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L’amour des gros chars en 2020

18 février 2021

gros chars_amour_2020Les médias couvrent de mieux en mieux la parution de la publication annuelle de l’État de l’énergie au Québec de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal. La version de 2021 n’a pas fait exception. On lit par exemple dans cet article que, en 2019 «la part de marché des VUS était de 69 %, tandis que celle des véhicules électriques était de 6 %» (y compris les véhicules hybrides rechargeables). Encore plus dramatique, Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire, ajoute que «Si la popularité actuelle des VUS se maintient, il ne se vendra plus aucune voiture au Québec en 2026». Il est juste un peu dommage que ce document paraisse seulement quelques jours avant la diffusion par Statistique Canada des données complètes pour 2020 des données sur les ventes de véhicules automobiles neufs. Si la part des ventes des camions (et non seulement des VUS, comme l’a dit M. Pineau) a de fait atteint 69 % en 2019, en fait de 69,2 % comme le savent depuis le 19 février 2020 les personnes qui suivent ce blogue, cette tendance s’est-elle poursuivie en 2020, année de la pandémie, ou s’est-elle atténuée ou accélérée?

Pour répondre à cette question, je vais me servir des données du tableau 20-10-0001-01 de Statistique Canada pour examiner les tendances à moyen et long termes des ventes de voitures particulières et de camions, catégorie qui comprend les fourgonnettes, les véhicules utilitaires sport (VUS), les camionnettes, les camions lourds et les autobus. On notera toutefois que, selon les données du tableau 20-10-0002-01, près de 97 % des ventes de camions au Québec se sont réalisées en 2019 du côté des camions légers et le reste du côté des camions lourds (3,0 %) et des autobus (0,2 %).

Par la suite, je vérifierai à quel point les tendances des ventes de voitures particulières et de camions varient d’une province à l’autre, puis j’analyserai des données qui permettent de préciser la part des véhicules automobiles neufs qui font partie des camions légers (camionnettes, VUS et fourgonnettes), et finalement, je présenterai l’évolution de la part des camions dans le parc automobile du Québec et de ses régions.

Tendance annuelle à long terme

Le graphique qui suit montre l’évolution annuelle de 1981 à 2020 de la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs au Québec (ligne rouge) et dans le reste du Canada (ligne bleue). On voit que cette proportion a augmenté graduellement au cours de cette période, sauf à la fin des années 1980, de 1999 à 2008 et en 2012, et qu’elle a toujours été nettement plus élevée dans le reste du Canada qu’au Québec. Entre 1981 et 2015, cet écart a varié selon les années de neuf (en 1986) à 17 (en 2015) points de pourcentage, avant de diminuer graduellement pour se situer à son minimum historique en 2020 (huit points). On peut d’ailleurs remarquer sur le graphique les fortes hausses des six dernières années qui ont porté la courbe du Québec nettement au-dessus de sa ligne de tendance alors qu’elle lui était inférieure de 2001 à 2015. La courbe du Québec a même rejoint la ligne de tendance du reste du Canada en 2020! D’ailleurs, cinq des six hausses annuelles les plus importantes depuis 40 ans au Québec ont eu lieu au cours de ces six années, soit de 5,3 points en 2015, de 5,7 points en 2016, de 3,9 points en 2018, de 5,3 points en 2019 et de 4,5 points en 2020 (la plus élevée fut de 6,6 points en 2010). Alors qu’on pouvait penser que la tendance à la hausse s’était calmée en constatant la relative stabilité de cette proportion entre 2010 et 2014, loin de s’amoindrir, l’amour des Québécois.es pour les gros chars s’est intensifié par la suite. Et la pandémie ne l’a pas essoufflée.

gros chars_amour_2020_1

Au bout du compte, cette proportion a augmenté de 54,5 points de pourcentage dans le reste du Canada et de 60,6 points au Québec entre 1981 et 2020, passant de 27,5 % à 82,0 % dans le reste du Canada (une hausse de près de 200 %) et de 13,2 % à 73,8 % au Québec (une hausse de plus de 450 %!). On doit toutefois ajouter que cette proportion pour le reste du Canada était plus de deux fois plus élevée qu’au Québec en 1981, alors qu’elle ne lui était plus élevée que de 11 % en 2020. Bref, le comportement des Québécois.es à cet égard ressemble de plus en plus à celui des autres Canadien.nes. Et, ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’environnement ni pour nos routes ni pour nos piétons.

Tendance mensuelle à moyen terme

Le graphique qui suit montre les mêmes données, mais par mois entre janvier 2010 et décembre 2020.

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Ce graphique fait ressortir les tendances de court terme et saisonnières. On peut d’ailleurs constater plus clairement que dans le graphique précédent que, mises à part les variations saisonnières, la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs n’a augmenté que très légèrement de 2010 à 2014 au Québec et un peu plus dans le reste du Canada (en fait, elle a même diminué un peu dans les deux territoires en 2012), mais qu’elle est soudain partie en forte hausse depuis la fin 2014. Cette proportion a même dépassé au Québec la barre des 75 % d’octobre à décembre 2020 (pour un sommet de 79,4 % ce mois-là), alors qu’elle n’avait jamais atteint 55 % avant décembre 2015. Dans le reste du Canada, cette proportion a dépassé 83 % au cours de ces trois mois (avec son sommet de 83,8 % en décembre).

Notons finalement que les ventes de voitures particulières baissent toujours plus que les ventes de camions en décembre de chaque année, ce qui explique les sommets de la part des ventes de camions ce mois-là. En effet, on observe au Québec en moyenne entre 2013 et 2020 une baisse de 41 % des ventes de voitures et de 35 % des ventes de camions entre août et décembre.

Tendances par province

On a vu que la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs a toujours été plus élevée dans le reste du Canada qu’au Québec. Mais qu’en est-il de chacune des provinces? Dans quelles provinces les gros chars sont-ils les plus populaires et dans lesquelles cette popularité a-t-elle le plus augmenté? Le graphique qui suit montre la part des camions dans les ventes de véhicules neufs lors des années de départ et d’arrivée de la période illustrée dans le premier graphique, soit 1981 et 2020.

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Ce graphique permet de constater que la tendance des dernières décennies fut semblable dans toutes les provinces. Cela dit, on peut remarquer que c’est au Québec que la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs était la plus faible à la fois en 1981 et en 2020 (ce qui ne me console pas vraiment). Sans surprise, c’est en Saskatchewan et en Alberta que cette proportion était la plus élevée au cours de ces deux années, et en fait, au cours de chacune des 40 années de cette période, ces deux provinces s’échangeant toutefois le premier rang de temps en temps. Cela dit, la Saskatchewan trône au premier rang depuis 2007. Mais, avec des taux de 90,4 % en Saskatchewan et de 89,1 % en Alberta en 2020, il est clair que ces proportions ne pourront plus augmenter autant à l’avenir! Cette limite commence d’ailleurs à se faire sentir, car ces provinces se sont classées aux premier et deuxième rangs de celles où la hausse fut la plus basse entre 2015 et 2020 (9,7 points de pourcentage pour la Saskatchewan et 10,5 pour l’Alberta). À l’inverse, ce fut à l’Île-du-Prince-Édouard et au Québec que cette proportion a le plus augmenté (de 22,7 et 22,2 points), soit les provinces qui avaient les proportions les plus basses en 2015.

Part des genres de véhicules vendus

Grâce aux données du tableau 20-10-0021-01 de Statistique Canada il est possible de préciser davantage l’évolution des genres de véhicules qui font partie des camions légers. Notons que les données de ce tableau portent sur les véhicules automobiles neufs immatriculés au Canada, et non sur tous les véhicules neufs vendus au Canada, comme le tableau utilisé précédemment. D’ailleurs, ce tableau ne fournit pas de données sur les autobus et sur les camions lourds. En outre, il ne contient des données que pour la période allant de 2011 à 2020.

gros chars_amour_2020_4Le graphique ci-contre montre que la part des :

  • voitures particulières (ligne bleue) est passée au Québec de plus de 50 % de 2011 à 2014 (ce qui correspond assez bien aux données des graphiques précédents) à 32,6 % en 2019;
  • camionnettes (ligne rouge, pick up trucks en anglais) est passée d’environ 10 % de 2011 à 2014 à 15,0 % en 2019;
  • véhicules à usages multiples (ligne jaune, VUS, et véhicules multisegments) est passée d’environ 30 % de 2011 à 2013 à 47,3 % en 2019, dépassant la part des voitures particulières de très peu en 2017, mais de 14,8 points en 2019;
  • fourgonnettes (ligne verte, vans) est passée de 7,4 % en 2011 à 5,1 % en 2019.

gros chars_amour_2020_5Le graphique ci-contre montre que la part des :

  • voitures particulières est passée dans le reste du Canada d’un peu moins de 40 % de 2011 à 2013 à 23,7 % en 2019;
  • camionnettes est demeurée à environ 20 % de 2011 à 2019, proportion deux fois plus élevée qu’au Québec de 2011 à 2014, et plus élevée de 49 % en 2019;
  • véhicules à usages multiples est passée de moins de 35 % de 2011 à 2013 à 48,3 % en 2019, dépassant depuis 2014 la part des voitures particulières et la doublant en 2019;
  • fourgonnettes est passée de 7,9 % en 2011 à 5,6 % en 2019.

Ces deux graphiques nous montrent que la différence dans les ventes de camions légers entre le Québec et le reste du Canada se manifeste surtout du côté des ventes de camionnettes (83 % de la différence en 2019) et dans une bien moindre mesure, des VUS (11 %). Je dois avouer avoir été surpris au départ, mais pas tant que ça, en y repensant! La proportion des camionnettes dans l’immatriculation des véhicules automobiles neufs variait en 2019 de 15,0 % au Québec à 37,4 % en Saskatchewan, tandis que la proportion de VUS était assez semblable dans toutes les provinces (entre 44,3 % à l’Île-du-Prince-Édouard et 49,7 % en Ontario). Notons que le tableau utilisé ne fournit bizarrement pas de données pour Terre-Neuve, la Nouvelle-Écosse et l’Alberta, même s’il en fournit pour l’ensemble du Canada.

Finalement, ce tableau contient aussi des données sur le type de carburant utilisé dans les véhicules automobiles neufs. Disons seulement que la part de véhicules électriques à batterie (excluant les hybrides) est passée de 0,0 % en 2011 à 3,3 % en 2019 au Québec et de 0,0 % à 1,4 % dans le reste du Canada, et que, même s’il s’immatriculait bien plus de VUS que de voitures particulières au Québec en 2019 (45 % de plus), les VUS ne représentaient que 23 % des véhicules électriques à batterie.

Évolution du parc automobile québécois

gros chars_amour_2020_6Le graphique ci-contre, tiré des données d’un tableau de la Banque de données des statistiques officielles sur le Québec (BDSO) fournies par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), illustre l’évolution de la part des camions dans le parc automobile (ligne bleue) en la comparant à celle de la part des ventes de camions dans celles de véhicules neufs (ligne rouge) que j’ai présentées plus tôt. Pour calculer la part des camions dans le parc automobile, j’ai tenté de respecter les définitions utilisées dans le tableau 20-10-0001-01 utilisé pour les trois premiers graphiques de ce billet. Je n’ai donc pas considéré les données du tableau de la BDSO sur les autres véhicules immatriculés, comme les motocyclettes, les cyclomoteurs, les habitations motorisées, les véhicules-outils, les motoneiges et les véhicules tout-terrain.

En fait, les ventes représentent la majeure partie des flux entrants de ces camions (certains ont été achetés hors du Québec et une partie des ventes locales circule ailleurs) et leur part dans le parc automobile représente leur stock. Il manque toutefois les flux sortants (soit surtout les véhicules remisés non revendus), plus difficiles à obtenir. J’ai calculé que les flux entrants (les ventes) de 2001 représentaient 10,0 % du parc automobile de 2000 et que cette proportion a graduellement diminué pour atteindre 8,3 % du parc de 2018 en 2019. Cela voudrait dire que les véhicules vendus remplaçaient en moyenne un véhicule sur 10,0 en 2001 et un sur 12,1 en 2019, ce qui semble indiquer un vieillissement du parc automobile. D’ailleurs, la part des automobiles et camions légers «âgés» de plus de 11 ans est passée de 22,2 % en 2000 à 25,5 % en 2019.

On peut voir que la part des camions dans le parc automobile fut tout au long de la période présentée moins élevée que leur part dans les ventes de véhicules neufs. Comme l’écart entre les deux courbes a été de moins de six points de pourcentage entre 2000 et 2009 (1,3 point seulement en 2008), la hausse de la part des camions dans le parc automobile fut assez lente en début de période, soit de moins de 0,5 point par année en moyenne. Cet écart s’est ensuite accentué pour se situer entre cinq et huit points de 2010 à 2014 et augmenter rapidement de 10 points en 2015 à 22 points en 2019. De même, le rythme de la hausse de la part des camions dans le parc automobile s’est accéléré pour se situer en moyenne à 1,1 point entre 2010 et 2015, et finalement à 1,6 point entre 2016 et 2019 (1,8 en 2019). Au bout du compte, la part des camions dans le parc automobile est passée de 30,4 % en 2000 à 47,7 % en 2019, une augmentation de 57 %.

Cette proportion de 47,7 % variait passablement selon les régions du Québec. En 2019, la proportion la plus basse s’observait dans la région de Laval (43,3 %), suivie de celles de Montréal (44,2 %) et de l’Estrie (44,8 %). Les plus élevées étaient dans l’ordre dans le Nord-du-Québec (77,8 %), sur la Côte-Nord (63,4 %) et en Abitibi-Témiscamingue (63,0 %).

Et alors…

Que conclure de ces résultats? Ils confirment encore une fois, mais avec encore plus d’ampleur, que rien ne peut entamer l’amour des gros chars des Québécois.es et des autres Canadien.nes, ni l’environnement ni les canicules ni les désastres climatiques toujours plus nombreux et plus violents. Comme on s’est étonné récemment que la part des ventes de camions ait atteint 69 % en 2019 au Québec, on devrait s’étonner encore plus d’apprendre que ce taux est passé à 73 % en 2020. Et les données des autres provinces canadiennes ne peuvent que nous faire craindre que cette hausse ne soit pas terminée. Cela dit, le ralentissement de la hausse en Saskatchewan et en Alberta me fait douter de la prévision de Pierre-Olivier Pineau, soit qu’il «ne se vendra plus aucune voiture au Québec en 2026», qui est probablement plus une boutade qu’une véritable prévision.

Même si la consommation d’essence des camions légers est en baisse, le document État de l’énergie au Québec 2021, dont j’ai parlé en amorce de ce billet, nous apprend au tableau 8 de la page numérotée 33 que, en 2018, les voitures personnelles consommaient en moyenne 8,4 litres au 100 km et les camions légers personnels 10,5 litres, soit 25 % de plus. En plus, cette consommation a diminué davantage pour les voitures (18 %) que pour les camions légers (14 %) entre 1990 et 2018.

La hausse des achats de VUS et de camionnettes n’est pas déplorable uniquement en raison de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). En effet, la plus grande popularité de ces véhicules serait en partie responsable de la hausse du nombre de morts chez les piétons ces dernières années, car leur «profil surélevé atteint les gens au niveau des organes vitaux situés dans le thorax, plutôt qu’au niveau des jambes, comme le ferait une automobile». En outre, leur présence a grandement contribué à la hausse moyenne du poids des véhicules de promenade (de 18 % entre 2001 et 2021) et donc à l’usure plus rapide des routes, à la congestion (elles prennent plus de place) et au temps de déplacement, selon la Chaire de recherche du Canada sur la mobilité des personnes.

Seule une intervention musclée des gouvernements pourrait freiner ou même inverser la tendance à la hausse de la part de camions dans les ventes de véhicules neufs. Mais, jamais ceux qu’on a actuellement n’auront le courage de penser à la qualité de vie des générations suivantes (qui ne votent pas…) plutôt qu’à la satisfaction de la consommation ostentatoire et du biais pour le présent des adultes actuel.les. Il faudrait penser à les changer (les gouvernements, pas les adultes, quoique…). Malheureusement, les électeurs et électrices qui pourraient le faire sont les mêmes personnes qui sont en amour avec les gros chars, amour qui croît toujours même si près «de huit Québécois sur dix (78 %) se disent en faveur de «différentes mesures fiscales» pour encourager l’usage de véhicules moins polluants»! Nous ne sommes pas à un paradoxe près en la matière…

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  1. Ville contre automobiles |

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