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Une arme blanche

28 décembre 2020

arme blancheAvec son livre Une arme blanche – La mort de George Floyd et les usages de l’histoire dans le discours néoconservateur, Jean-Pierre Le Glaunec, professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke, «déboulonne le discours conservateur des chroniques floydiennes de Christian Rioux. Il pose surtout cette question, décisive en démocratie : jusqu’où est-il permis de tordre les faits historiques afin d’honorer nos convictions politiques?».

Avant-propos : Le 25 mai 2020, «George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans originaire de Caroline du Nord, meurt sous le poids d’un policier blanc». Les débats sur ce décès, au début concentrés aux États-Unis, se déplacent par la suite au Québec et portent entre autres sur le racisme systémique. Christian Rioux, correspondant du Devoir à Paris, publie le 5 juin la première d’une série de six chroniques qui «ont polarisé le débat, tant par leurs thèses que par leur ton polémique», suscitant des réactions indignées, notamment de la part d’un «collectif d’une cinquantaine de personnalités d’origine haïtienne». «Ce livre est une tentative de réponse aux chroniques floydiennes de Christian Rioux et en particulier à la première», et à celles d’autres chroniqueur.euses conservateur.trices qui ont exploité cette mort pour mettre de l’avant leurs critiques habituelles contre le politiquement correct, les gauchistes, le multiculturalisme et d’autres thèmes du genre.

J’étais un raciste ordinaire : L’auteur présente l’évolution de ses positions sociales et politiques, loin des extrêmes des gauchistes caricaturé.es par Christian Rioux dans ses chroniques. En France, il a déjà appuyé le Front national raciste de Jean-Marie Le Pen. Son parcours est donc un peu l’inverse de celui de Christian Rioux, qui a déjà milité au sein du groupe marxiste-léniniste En lutte!. Ce sont ses études en histoire qui lui ont fait réaliser que son racisme reposait sur des mensonges, et c’est justement les armes de son métier d’historien qu’il compte utiliser pour «répondre au mensonge, à la haine ordinaire et à la duperie» des chroniques de Christian Rioux.

Le Christian Rioux du vendredi : L’auteur distingue les chroniques du vendredi de Christian Rioux de ses articles deux fois plus nombreux publiés en tant que correspondant à Paris. Il devient «une des figures établies du conservatisme au Québec» dans ces chroniques se situant «entre les lignes éditoriales de la droite française et du conservatisme nord-américain». L’auteur aborde ensuite les inexactitudes colportées par Christian Rioux dans l’histoire des luttes noires états-uniennes et l’intérêt de Christian Rioux pour les écrits historiques qu’il déforme trop souvent pour appuyer ses objectifs propagandistes.

Le prétexte George Floyd : «George Floyd n’était qu’un prétexte pour Christian Rioux» pour s’en prendre aux «ennemis archétypaux du néoconservatisme et du populisme de droite : les multiculturalistes et autres antiracistes» et pour se présenter comme «la vraie victime souffrant sous le joug du «politiquement correct» et de la «bien-pensance»». L’auteur décortique ensuite ses chroniques pour illustrer cette posture de M. Rioux et pour souligner ses raccourcis avec les faits et la sélection idéologique de ses sources (qu’il ne critique jamais, même si certaines ont été démontrées fausses). Il aborde ensuite :

  • les insultes de M. Rioux envers les personnes qui ne pensent pas comme lui;
  • le niveau particulier du racisme aux États-Unis, surtout envers les Noir.es, phénomène aussi bien historique qu’actuel;
  • le mythe de l’esclavage bienveillant ;
  • les révoltes d’esclaves aux États-Unis.

L’«esprit des Lumières» : L’auteur souligne le caractère sinueux des propos de Christian Rioux sur le racisme aux États-Unis selon ce qu’il veut démontrer, invoquant d’un côté «l’universalité de la pratique esclavagiste dans l’histoire» et affirmant de l’autre que «la division du monde entre Noir.es et Blanc.hes» serait propre au peuple des États-Unis et presque absente en France et au Québec, sauf en de rares moments montés en épingle par les antiracistes. L’auteur montre que ces moments ne sont en fait pas rares du tout, surtout pour la France colonialiste, qui est notamment la seule nation à avoir rétabli l’esclavage après l’avoir aboli. Il aborde ensuite :

  • le détournement de la mort de George Floyd par M. Rioux pour reprendre ses griefs habituels, notamment sur l’utilisation de l’anglais sur les pancartes des manifestant.es antiracistes à Montréal;
  • la dénonciation par M. Rioux de l’appropriation de leur identité noire par les Haïtien.nes de Montréal qui seraient en fait issu.es d’une nation francophone (!);
  • les jérémiades de Christian Rioux, notamment sur un supposé «racisme inversé»;
  • des données sur le racisme en France.

Le détour par les banlieues françaises ou l’histoire d’un trou de mémoire : Christian Rioux s’adresse à un «lecteur modèle» qui «aime lire l’Internationale conservatrice à laquelle appartient le chroniqueur du Devoir à Paris, car il souhaite avoir bonne conscience et être rassuré», et qui «est prêt à cautionner, ce faisant, une panoplie de demi-vérités et de mythes visant à réécrire l’histoire». L’auteur souligne d’autres contradictions, alors que M. Rioux dit une chose et son contraire selon ce qu’il veut démontrer, et qu’il se répète continuellement, avec des phrases presque identiques. Il aborde ensuite :

  • ses préjugés et ses outrances verbales, notamment sur la langue parlée par les immigrant.es et leur supposée non-compréhension des chansons qu’ils et elles chantent en anglais;
  • ses chroniques plus ouvertes aux immigrant.es et aux opprimé.es dans les années 1990 et 2000;
  • la victimisation des Blanc.hes;
  • ses croisades (dans le sens de «tentatives pour créer un mouvement d’opinion dans une lutte»);
  • de nombreux exemples de son virage idéologique vers le début des années 2010 et surtout depuis 2013 (année du dépôt de la charte des valeurs du PQ).

Conclusion : Les six chroniques floydiennes de Christian Rioux parues dans Le Devoir du 5 juin au 17 juillet 2020 sont au bout du compte une déclaration de guerre contre ses «ennemi.es» idéologiques. Il rejoint ainsi de trop nombreux.euses chroniqueur.euses néoconservateur.trices et populistes de droite de France et du Québec qui «ont instrumentalisé la mort de George Floyd pour mieux transmettre leur idéologie et pour mener la guerre qui est la leur». L’auteur considère que le concept de la haine de l’autre, celle qui a mené à la mort de Floyd au bout de huit minutes et quarante-six secondes d’asphyxie, est bien plus dangereux pour la cohésion sociale qu’une mythique haine de soi déplorée et dénoncée par ces chroniqueur.euses. Il conclut en se demandant «quel regard le Christian Rioux d’aujourd’hui porte sur le Christian Rioux d’avant sa croisade contre les antiracistes», celui qui «dénonçait, justement, la haine de l’autre».

Post-scriptum : Dans ce post-scriptum, l’auteur tend la main à Christian Rioux.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Cet essai m’a permis de mettre le doigt sur ce qui me dérange le plus des chroniques de Christian Rioux. En soulignant de façon experte et précise les erreurs, les contradictions et les virages de ce chroniqueur, l’auteur montre que ce n’est pas seulement en raison de l’idéologie qui transpire de ses textes qu’ils nous répugnent, mais aussi et surtout en raison des inexactitudes, des sophismes, des faussetés et des demi-vérités qui y sont légion. En me procurant ce livre, je pensais aux Mélancolies identitaires de Mark Fortier, qui porte sur les écrits de Matthieu Bock-Côté (voir ce billet). Mais, ces deux livres sont bien différents (même si tous deux recommandables). Ce dernier se sert des sujets abordés par son objet d’étude pour nous faire part de sa vision sur ces sujets (et sur d’autres), alors que celui de Jean-Pierre Le Glaunec décortique à fond le contenu des chroniques de Christian Rioux pour faire ressortir ses erreurs, surtout sur le plan historique. En plus, ce livre n’est pas bien long à lire (144 pages selon l’éditeur et moins de 100 dans sa version électronique). Seul bémol, les 199 notes, surtout des références, mais aussi des compléments d’information, sont à la fin du livre. Comme je l’ai lu dans sa version électronique, cela n’a pas nui au plaisir de la lecture et n’a pas exigé pas d’utiliser deux signets!

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