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Un nouveau modèle économique

15 février 2021

nouveau modèle économiqueAvec son livre Un nouveau modèle économique – Développement, justice, liberté paru en 1999, Amartya Sen tente de «concilier le souci de la croissance avec les exigences humaines et éthiques» pour «faire en sorte que la prospérité économique permette à chacun de vivre comme il le souhaite».

Préface : Malgré d’importantes améliorations au cours du XXe siècle, «notre monde se caractérise aussi par un niveau incroyablement élevé de privations en tous genres, de misère et d’oppression». Ce livre repose sur le postulat que la reconnaissance de la liberté est un but essentiel du développement. Il est tiré de six conférences données par l’auteur à la Banque mondiale (qui est loin d’être son institution favorite, précise-t-il…) en 1996 et en 1997 qui visaient, comme ce livre, à «nourrir le débat public».

Introduction – Le développement comme liberté : L’auteur explique pourquoi il considère que «la liberté occupe une place centrale dans le processus de développement», puis présente cinq formes de libertés : politiques, économiques, sociales, de transparence (qui suscitent la confiance) et procurées par un bon filet de protection sociale.

1. La perspective de la liberté : La croissance des revenus et des richesses, comme celle du PIB, est un moyen pour obtenir une bonne qualité de vie et plus de libertés individuelles, pas une fin. L’auteur explique l’importance des libertés individuelles, cause et effet d’une vie bonne. Il aborde aussi :

  • le lien entre la pauvreté (et les autres formes d’exclusion, comme le chômage) et les atteintes à la liberté et aux possibilités de se réaliser;
  • le bien-être plutôt que les revenus comme fondement de l’analyse économique;
  • la relation entre le mécanisme de marché et la liberté;
  • le choix entre le développement économique et le respect des traditions culturelles.

2. Les fins et les moyens du développement : L’auteur examine l’efficacité de la liberté comme moyen de développement (et non seulement comme fin) et les interactions entre les différents types de liberté. Après avoir précisé les manifestations qu’adoptent les cinq formes de liberté mentionnées en introduction, il explique comment ces interactions agissent et fournit de nombreux exemples à cet effet. Cette analyse montre clairement qu’il ne faut pas attendre qu’un pays soit riche pour lutter contre la pauvreté et offrir de bons services publics, surtout en éducation et en santé, et que, bien au contraire, les politiques sociales contribuent à la croissance et surtout à l’amélioration de la qualité de vie.

3. La liberté et les fondements de la justice : L’auteur montre à l’aide d’exemples éloquents le rôle primordial de l’information pour pouvoir appliquer des principes de justice. Encore faut-il s’entendre sur le cadre qu’on choisit pour utiliser ces données : utilitarisme, revenus et liberté selon Rawls, selon le libertarianisme et selon l’approche des capabilités (qui représentent les possibilités de chaque personne d’utiliser des ressources pour se réaliser et obtenir une vie bonne). L’auteur analyse en détail ces cadres en tenant compte de la diversité des préférences et des besoins individuels (je simplifie grossièrement). Il se concentre ensuite sur les multiples facettes de l’approche des capabilités. Il souligne la difficulté d’estimer leur impact, tout en tentant de trouver des moyens de le faire, par exemple en pondérant divers indicateurs pertinents : revenus, pauvreté, inégalités, alphabétisation, accès aux soins de santé, discrimination ethnique et sexuelle, emploi, chômage, etc. (comme le fait l’indicateur du vivre mieux qui n’existait pas quand l’auteur a écrit ce livre).

4. La pauvreté comme privation de capabilités : Dans la perspective de l’approche des capabilités, la pauvreté ne se manifeste pas seulement par un niveau insuffisant de revenus, mais aussi et surtout par une privation des capabilités élémentaires. Et l’ampleur de cette privation varie selon les pays, les régions et les individus, et selon l’âge, le sexe, le rôle social, l’environnement et les conditions sanitaires. L’auteur aborde aussi :

  • le lien entre l’amélioration des capabilités et la hausse des revenus, cette dernière ne devant toutefois pas devenir un objectif, mais plutôt être considérée comme un avantage supplémentaire;
  • les conséquences sur les capabilités du chômage, de la discrimination raciale, de la pauvreté et de la discrimination sexuelle;
  • les politiques qui réduisent les inégalités de capabilités sans viser directement celles de revenus (éducation, santé, autres services publics, lutte à la discrimination ethnique et sexuelle, etc.).

5. Marché, État et opportunités sociales : La critique intellectuelle du mécanisme de marché par des économistes est passée avec le temps de courante à hérétique. Elle demeure pourtant nécessaire plus que jamais. Si la liberté du marché et de pouvoir acheter et vendre est importante en soi, comme toute liberté (et l’auteur en donne de nombreux exemples pertinents), il est tout aussi important de la limiter ou de la réguler (travail des enfants, discrimination sexuelle et de classe, monopoles, asymétrie d’information, etc.), notamment pour protéger d’autres libertés. L’auteur aborde aussi :

  • la distribution inégalitaire des utilités, des libertés et des capabilités par le marché;
  • le contrôle des marchés par des groupes d’intérêts et l’exclusion d’autres groupes des marchés;
  • les positions d’Adam Smith sur la limitation des mécanismes de marché;
  • l’inefficacité des mécanismes de marché dans le domaine des biens publics (environnement, éducation, santé, justice, etc.);
  • l’impact des incitations monétaires et autres;
  • les avantages respectifs des programmes gouvernementaux sélectifs et universels;
  • le conservatisme financier et les phobies de l’inflation et de l’équilibre budgétaire.

6. De l’importance de la démocratie : L’auteur explique qu’il n’y a pas de dilemme entre les politiques visant la satisfaction des besoins économiques des populations des pays pauvres et celles favorisant les libertés politiques. En fait, comme bien d’autres, ces deux libertés sont liées. Bien plus, pour espérer des politiques améliorant la condition économique de la population, il faut généralement obtenir des libertés politiques en premier lieu. Il aborde aussi :

  • les objections des personnes qui croient qu’il y a un conflit entre ces deux libertés;
  • les avantages du fonctionnement démocratique;
  • la pratique de la démocratie et le rôle de l’opposition et des médias.

7. Famines et autres crises : Les famines et les autres crises peuvent être évitées. Les famines résultent rarement uniquement d’une production insuffisante, mais surtout d’une distribution non fonctionnelle. Il ne faut donc pas agir uniquement sur la production, mais aussi et surtout sur les droits d’accès à la nourriture (qui proviennent en premier lieu du travail et des revenus), sur les conditions d’échange (dont les prix), sur la prévention des famines (dont la protection du pouvoir d’achat) et sur la planification de la distribution en cas d’urgence. L’auteur aborde aussi :

  • les fluctuations des droits d’accès à la nourriture et des autres facteurs mentionnés;
  • les causes de quelques famines, dont celles de l’Irlande dans les années 1840 et du Bengale en 1943 et en Afrique (plus nombreuses);
  • les raisons pour lesquelles «jamais une famine n’est survenue dans un pays respectant les règles démocratiques et le multipartisme»;
  • l’importance de la démocratie sur d’autres crises (économiques, financières, environnementales, épidémies, etc.).

8. Le rôle actif des femmes et le changement social : L’auteur fait remarquer l’élargissement du champ des revendications des femmes et des mouvements féministes. Il ne s’agit plus que de dénoncer les discriminations qui touchent leurs conditions de vie, mais aussi celles qui restreignent leur autonomie (je simplifie). Cette autonomie a des impacts sur la sauvegarde de leur vie, mais aussi sur celle des enfants (notamment sur la mortalité infantile, encore plus des petites filles). Elle influence aussi leur accès à l’éducation et au marché du travail, et les débats publics sur une foule de sujets (dont la fertilité et l’environnement). L’auteur aborde aussi :

  • la répartition des ressources économiques et alimentaires au sein des membres des familles;
  • le travail non rémunéré des femmes;
  • l’impact de l’éducation et de l’emploi des femmes sur leur fertilité.

9. Population, ressources alimentaires et liberté : Malgré la hausse de la production alimentaire par habitant au niveau mondial (bien plus due à la hausse de la productivité qu’à la hausse des surfaces cultivées) et surtout dans les régions les plus pauvres (sauf en Afrique où elle a légèrement baissé), et une forte baisse des prix (avec toutefois des fluctuations annuelles importantes), la malnutrition demeure un problème non résolu. L’auteur aborde aussi :

  • les mesures coercitives de réduction de la croissance démographique, comme en Chine, en opposition aux mesures volontaires induites notamment par le développement social, dont l’information sur la planification des naissances et l’éducation et l’emploi des femmes;
  • l’impact négatif des mesures coercitives (qui sont en plus rarement efficaces) sur les libertés, sur la mortalité infantile, surtout des petites filles, et sur les femmes manquantes.

10. Culture et droits de l’homme : Ce chapitre porte sur la signification des droits de la personne et sur leurs critiques : sont-ils légitimes, associés à des obligations et universels? Pour ce, l’auteur aborde :

  • l’influence de la culture sur la façon d’envisager les droits et les libertés;
  • la grande variété des cultures et donc des façons d’envisager les droits et les libertés;
  • les prétentions non justifiées sur la spécificité des valeurs asiatiques ou occidentales;
  • la présence de dissident.es dans toutes les cultures, ce qui contredit les thèses sur leur homogénéité.

11. Choix social et comportement individuel : «Ce chapitre vise à estimer la véritable place des valeurs et du raisonnement dans la promotion des libertés, en vue du développement». Pour ce, l’auteur examine trois critiques du concept de progrès raisonné :

  1. les préférences et les valeurs seraient trop hétérogènes, même dans une société donnée, pour «procéder à une évaluation sociale rationnelle»;
  2. les conséquences d’un tel type de progrès sont trop imprévues;
  3. il n’y aurait pas d’autres buts à nos comportements que «la satisfaction d’intérêts personnels et immédiats».

Il montre, notamment par des exemples pertinents, que ces critiques, quoique basées en partie sur des faits réels (mais pas complètement, surtout la troisième critique), n’empêchent nullement de planifier des mesures sociales avantageuses. Il aborde aussi le rôle des institutions, de la confiance, de l’éthique, de la réglementation (notamment environnementale), de l’engagement, de la délibération et de la lutte à la corruption.

12. La liberté individuelle comme engagement social : L’auteur examine cette fois la portée des responsabilités individuelle et collective. Chose certaine, le niveau de responsabilité individuelle dépend de celui des libertés individuelles, qui, elles, sont une responsabilité collective (je simplifie encore). L’auteur aborde aussi :

  • les liens entre la justice, les droits, les libertés, la responsabilité et le développement;
  • la primauté des libertés et leurs avantages sur la richesse dans nos objectifs de développement;
  • les différences entre les concepts de capabilités et de capital humain.

L’auteur conclut en soulignant le caractère polymorphe du développement axé sur la liberté, «chacun de ses aspects renvoie à des activités et à institutions diverses» pour permettre aux personnes de se réaliser, contrairement à la vision restreinte du développement économique qui se concentre sur un seul de ces aspects.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Mon compte-rendu rend mal la richesse de ce livre, sa longueur (plus de 400 pages) m’ayant forcé à me concentrer sur les sujets abordés, ne développant que rarement et sommairement les démonstrations de l’auteur. Ce livre repose sur une vision de l’économie bien différente des autres livres portant sur ce sujet. Centrer son approche économique sur les libertés plutôt que sur les revenus, la production et la richesse est en effet très particulier. De ce fait, l’auteur fait le lien entre la pensée philosophique et l’économie, ce qui apporte beaucoup de profondeur à ce livre et confirme la place importante qu’occupe cet économiste. Cela dit, ce livre comporte certains défauts, dont quelques répétitions (mais dans des contextes différents), une édition qui laisse à désirer, avec de mauvaises traductions et de nombreuses coquilles, et ses 475 notes, parfois substantielles, qui s’étendent sur 63 pages à la fin du livre. Mais, que cela ne vous serve pas d’excuse pour ne pas vous le procurer!

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