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L’œil du maître

25 janvier 2021

œil du maîtreAvec son livre L’œil du maître – Figures de l’imaginaire colonial québécois, Dalie Giroux, professeure de science politique à l’Université d’Ottawa, «interroge le mythe du maître chez nous qui définit les luttes souverainistes au Québec, la relation au territoire et aux Premières Nations. […] Elle évoque le rendez-vous manqué avec un passé-futur décolonial du Québec et la possibilité d’une chaîne de solidarités qui mobiliseraient les forces vives de la pensée autochtone, des luttes antiracistes, écologiques et féministes afin d’habiter ensemble le territoire».

Introduction – Maîtres chez nous ? : La formule «maîtres chez nous» illustre l’entrée du Québec dans la modernité et le contrôle par les Canadien.nes français.es de tous les outils nécessaires à leur autodétermination. Elle signifie toutefois aussi que «cette émancipation implique la reconduction des rapports de domination historiques [issus de la colonisation] et des racismes qui l’irriguent» ainsi que le maintien de l’appropriation des ressources sans respect pour l’environnement. Veut-on mettre fin à l’exploitation économique et à la dépossession coloniale ou en devenir les nouveaux maîtres? C’est notamment cette question que les essais qui composent ce livre comptent analyser.

1. Psychopolitique du colonisé québécois : Cet essai «aborde le rapport entre émancipation, histoire et colonialisme au Québec à travers la notion de colonisateur/colonisé». L’autrice explique que la narration historique répandue au XXe siècle au Québec sur le passage de la population de la Nouvelle-France du statut de colon français à celui de colonisé après la Conquête de 1763 ne tient pas compte de la présence au Québec des peuples autochtones. Les Canadien.nes français.es prétendent souvent s’être émancipé.es du statut de colonisé en exploitant les ressources du Québec (hydro-électricité, mines, forêts, tourisme, etc.), mais cela s’est réalisé sur des territoires autochtones non cédés. Ainsi, sans modifications au projet initial, l’indépendance du Québec ne serait pas une véritable décolonisation, mais ne serait qu’un changement de colonisateur.

L’autrice décrit ensuite plus en détail la situation des Canadien.nes français.es d’avant la Conquête (souvent de passage et sans statut véritable) et le processus qui les a mené.es à remplacer le colonisateur britannique en accaparant les terres des Autochtones et en refusant de reconnaître leur autonomie gouvernementale, trop souvent au profit de quelques capitalistes. Elle invite finalement les Québécois.es à repenser le modèle de l’indépendance du Québec en tenant compte des droits de tous les peuples et de toutes les personnes qui l’habitent pour enfin vivre dans un territoire sans maître.

2. Le dossier du nationalisme boucanier : L’autrice revient sur «la pensée anticoloniale québécoise des années 1960, pour en creuser les lacunes et en susciter les forces». Elle analyse ensuite «les échecs du Québec indépendantiste à faire alliance avec les peuples autochtones dans sa quête de sortie de l’Empire britannique». Dans ce texte, elle aborde notamment :

  • la méfiance et «l’opposition des Québécois.es aux démarches politiques des peuples autochtones»;
  • la politique autochtone du gouvernement péquiste de René Lévesque qui s’est opposé «à toute reconnaissance du droit des Autochtones à l’autodétermination» pour conserver la maîtrise de l’exploitation des ressources naturelles;
  • des exemples de la rencontre manquée entre les peuples autochtones et le Québec indépendantiste;
  • la possibilité qu’une autre occasion de créer des alliances entre égaux s’ouvre dans le contexte des projets de développement gaziers et pétroliers.

3. Deux notules constitutionnelles : La première notule propose «une considération de la signification de la décolonisation» au Québec et au Canada contemporains, et la deuxième fait «un retour critique sur l’aventure souverainiste des années 1980-1990 à partir du prisme de la narrativité». L’autrice propose ensuite «un programme de repolitisation du débat sur l’indépendance».

4. Un voyage à Frontier Town : Frontier Town était un parc thématique de l’État de New York dans les Appalaches. À partir de photos prises par son grand-père, l’autrice raconte une visite dans ce parc dans les années 1960 et en profite pour «creuser la politique coloniale de l’image en Amérique» dans laquelle la représentation (souvent négative) des Autochtones n’a rien à voir avec la réalité. Cela s’observe à la fois au cinéma, à la télévision et dans les livres, même scolaires.

5. Le mauvais pauvre du colonialisme : L’autrice utilise la figure de ce mauvais pauvre (qui ne trouve jamais sa place dans la société) pour illustrer la mentalité coloniale québécoise et pour présenter la pensée et l’œuvre «de l’historien et penseur wendat Georges Emery Sioui» qui l’a grandement influencée. Ce chapitre est très difficile à résumer, même s’il met le doigt sur une dimension importante de la position des Canadien.nes français.es, qui sont ni colonisateur.trices ni colonisé.es, toujours en manque d’une position claire. Puis, elle nous invite à vivre en sociétés indépendantes et complémentaires dans des relations circulaires, y compris avec les sociétés non humaines, plutôt qu’en nations.

6. L’œil du maître (excursus animalier) : Cet essai porte sur «l’imaginaire du «maître» dans la littérature franco-québécoise». Le maître peut être :

  • un propriétaire ou un seigneur terrien qui fait le tour de ses possessions avec l’œil du maître pour voir si tout va comme il le veut, pour contrôler les animaux, son personnel, son épouse et ses enfants, bref, pour les tenir à l’œil;
  • le colonisateur européen par rapport aux Autochtones;
  • la majorité d’origine canadienne-française par rapport aux Québécois.es d’autres origines.

Conclusion en forme de blocs erratiques : Selon l’autrice, il est important de prendre acte «de la structure et de la hiérarchie qui s’actualisent à travers nos trajectoires collectives et liées – pour cheminer vers une version plus éthique de la culture». Il faut réaliser que la colonisation des Amériques est le résultat d’une série d’accidents, accepter de remettre en question notre utilisation du territoire et les liens entre les sociétés qui l’habitent (je simplifie) et cesser de rêver à devenir le maître, le colonisateur, pour enfin «crever l’œil du maître».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est tout à fait complémentaire à celui d’Alain Deneault sur les colons (voir ce billet) et à celui de Benoit Renaud sur l’indépendance (voir ce billet). Et il est encore plus profond, plus original. Par exemple, le détricotage du concept de maître et du slogan «maîtres chez nous» représente un apport important à l’analyse des relations entre les peuples, entre les sociétés et même entre les personnes. Cela dit, peut-être parce que ce livre est formé d’essais distincts, j’ai eu parfois quelques difficultés à suivre les raisonnements de l’autrice, y parvenant quand même avec un peu d’effort. Ce bémol ne doit toutefois pas servir d’excuse pour ne pas le lire! En plus, les notes, parfois substantielles, sont en bas de page.

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