Aller au contenu principal

Amartya Sen, ses influences, la justice et l’économie du bien-être

1 janvier 2021

économie du bien-êtreJ’ai mis de côté il y a quelques mois un document sur un échange entre trois économistes, Amartya Sen, Angus Deaton et Tim Besley, dont les deux premiers sont parmi les rares lauréats de gauche (ou de centre gauche) du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Ce document est intitulé Economics with a Moral Compass? Welfare Economics: Past, Present, and Future (L’économie avec une boussole morale? L’économie du bien-être – passé, présent et futur) et porte essentiellement sur la carrière d’Amartya Sen. La vidéo de cet échange est accessible sur Internet (1 h 50).

Les influences d’Amartya Sen : Amartya Sen a été attiré par la théorie du choix social en lisant le livre Social Choice and Individual Values (Le choix social et les valeurs individuelles) de Kenneth Arrow qu’un libraire lui avait prêté pendant une journée. Il a surtout été impressionné par la démonstration d’Arrow de son théorème d’impossibilité. Ce livre est avec American Capitalism de John Kenneth Galbraith et les écrits de Karl Marx et d’Adam Smith celui qui l’a le plus influencé. En fait, ce qu’il a appris de ces quatre auteurs se complète, car la combinaison de leurs analyses permet d’envisager de réduire les inégalités en tenant compte des besoins (Marx), du travail (les quatre) et des intérêts de tous les membres d’une société (Arrow), et en s’assurant d’un équilibre entre les pouvoirs et les contre-pouvoirs (Galbraith). Il espérait, alors qu’il avait 17 ans en 1953, mettre en pratique ces analyses pour le mieux-être de son pays, l’Inde, indépendante depuis peu.

Étudiant ensuite à l’université de Cambridge en Angleterre, il a reçu peu d’encouragements à poursuivre dans cette voie, sauf de la part de deux professeurs à tendance marxiste (Maurice Dobb et Piero Sraffa, un proche d’Antonio Gramsci), ce qui l’a étonné, car les marxistes n’ont pas l’habitude d’être attirés par l’économie du bien-être. Mais, Sraffa avait des discussions au sujet de la liberté avec Gramsci et les deux étaient en désaccord, Gramsci ne la trouvant pas nécessaire et Sraffa la considérant comme essentielle, tout comme Amartya Sen.

Il a par contre eu des conflits avec sa directrice de thèse, Joan Robinson, que bien des économistes considèrent comme victime de sexisme, car elle méritait d’être la première femme à recevoir le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Elle n’approuvait pas ses choix de recherche, les trouvant indignes de son talent et extérieurs à la discipline économique. À l’inverse, il n’aimait pas plus les domaines de recherche de sa directrice (dont l’accumulation de capital), ce qui l’a choquée. Elle accordait beaucoup d’importance à la croissance qui permettrait d’offrir des services publics de qualité, discours rendu de nos jours tout à fait orthodoxe, mais que Sen considère comme une des plus grandes erreurs en économie du développement (ce avec quoi je suis tout à fait d’accord; voir par exemple ce billet), car ce sont les services publics qui sont essentiels à la croissance (et au bien-être d’une population), pas l’inverse.

Malgré ces désaccords, Sen se considère très chanceux d’avoir pu être entouré de professeurs de très haut niveau. Il mentionne aussi Arthur Cecil Pigou qui était encore à Cambridge lors de ses études (mais n’enseignait plus) et qui était une icône de l’économie du bien-être et un précurseur de l’économie environnementale, notamment pour l’utilisation de l’écofiscalité (on parle d’ailleurs des taxes pigouviennes).

Il aborde ensuite la grande influence qu’a eu sur lui la famine du Bengale en 1943, au cours de laquelle de deux à quatre millions de personnes sont mortes, alors qu’elle aurait pu être évitée, comme il l’a montré dans un livre célèbre sur le sujet qu’il a écrit en 1981. Il raconte d’ailleurs ces événements avec encore aujourd’hui beaucoup de colère, puis explique la situation politique en Inde à l’époque, uniquement centrée sur le maintien au pouvoir de la famille régnante au détriment des plus pauvres.

S’il ne s’est jamais intéressé à l’économétrie, Sen a utilisé fréquemment des méthodes mathématiques notamment dans ses travaux en théorie du choix social, qu’il considère théoriques plutôt qu’empiriques, d’où l’inutilité pour ses travaux de l’économétrie, qu’il avoue n’avoir jamais maîtrisée par manque d’intérêt. À ce sujet, il rejoint la vision de l’économétrie de John Maynard Keynes, qu’il jugeait sévèrement, parce qu’il est impossible de mettre en équations tous les facteurs qui peuvent influencer l’économie, et que l’importance de ces facteurs peut varier selon les situations. En fait, on pourrait ajouter Keynes aux quatre autres économistes mentionnés plus tôt qui ont le plus influencé Sen. Ironiquement, Keynes a déjà dirigé une revue portant sur l’économétrie et Sen a été président de l’Econometric Society (qui porte aussi sur l’utilisation des mathématiques en économie, précise-t-il)…

L’idée de justice : À la demande d’Angus Deaton, Amartya Sen raconte ce qui l’a amené à écrire son livre le plus connu (que j’ai lu et que je recommande), L’idée de justice (pour son contenu, on peut consulter cette page de Wikipédia), paru en anglais en 2010. Pour ce livre, il dit avoir surtout bénéficié de l’influence d’Adam Smith, de Kenneth Arrow et bien sûr de John Rawls (Sen a d’ailleurs dédié ce livre à sa mémoire). D’Adam Smith, car c’est en le lisant qu’il s’est intéressé aux problèmes humains, à améliorer les possibilités des personnes de faire ce qu’elles aiment faire (ce qui correspond assez bien avec l’approche des capabilités sur laquelle il a travaillé intensément; voir notamment ce billet). Smith valorisait la croissance justement dans ce but et pour permettre à l’État d’offrir des services publics, comme l’éducation gratuite. Smith l’a aussi aidé à comprendre qu’il faut choisir son camp, dans leur cas celui des opprimé.es. Son sens de l’équité l’a séduit, lui qui s’opposait à l’esclavage et défendait les Irlandais quand les Britanniques les ridiculisaient.

La perception de la justice de Sen s’est ensuite peaufinée grâce à Arrow dans ses travaux sur les choix sociaux et grâce à Rawls, notamment à la lecture du livre La Justice comme équité (que j’ai lu aussi, mais recommande moins, quoiqu’il s’agisse d’un classique incontournable). Sen avoue d’ailleurs avoir un temps penché pour la philosophie plutôt que l’économie. Deaton fait alors remarquer que l’économie et la philosophie ont beaucoup en commun, surtout dans le domaine de l’économie du bien-être, que bien des départements d’économie n’enseignent même pas, alors que ceux de philosophie s’y intéressent.

L’économie du bien-être : Sen a vu le début du désintérêt de la discipline économique envers l’économie du bien-être, notamment parce qu’elle est à peu près impossible à modéliser et que cette analyse ne débouche pas sur des résultats facilement définissables. Il en est de même de l’étude de la pauvreté et des inégalités, les économistes orthodoxes ramenant toujours le bien-être aux optimums de Pareto qui n’aident en rien dans l’analyse de la pauvreté et des inégalités, et même du bien-être. Il critique aussi l’utilisation des critères de compensation de Hicks et Kaldor, trop théoriques et sans applications réelles. Tim Beasley demande ensuite à Sen d’expliquer comment les économistes orthodoxes ont pu laisser tomber l’économie du bien-être, alors qu’ils accordent autant d’importance à l’utilitarisme.

Selon Sen, le concept d’utilité est important, mais il ne tient pas compte de tout ce qui est important, comme la liberté et les inégalités. Son utilisation ne tient pas non plus compte du fait que l’utilité, ou le bien-être, apporté par une ressource varie beaucoup selon la personne qui reçoit cette ressource (selon qu’elle soit pauvre ou riche, par exemple), car elle ne se base que sur l’utilité agrégée ou totale.

L’échange se termine par le rappel du retour en Inde d’Amartya Sen vers la fin de ses études de 1956 à 1958, séjour au cours duquel il a critiqué le plan quinquennal conçu par un ami de sa famille, parce qu’il ne contenait rien sur les besoins de la population en éducation et en soins de santé.

Et alors…

En commençant à lire ce document, je m’attendais à ce qu’il porte aussi sur les réalisations d’Angus Deaton, que je connais moins qu’Amartya Sen, même si j’ai publié deux billets sur des études auxquelles il a participé (ici et ici) et un autre sur un de ses livres. Je ne suis pas déçu, car Amartya Sen est depuis longtemps un des économistes que je respecte le plus. J’ai en plus appris beaucoup de choses sur lui, notamment sur ses études en Angleterre avec quelque-un.es des économistes les plus célèbres de l’époque et sur son intérêt pour la théorie du choix social. Je ne connaissais pas non plus son attrait pour les livres d’Adam Smith, attrait qui montre encore une fois à quel point les travaux de Smith ont été dénaturés par des économistes orthodoxes (à ce sujet, voir notamment ce billet et le livre qu’il présente). J’aurais toutefois aimé qu’il parle davantage de John Rawls et de l’approche des capabilités, mais on ne peut pas tout avoir!

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :