’heure ou un peu plus qui obtiendront des hausses salariales pour conserver un certain écart salarial avec les personnes touchant le SM. Le document ne fournit malheureusement pas d’estimation sur l’ampleur de cet effet indirect (ou effet d’émulation).

Hausse des revenus nécessaire

Le tableau qui suit, tiré de celui de la page 15 du document, permet entre autres d’évaluer l’importance relative de la masse salariale versée aux personnes qui travaillent au SM par rapport à la masse salariale versée à l’ensemble des salariés.

salaire minimum à 13,10 $_3

Ce tableau nous montre dans la partie du haut le nombre moyen de personnes salariées au Québec de mai 2019 à avril 2020, le nombre total d’heures qu’elles ont travaillé et la masse salariale qu’elles ont reçue (y compris «les retenues et les cotisations payées par les employeurs», ce qui augmente la masse salariale de 15,1 % en moyenne). La partie du centre présente les mêmes données, mais pour les personnes touchant le SM (en fait ayant reçu un salaire horaire de 13,10 $ ou moins entre mai 2019 et avril 2020, alors que le SM était de 12,50 $). Enfin, la troisième partie, que j’ai ajoutée au tableau du document, indique le pourcentage des salarié.es, des heures travaillées et de la masse salariale des personnes touchant le SM par rapport aux mêmes données pour l’ensemble des salarié.es. Les colonnes présentent ces données pour l’ensemble des industries, pour les trois grands secteurs de l’économie (primaire, secondaire et des services) et pour les deux industries où on trouve proportionnellement le plus de salarié.es touchant le SM, soit le commerce de détail et l’hébergement et la restauration. Je souligne que j’ai noté qu’il y a une erreur dans ce tableau dans les heures travaillées soit dans le secteur primaire, le secondaire ou le tertiaire, car le total des heures de ces secteurs ne correspond pas au total de 273.1 millions d’heures (cela donne 268,0 millions d’heures), mais cela ne change rien à mon analyse.

Ce tableau permet de constater que si, entre mai 2019 et avril 2020, les personnes touchant un salaire horaire de 13,10 $ ou moins occupaient 6,4 % des emplois salariés, leurs heures travaillées ne représentaient que 4,7 % du total et les salaires qu’elles recevaient seulement 1,9 % de la masse salariale totale, soit 3,3 fois moins que leur part des emplois salariés. Cette donnée est importante, car elle montre à quel point il est absurde de penser qu’une hausse de 3,05 % (ou même de 6,7 %) de sommes qui ne représentent que 1,9 % de la masse salariale puisse avoir un effet majeur sur le marché du travail et sur les finances des entreprises. Cette hausse représente en effet directement seulement 0,058 % de la masse salariale globale (3,05 % x 1,9 % = 0,058 %). Même en doublant ce coût pour tenir compte de la hausse salariale des personnes gagnant un salaire horaire entre 13,10 $ et 13,50 $ et de la hausse indirecte qui serait accordée aux personnes gagnant un peu plus de 13,50 $ pour que leur salaire conserve un certain écart avec le SM, cette hausse ne s’élèverait qu’à 0,116 % de la masse salariale globale. D’ailleurs, on peut lire à la page 14 du document que «L’augmentation de la masse salariale au SM selon la hausse de 0,40 $ l’heure serait de 61,5 M$, soit 0,04 % de l’ensemble de la masse salariale brute au Québec», un peu moins que mon évaluation de 0,58 %.

Pour les deux secteurs où on trouve proportionnellement le plus de personnes touchant le SM, soit le commerce de détail (21 % de la main-d’œuvre) et l’hébergement et la restauration (22 %), les auteur.es estiment (à la même page) que la hausse du SM augmentera leur masse salariale de respectivement 0,20 % et 0,24 %. En tenant compte des effets indirects, on peut estimer que ces deux hausses seraient d’au plus 0,4 % et de 0,48 %.

En plus, la masse salariale n’est qu’un des postes de dépenses des entreprises. Pour répondre à mes questions (surtout de combien les revenus d’une entreprise doivent-ils augmenter pour compenser la hausse de 3,05 % du salaire minimum?), il faut en plus savoir quel pourcentage représente la masse salariale des entreprises sur leurs ventes totales.

Pour le savoir, j’ai utilisé les données des tableaux 33-10-0006-01 (ensemble du secteur des entreprises), 33-10-0102-01 (hébergement), 21-10-0171-01 (restauration) et 20-10-0066-01 (commerce de détail) de Statistique Canada. Ces données m’ont permis de calculer que la masse salariale (y compris les avantages sociaux) représentait au Canada en moyenne pour 2014 à 2018 environ 18,0 % des ventes dans l’ensemble des entreprises, et pour le Québec, environ 11,8 % dans le commerce de détail et 32,1 % dans l’hébergement et la restauration.

Compte tenu des effets direct et indirect de la hausse du salaire minimum de 3,05 % sur la masse salariale totale et de la part de la masse salariale sur les ventes, on peut donc estimer que la croissance des ventes (ou des prix) nécessaire pour la compenser est de :

  • effet direct sur les ventes pour l’ensemble des entreprises : 0,058 % (effet sur la masse salariale) x 18,0 % (part de la masse salariale sur les ventes) = 0,010 % (et 0,007 %, si j’avais utilisé l’estimation de 0,04 % du document d’impact);
  • effets direct et indirect sur les ventes pour l’ensemble des entreprises : 0,116 % x 18,0 % = 0,021 %;
  • effet direct sur les ventes pour le commerce de détail : 0,20 % x 11,8 % = 0,024 %;
  • effets direct et indirect sur les ventes pour le commerce de détail : 0,40 % x 11,8 % = 0,047 %;
  • effet direct sur les ventes pour l’hébergement et la restauration : 0,24 % x 32,1 % = 0,077 %;
  • effets direct et indirect sur les ventes pour l’hébergement et la restauration : 0,48 % x 32.1 % = 0,154 %.

On peut donc conclure que, plutôt que de nécessiter une hausse des ventes de 3,05 %, cette hausse pour l’ensemble des entreprises devra plutôt se situer entre 0,010 % (effet direct) et 0,021 % (effets direct et indirect) pour compenser les effets de la hausse du SM de 3,05 %, soit entre 146 et 292 fois moins que cette hausse! Ce calcul permet aussi d’estimer l’effet sur l’inflation, ce qui est pertinent, car bien des adversaires de la hausse du SM prétendent que cette hausse est inutile, car elle serait absorbée par l’inflation qu’elle générerait. Or, l’inflation générée par la hausse du SM de 3,05 % sera, si les employeurs la compensent entièrement en haussant leurs prix (et non pas en baissant leur propre salaire, comme l’a déjà dit le vice-président de la FCEI), entre 0,010 % et 0,021 %. Aussi bien dire qu’elle sera presque nulle!

Pour les deux secteurs où on retrouve le plus de personnes touchant le SM, la hausse des ventes (ou des prix) nécessaire pour compenser la hausse du SM de 3,05 % varierait entre 0,24 % et 0,154 %, soit entre 20 et 129 fois moins que celle du SM. Et, notons que si cet effet est plus élevé que la moyenne dans ces deux industries, c’est qu’il y a des industries où cet effet est encore moindre que la fourchette moyenne de 0,010 % à 0,021 %! On peut finalement ajouter que, même si le gouvernement n’avait pas adopté une hausse du SM, les employeurs auraient sûrement augmenté les salaires des personnes touchant le SM d’entre de 1 ou 2 %, et peut-être plus en raison des difficultés de recrutement dans ces emplois. En tenant compte de ce facteur, on peut conclure que l’effet spécifique sur les prix de la hausse du SM sera en fait bien plus faible que mes calculs l’estiment, et qu’il ne sera pas nécessaire que les employeurs rognent sur les profits de leur entreprise ou travaillent de nombreuses heures sans rémunération pour y faire face. J’ajouterai finalement que les pertes de revenus des employeurs durant la crise de COVID-19 n’ont rien à voir avec les salaires qu’ils versent à leurs travailleur.euses et que bien des employeurs moins touchés par la crise ont même offert des primes à leurs employé.es au SM en continuant de faire des profits élevés.

Et alors…

Ce billet a permis de déconstruire à nouveau quelques-uns des mythes le plus souvent entretenus par les adversaires des hausses du salaire minimum. Année après année, ils et elles reviennent avec les mêmes épouvantails : cette hausse nuirait aux personnes qu’elle est censée aider en entraînant des baisses d’emplois (effet qui ne s’observe pas depuis longtemps), l’emploi diminuerait pour les jeunes et la hausse les ferait décrocher davantage de l’école (bizarre de logique qui prétend que la baisse de l’emploi chez les jeunes en inciterait davantage à décrocher pour occuper des emplois qu’on prévoit moins nombreux…), cette hausse créerait une forte inflation qui annulerait les avantages de l’augmentation de leurs salaires, etc. Malgré certaines incertitudes dans mes calculs (surtout sur l’effet d’émulation), l’écart entre les affirmations des adversaires de la hausse du salaire minimum et les résultats de mes calculs (et de ceux du Secrétariat du travail) ne laissent aucun doute sur la fausseté de ces affirmations.

Malgré la qualité de certaines de leurs analyses, les auteur.es du document reviennent malgré tout avec la supposée nécessité que le salaire minimum ne dépasse pas un certain niveau du salaire moyen, soit 47 % il y a quelques années et maintenant 50 %. Le document montre pourtant que rien de négatif ne s’est passé en rehaussant ce ratio. Maintenant que ce ratio a atteint 50 %, on peut craindre que les prochaines hausses du salaire minimum soient minimes. Déjà cette année, il est décevant de voir une hausse de seulement 3,05 %, après des hausses de 6,7 %, de 4,8 % lors des deux années précédentes. Si rien ne s’est passé de mal (mais beaucoup de bonnes choses) en faisant passer le ratio de 47 % à 50 %, pourquoi ne pas le faire passer à 52 %, puis à 55 % ou plus? En effet, le document montre bien que ce ratio a atteint plus de 55 % dans trois provinces canadiennes, dont l’Ontario, et 53 % dans une autre (en Colombie-Britannique), sans que les désastres annoncés par les opposant.es aux hausses du salaire minimum se produisent (voir ce billet et ce texte de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques, l’IRIS). Et, à 56 %, on l’aurait, le salaire minimum à 15,00 $!

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