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Truqué

1 février 2021

TruquéAvec son livre Rigged – How Globalization and the Rules of the Modern Economy Were Structured to Make the Rich Richer (Truqué – Comment la mondialisation et les règles de l’économie moderne ont été structurées pour rendre les riches plus riches, qu’on peut lire gratuitement avec ce lien) paru en 2016, Dean Baker, un économiste que j’ai commencé à respecter au cours des dernières années en lisant régulièrement son blogue Beat the Press, montre que la hausse des inégalités est «le résultat de politiques conscientes qui ont été conçues pour exercer une pression à la baisse sur les salaires des travailleurs ordinaires tout en protégeant et en améliorant les revenus de ceux qui sont au sommet».

1. Introduction – Le commerce des mythes : En 2016, bien des économistes ont prétendu qu’une victoire de Bernie Sanders nuirait en fait aux pauvres, car la mondialisation qu’il combattait réduit la pauvreté. L’auteur explique que cette affirmation tirée des théories orthodoxes est en fait erronée, donnant notamment en exemple la faible croissance des Tigres asiatiques après leur boom des années 1990 due aux exigences du Fonds monétaire international (FMI) et l’impact négatif sur les pays pauvres des règlements sur la propriété intellectuelle, comme dans le secteur pharmaceutique. Il montre aussi que les règles du commerce international nuisent aux personnes touchant des salaires moyens ou faibles, mais pas à celles touchant des salaires très élevés. Les institutions qui encadrent le commerce, la finance et l’économie en général, comme les marchés et leurs règles, ne viennent pas de la nature, mais ont été créées par l’être humain. Ce n’est donc pas une fatalité qui fait en sorte qu’elles avantagent les riches et nuisent aux pauvres, mais un effet des politiques économiques qui les ont créées.

2. Le paysage des inégalités : L’auteur décrit l’évolution des inégalités de revenus aux États-Unis de 1950 à 2015, la part du 1 % le plus riches ayant doublé entre la période 1955 à 1980 et celle plus récente. Il montre que cette hausse résulte surtout des inégalités de revenus de travail (PDG, professionnel.les de la finance, médecins, etc.) et non des revenus de capital (profits et autres). Et l’argent versé pour ces hausses de revenus de travail ne vient pas de nulle part, mais bien du reste de la population, comme il le montre de façon originale. Il met ensuite en contexte le coût des dépenses gouvernementales destinées aux plus pauvres (les food stamps ou bons alimentaires) en précisant qu’elles semblent élevées en dollars, mais qu’elles ne représentent qu’une petite part des dépenses gouvernementales (1,9 %) et une part encore plus petite du PIB (0,4 %).

3. La macroéconomie de la redistribution ascendante : Les économistes orthodoxes répètent constamment que le niveau des revenus dépend de la productivité des travailleur.euses et que les inégalités ne sont donc pas un problème. En fait, les décisions politiques ont un impact majeur à la fois sur les revenus et sur les inégalités. Puis, l’auteur aborde :

  • le lien entre le plein emploi (et les politiques de plein emploi) et le niveau des inégalités;
  • les décisions politiques qui accentuent et qui font diminuer le niveau des inégalités (niveau d’imposition des riches, programmes de redistribution, réglementation du travail et de la syndicalisation, salaire minimum, services publics, etc.);
  • les lois d’équilibre budgétaire et les façons de les contourner;
  • la politique monétaire, ses mandats et ses effets sur l’économie et sur les inégalités;
  • le fait que le niveau de l’emploi est un choix politique.

4. Le secteur financier – Le point de départ pour des revenus élevés et du gaspillage éhonté : Si les services financiers jouent un rôle essentiel dans l’économie, ils ne sont qu’un bien intermédiaire qui facilite l’activité économique, et non un bien qui améliore directement le bien-être de la population. Pour être efficaces, les biens intermédiaires comme celui-ci ou les transports, doivent demeurer relativement petits par rapport à l’ensemble des activités économiques, alors que la place des services financiers dans l’économie ne cesse de croître. Puis, l’auteur aborde notamment :

  • les nombreuses activités inutiles de ce secteur et leurs conséquences énormes sur l’économie et sur les inégalités;
  • ses sources de rentes (transactions à haute fréquence, protection gouvernementale, privatisation des placements, complexité des contrats et abris fiscaux) et les moyens de les contrer;
  • les effets positifs qu’entraînerait une taxe sur les transactions financières;
  • la hausse vertigineuse de la rémunération dans ce secteur;
  • la protection des banques et leur sauvetage en 2008, et la forte possibilité que cela se reproduise;
  • le coût de la sous-traitance d’activités gouvernementales à ce secteur (sécurité sociale, pensions, santé, etc.);
  • les coûts gonflés des prêts hypothécaires et des frais associés aux cartes de débit et de crédit;
  • la complicité du secteur financier avec l’évasion fiscale.

5. L’escroquerie de la vieille technologie et des inégalités – L’histoire des brevets et des droits d’auteur : Les brevets fournissent essentiellement des monopoles à leurs détenteur.trices pendant un certain temps et ces monopoles coûtent une fortune, notamment dans le secteur pharmaceutique. Puis, l’auteur aborde notamment :

  • la prolongation et l’extension de la protection des brevets et des droits d’auteur depuis 1970 (voir notamment ce billet, mais l’auteur détaille davantage cette question);
  • l’absence de relation positive entre ces protections et l’innovation, la productivité et la croissance, et même la présence d’une relation négative;
  • la création de rentes par la propriété intellectuelle et leur ampleur;
  • les usages abusifs des brevets pour freiner la concurrence et l’innovation, pour s’enrichir avec des poursuites ou simplement pour les vendre;
  • les problèmes du même type avec les droits d’auteur;
  • le manque d’intérêt des sociétés pharmaceutiques pour la recherche de médicaments pour des maladies graves, mais peu répandues, donc pas assez payantes pour elles;
  • les moyens de remplacer le système de protection de la propriété intellectuelle (financement public de la recherche biomédicale, raccourcissement de la durée des brevets et modification des règles dans d’autres secteurs, crédits à la recherche, adaptation de ces principes aux droits d’auteur, etc.) et les économies qui en résulteraient.

6. Un sommet hors de contrôle – La rémunération des PDG dans les secteurs privé et public : La rémunération moyenne des dirigeant.es des 10 plus grandes fondations des États-Unis en 2014 était de 820 000 $, soit 20 fois plus que le salaire moyen. Cet exemple illustre la démesure de la rémunération des PDG, même dans des organismes sans but lucratif. Puis, l’auteur aborde notamment :

  • l’évolution de la rémunération des PDG des plus grandes sociétés, de 20 fois le salaire des employés typiques de leur entreprise en 1960 à 376 fois en 2000, puis à 276 fois en 2015 (et à 320 fois en 2019, voir la troisième étude présentée dans ce billet);
  • les raisons qui expliquent que «les PDG s’en sortent en arnaquant leurs entreprises»;
  • la recherche universitaire sur la rémunération des PDG qui converge en montrant qu’elle n’est pas justifiée et qu’elle est accompagnée de nombreuses irrégularités et inefficacités;
  • les effets sur l’économie du gonflement de la rémunération des PDG;
  • les politiques pour lutter contre les rémunérations abusives des PDG.

7. Protectionnisme pour les professionnels hautement rémunérés : Les États-Unis dépensent environ le double de la moyenne des autres pays riches pour les soins de santé et ont de moins bons indicateurs dans le domaine, notamment pour l’espérance de vie et le taux de mortalité infantile. La rémunération des médecins explique en partie cette différence de coûts. Elle provient entre autres de la protection de la profession, à la fois par le contingentement des programmes universitaires, par l’interdiction de pratique des médecins immigrants et par la limitation des actes permis aux autres professionnel.les de la santé. Il en est de même dans d’autres professions hautement rémunérées. L’auteur entend ici démontrer que cette situation est due à leur pouvoir politique. Puis, il aborde notamment :

  • la situation spécifique des médecins, des dentistes et des avocats;
  • la réglementation des professions hautement rémunérées (actes réservés et autres);
  • le coût pour les États-Unis des rentes versées à ces professionnel.les;
  • l’impact potentiel de la concurrence internationale sur les revenus des professions hautement rémunérées, par l’immigration, le tourisme médical et l’émigration de retraité.es.

8. Les politiques visant à contrer la recherche de rentes : Comme mentionné dans l’introduction, les marchés ne viennent pas de la nature et sont malléables à l’infini. Il est donc possible de les structurer pour qu’ils cessent d’avantager systématiquement les plus riches. Les progressistes doivent cesser de rejeter les marchés qui ne sont que des outils et doivent plutôt chercher à mieux les comprendre pour combattre la pauvreté et les inégalités. Oui, les marchés sont en partie responsables de la pauvreté, mais parce qu’ils ont été structurés ainsi, tout comme les droits de propriété. Ce chapitre vise à présenter les politiques économiques qui pourraient renverser la situation. Pour ce, l’auteur aborde notamment :

  • les politiques de plein emploi, qui sont celles qui contribuent le plus à la lutte aux inégalités;
  • les craintes exagérées et irrationnelles des déficits;
  • les points saillants des propositions des chapitres précédents sur le secteur financier, la propriété intellectuelle et la rémunération des PDG et des professionnel.les;
  • l’insuffisance de la fiscalité et des transferts, même si essentiels, pour renverser les effets actuels de la structure de l’économie qui avantage les plus riches.

9. Réécrire le discours sur la politique économique : La droite et la gauche économiques se distinguent en grande partie par les rôles qu’elles attribuent aux marchés et aux gouvernements. En fait, ces deux rôles sont interreliés. Les gouvernements, comme les marchés, peuvent très bien causer des inégalités et bénéficier aux plus riches, comme c’est le cas actuellement. Mais ils peuvent tous deux aussi freiner les inégalités et bénéficier aux plus pauvres.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Je ne peux pas dire que j’ai appris beaucoup de choses en lisant ce livre, mais l’auteur sait présenter les sujets qu’il aborde de façon originale. Il montre bien que les fonctionnements que nous pensons trop souvent figés ou naturels ne le sont pas, mais qu’ils sont le résultat de décisions politiques qui peuvent être modifiées pour obtenir des résultats inverses. La droite a réussi à convaincre la population et même la gauche que les marchés sont synonymes du capitalisme (la fameuse économie de marché), alors que les marchés existaient bien avant le capitalisme et qu’ils peuvent être domestiqués pour produire des résultats bien différents que dans un cadre capitaliste. Il insiste avec raison sur le fait que les politiques les plus efficaces pour combattre les inégalités doivent viser les inégalités des revenus avant impôt et non pas reposer uniquement sur la fiscalité et les transferts (qui sont quand même des mesures essentielles). Le texte est facile à lire (même en anglais) et les démonstrations appuyées par des données pertinentes. Il y a bien quelques répétitions, l’auteur revenant fréquemment sur le contenu des chapitres antérieurs, mais cela n’est pas nécessairement un défaut. En plus, ce livre est gratuit et les notes sont en bas de page!

2 commentaires leave one →
  1. 1 février 2021 5 h 56 min

    J’ai tenté de m’abonner à son blogue mais on demande un code postal et il semble que le mien n’est pas considéré comme valide, peu importe comment je l’écris. Ils s’attendent peut-être à un zip code américain?

    J'aime

  2. 1 février 2021 16 h 53 min

    @ Gilbert Gélinas

    Probablement. Je ne suis pas abonné, mais je le consulte quotidiennement. Quand il n’y a rien de nouveau, ce n’est pas bien bien long!

    J'aime

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