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Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’Histoire

1 mars 2021

dix millénaires oubliés qui ont fait l'HistoireAvec son livre Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’Histoire paru en 2017, Jean-Paul Demoule, archéologue spécialiste du Néolithique et de l’âge du Fer, «explore les pratiques de la «révolution néolithique» (la guerre, le travail ou encore la religion) avec la hauteur de vue de l’archéologue et la passion de transmettre [et] bouscule notre vision de la préhistoire et notre rapport au monde tel qu’il est, ou tel qu’il pourrait être».

Introduction : Les dix millénaires oubliés sont ceux qui se sont déroulés entre la préhistoire et l’Antiquité, donc à partir de la révolution néolithique, soit de l’invention de l’agriculture et de l’élevage.

1. Qui a inventé l’agriculture (et l’élevage)? : «Ce n’est qu’il a dix à douze mille ans» que les humains «ont commencé à cultiver certaines plantes et à domestiquer certains animaux», soit dans le dernier millième de leur histoire (ou les cinq derniers, selon ce qu’on considère le début de leur histoire). L’auteur aborde :

  • les facteurs qui expliquent que cette invention eut lieu au même moment (tout est relatif) dans différentes régions de la planète, dont l’arrivée de la période interglaciaire;
  • le premier animal domestiqué;
  • l’évolution des diverses utilisations des animaux domestiqués;
  • les facteurs qui expliquent le passage d’une agriculture d’appoint à sa généralisation.

2. Qui a inventé les maisons et les villages? : En Europe, l’agriculture a été adoptée plus tardivement qu’ailleurs, avec l’arrivée de colons agriculteurs du Proche-Orient vers -6500, car les ressources disponibles suffisaient amplement à leur population. La population du Proche-Orient s’était en effet sédentarisée bien avant (vers -10 000). L’agriculture lui a permis une croissance démographique plus forte, qui a à son tour favorisé les migrations d’une partie de sa population, notamment en Europe. C’est à la suite de ces migrations que les maisons se multiplièrent et que les premiers villages apparurent. L’auteur aborde aussi :

  • le mode de vie des premiers paysans;
  • le passage de connaissances entre les peuples, pas toujours par contacts directs;
  • le maintien de sociétés de chasseurs-cueilleurs pendant quelques siècles et même dans certains cas quelques millénaires après les débuts de l’agriculture en Europe;
  • l’avènement et l’évolution de l’agriculture et de l’élevage en Asie, en Amérique et en Afrique.

3. Qui a inventé les outils, le métal et la roue (et le travail)? : Même si les humains sont loin d’être les seuls animaux à utiliser des outils, on catégorise des espèces d’homos (habilis, erectus, sapiens, etc.) entre autres en fonction des outils qu’elles ont inventés. L’auteur aborde ensuite :

  • les facteurs qui peuvent mener à des inventions, dont la sédentarité fut la plus féconde;
  • les principales inventions du Néolithique, dont le travail du métal, les premières machines et la roue;
  • l’effet de ces inventions sur le travail humain.

4. Qui a inventé les dieux (et Dieu)? : L’auteur explique les fonctions des religions (dont de donner du sens à l’existence), puis leur fonctionnement. Il fait remarquer qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y a toujours pas de société humaine où la religion est totalement absente et où le rationnel est omniprésent. La baisse de sa popularité est souvent accompagnée de la présence de sectes ou de mouvements ésotériques (ou conspirationnistes, ajouterais-je). Il aborde ensuite :

  • les premiers signes de la présence de religions, notamment dans les rites funéraires et le totémisme;
  • les relations entre la religion et la sexualité, les animaux et l’agriculture;
  • les objets religieux (peintures, sculptures, figurines, masques, etc.);
  • les liens entre la religion et les États et leurs souverains;
  • les tombeaux mégalithiques (dolmen, statues-menhirs, etc.) et les objets précieux laissés dans les sépultures;
  • les panthéons de diverses religions et l’avènement du monothéisme.

5. Qui a inventé l’art (et le design)? : Les premiers objets à la fois utiles et esthétiques datent de près de deux millions d’années, mais les premiers objets uniquement esthétiques de 500 000 ans. Mais, ce qu’on peut appeler de l’art s’est développé de façon spectaculaire il y a 40 000 ans. L’auteur aborde alors :

  • l’ornement d’objets utilitaires, l’art rupestre et pariétal (signes abstraits, mains, animaux, femmes, etc.), les statuettes et les instruments de musique;
  • les constructions décorées, la céramique, la poterie, la sculpture, la décoration intérieure, la peinture, l’art graphique, les bijoux, etc.

6. Qui a inventé les chefs (et la servitude volontaire)? : Après avoir expliqué les difficultés pour les archéologues de répondre à la question de ce chapitre pour une époque sans écriture, l’auteur précise que certaines tombes fournissent quand même de l’information sur le statut social des défunts. Ces tombes montrent que la plupart des sociétés anciennes étaient assez égalitaires jusqu’aux années -4500, alors que, par exemple, les objets précieux contenus dans certaines tombes (mais pas dans d’autres), ou la présence de chevaux et d’autres cadavres autour d’un chef ont commencé à fournir des indices sur l’écart de statut social. Il aborde aussi dans ce chapitre :

  • les méthodes de datation;
  • les raisons qui expliquent la servitude d’une population à une personne ou à quelques-unes (le réseau tissé par le chef, la religion, la succession, etc.);
  • les formes de résistance aux pouvoirs excessifs, dont les révoltes;
  • les modes d’échange et de commerce;
  • l’effondrement de quelques civilisations, qui indiquent les limites de la servitude volontaire et de la tolérance aux inégalités.

7. Qui a inventé la guerre (et les massacres)? : Après avoir distingué différents types de violences physiques (familiales, entre individus, envers des esclaves et guerres), l’auteur précise que les archéologues se divisent en deux camps sur le sujet, l’un prétendant que les sociétés anciennes étaient violentes et l’autre qu’elles étaient pacifiques, ces camps se divisant davantage en raison de leurs valeurs que des découvertes archéologiques. Il aborde notamment :

  • les cas de cannibalisme, qui peuvent avoir été aussi bien rituels que guerriers, par exemple pour s’approprier des vertus d’une personne proche ou vaincue;
  • les sacrifices humains, surtout pour accompagner dans sa tombe un mort puissant;
  • la rareté des preuves de guerres avant le Néolithique (l’auteur cite notamment à ce sujet le livre Préhistoire de la violence et de la guerre de Marylène Patou-Mathis que j’ai présenté dans ce billet), sûrement en raison de la faible densité humaine et de l’abondance des ressources, mais davantage de preuves d’escarmouches occasionnelles, probablement en raison de conflits territoriaux;
  • la croissance de la fréquence et de l’ampleur des guerres à partir du Néolithique, surtout à partir de -4500, comme le montrent l’érection assez systématique de palissades autour des villages et la présence d’armes de plus en plus létales et de représentations artistiques guerrières;
  • la première guerre institutionnalisée, vers -1200.

8. Qui a inventé les tombes et les cimetières? : «Le plus vieux rituel funéraire connu daterait d’il y a 300 000 ans» chez l’homo erectus en Espagne, les tombes individuelles de 100 000 ans chez les Néandertaliens et les premières crémations de 12 000 ans. Les premiers cimetières, eux, sont apparus avec le Néolithique et les premiers monuments mégalithiques vers -4600. L’auteur présente aussi d’autres formes de monuments funéraires (tertres, tumulus, pyramides, tombeaux, etc.).

9. Qui a inventé la domination masculine? : «D’un bout à l’autre de la planète, les choses sont claires : tout le mal vient des femmes, mais ce mal est indissociable du désir sexuel qu’elles inspirent aux hommes, finalement malgré eux». Cette perception fautive se retrouve dans toutes les légendes, les panthéons des religions païennes et dans la bible. L’auteur aborde aussi :

  • l’absence de preuve de l’existence d’un matriarcat préhistorique présent dans de nombreuses légendes;
  • la présence constante et insistante de la sexualité, et aussi du contrôle de la sexualité féminine dans l’art préhistorique et néolithique;
  • l’apologie de la masculinité et du pouvoir masculin dans toutes les sociétés de l’époque (et d’après!);
  • la domination des figures masculines royales et divines;
  • la peur des femmes dans de nombreuses sociétés anciennes et actuelles.

10. Qui a inventé les migrations (et les immigrés)? : Beaucoup d’animaux migrent en fonction du climat et pour leurs besoins alimentaires, mais «l’homme est le seul singe migrateur», et ce, depuis au moins deux millions d’années, quand des homo erectus sont sortis de l’Afrique. L’auteur aborde aussi :

  • les nombreuses lignées d’hominidés;
  • le concept de races (il n’y en a pas) et les facteurs qui expliquent les différences ethniques;
  • les migrations du Néolithique dues à la fin de la dernière grande période glacière, vers -10 000 ans, et à la croissance démographique qui a accompagné la sédentarisation;
  • la propagation des langues indo-européennes;
  • le concept de nation relativement récent et l’anachronisme de voir les Gaulois comme les ancêtres des Français, alors que le territoire actuel de la France était occupé par au moins 60 entités ethniques et étatiques indépendantes;
  • les invasions barbares commencées vers +300 qui seraient en fait de simples migrations;
  • d’autres migrations plus récentes.

11. Qui a inventé les peuples, les ethnies et les nations? : L’auteur explique comment l’alimentation des humains et leur sexualité a influencé leurs structures sociales. Il donne de nombreux exemples de ces influences entre les groupes, analysant entre autres l’association pas toujours formelle entre la culture matérielle (outils, poteries, architecture, pratiques funéraires, etc.) et les ethnies. À partir de ces constats, il se penche avec plus de profondeur que dans le chapitre précédent sur les concepts de peuples et de nations, concepts bien plus complexes qu’on le pense souvent. Il conclut que le retour au passé lointain pour justifier la construction de nations actuelles est un anachronisme et est un peu ridicule. L’absence d’ancêtres communs n’empêche pas les gens qui habitent un territoire de se voir comme faisant partie d’une nation, peu importe leurs origines lointaines et différentes. Les Français.es d’aujourd’hui ont en fait peu à voir avec les personnes qui habitaient ce territoire il y a 1000 ans et avec ceux et celles qui l’habiteront dans 1000 ans. Voilà bien une réalité qu’il nous serait très utile de comprendre au Québec!

Conclusion – Les raisons d’un zapping : L’auteur analyse les principales raisons qui pourraient expliquer «pourquoi ces dix millénaires ont été zappés» dans les programmes scolaires et dans les documentaires historiques. En fait, il explique surtout pourquoi cette période ne devrait pas être zappée! Il en profite pour remettre en question les bienfaits de l’agriculture (beaucoup de travail, risque de pertes, conflits, inégalités, transmission de maladies, etc.) et de la structure étatique. Il ajoute que rien de ce qui s’est passé n’était incontournable et que l’histoire aurait pu être très différente. Il en est de même des choix que nous prenons et prendrons pour contrer le réchauffement climatique. Puis, il conclut en appuyant la lutte contre les inégalités, qui ne sont, elles aussi, pas inéluctables.

Annexes : Ces annexes contiennent :

  • un tableau chronologique par région du monde et un autre tableau sur l’évolution des hominidés;
  • un résumé chronologique de l’histoire de l’Europe en huit pages;
  • un glossaire, une bibliographie par chapitre et un index.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai dévoré ce livre! Il est intéressant à la fois en raison de l’époque mal connue qu’il présente et de la façon dont il l’aborde. En effet, j’ai bien aimé sa structure par thème, bien plus intéressante que si elle était simplement chronologique. L’auteur s’intéresse au mode de vie de la population de l’époque bien plus qu’aux exploits guerriers et qu’à la vie des gens riches et célèbres. Il faut dire qu’il y avait peu de guerres et de souverains à l’époque! Le tout est accompagné d’encadrés, d’illustrations et de cartes qui aident à la compréhension et qui agrémentent la lecture. Et les notes, pas très nombreuses, sont en bas de page.

Notons aussi que l’auteur a publié en avril dernier un court tract de 12 pages (dont sept de texte) intitulé Pré-histoires du confinement dans lequel il montre que «l’histoire de l’humanité pourrait être, malgré les apparences de la mondialisation, celle de son confinement progressif, depuis le nomadisme des débuts paléolithiques jusqu’aux concentrations urbaines actuelles». Malheureusement, je ne l’ai pas trouvé dans mes bibliothèques, mais c’est un article sur ce tract qui m’a fait connaître ce livre. C’est déjà beaucoup!

Mise à jour : En fait, ce tract peut être lu sur Internet sur cette page. Merci à Jacques Laurin pour le tuyau! Court, très court, mais pertinent!

2 commentaires leave one →
  1. Jacques Laurin permalink
    1 mars 2021 13 h 07 min

    Le tract est disponible gratuitement à https://tracts.gallimard.fr/fr/products/tracts-de-crise-n-34-prehistoires-du-confinement

    J’aime

  2. 1 mars 2021 18 h 02 min

    Merci!

    J’aime

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