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L’impact de la baisse du taux de syndicalisation aux États-Unis

22 avril 2021

impact de la baisse du taux de syndicalisation aux États-UnisJ’ai publié à quelques reprises des billets sur des études portant sur l’effet de la syndicalisation sur les inégalités, notamment celui-ci en 2015. Plus de cinq ans plus tard, il est bon d’y revenir, d’autant plus que l’Economic Policy Institute (EPI) a publié une étude sur le sujet il y a deux semaines (le 8 avril). Intitulée The enormous impact of eroded collective bargaining on wages (L’impact énorme de l’érosion des négociations collectives sur les salaires), cette étude porte aussi sur les facteurs qui expliquent cette érosion aux États-Unis. Elle a été rédigée par Lawrence Mishel, qui fut président de l’EPI de 2002 à 2017. Notons que c’est la huitième étude de cet économiste que je présente sur ce blogue.

Introduction : «L’érosion de la négociation collective [ou de la syndicalisation] a été l’un des principaux facteurs qui ont freiné la croissance des salaires des travailleurs de la classe moyenne et entraîné l’accroissement des inégalités salariales au cours des quatre dernières décennies». Ce facteur est le deuxième plus important après les politiques monétaires et d’austérité pour expliquer la faible hausse des salaires médians depuis 1979. Dans ce contexte, il est essentiel d’inclure des politiques de syndicalisation dans tout programme visant à faire augmenter les salaires et à réduire les inégalités de revenus, aussi bien globalement qu’entre les groupes ethniques et qu’entre les hommes et les femmes.

L’impact de la syndicalisation sur les salaires des travailleur.euses syndiqué.es et non syndiqué.es : La prime à la syndicalisation, soit le fait que les travailleur.euses syndiqué.es ont des salaires plus élevés que les travailleur.euses non syndiqué.es ayant les mêmes caractéristiques, est bien connue, de même que son rôle pour réduire les inégalités. Il est toutefois important de savoir comment la syndicalisation en arrive à ces résultats :

  • en procurant des hausses salariales plus élevées aux travailleur.euses à faibles et moyens salaires qu’aux salarié.es à hauts revenus;
  • en favorisant des niveaux de salaires semblables aux syndiqué.es occupant des emplois similaires;
  • en syndiquant plus souvent les milieux de travail des personnes ayant de faibles ou moyens salaires que ceux des personnes à hauts salaires;
  • en faisant augmenter les salaires des travailleur.euses non syndiqué.es (voir ce billet qui présente une étude à ce sujet citée par l’auteur);
  • en militant pour l’amélioration des lois du travail, dont des hausses au salaire minimum.

En tenant compte de l’impact de la syndicalisation sur les salaires des travailleur.euses syndiqué.es et non syndiqué.es, l’auteur précise qu’une étude a montré que la baisse de la syndicalisation explique le tiers de l’augmentation des inégalités salariales entre 1973 et 2007 pour les hommes et et le cinquième pour les femmes. Ce facteur serait le plus important de ceux qui expliquent l’augmentation des écarts salariaux entre les travailleurs masculins à salaire moyen et ceux à salaires élevés.

Une étude récente (janvier 2021) montre notamment que 37 % de l’augmentation du coefficient de Gini des salaires des travailleurs masculins entre 1979 et 2017 s’explique par la désyndicalisation (voir le tableau au haut de cette page pour plus de données). Comme le taux de syndicalisation était beaucoup plus faible en 1979 chez les femmes, cet impact fut beaucoup moins élevé chez les travailleuses, soit de 9 %.

impact de la baisse du taux de syndicalisation aux États-Unis_1Basé sur la même étude, le premier des graphiques ci-contre montre que le salaire horaire médian des travailleur.euses (ligne foncée) a augmenté de 7,1 % entre 1979 et 2017 en dollars de 2020, passant de 18,39 $ à 19,70 $ (+1,31 $). On notera qu’il a même baissé à 17,83 $ en 1988, soit de 3,0 % entre 1979 et 1988, sous la présidence de Ronald Reagan. Si le niveau de syndicalisation était demeuré le même, ce salaire (ligne pâle) aurait plutôt atteint 21,27 $ en 2017, en hausse de 15,6 % (+2,88 $), taux plus de deux fois plus élevé que la hausse observée de 7,1 %. Cet écart de 1,56 $ représente sur une base annuelle une perte moyenne de 3250 $.

Le deuxième graphique montre que le salaire horaire médian des travailleurs masculins a diminué de 6,0 % entre 1979 et 2017 en dollars de 2020, passant de 22,86 $ à 21,49 $ (-1,37 $), baisse observée entièrement (et même plus qu’entièrement) entre 1979 et 1988 (21,09 $ cette année-là). Si le niveau de syndicalisation était demeuré le même, ce salaire aurait plutôt atteint 23,97 $ en 2017, en hausse de 4,9 % (+1,11 $). Cet écart de 2,49 $ représente sur une base annuelle une perte moyenne de 5171 $.

L’auteur note qu’une autre étude parue en mars 2020 est arrivée à des écarts similaires, et même un peu plus élevés. Finalement, il ajoute que cet écart est aussi semblable à celui calculé dans l’étude que j’ai présentée en 2016 et que j’ai mentionnée plus tôt.

L’impact des syndicats sur les inégalités au milieu du XXe siècle : Une étude datant de juin 2017 a de son côté conclu que «la prime à la syndicalisation était [en 1951] plus élevée au bas de la distribution des revenus qu’au milieu ou au-dessus, plus importante pour les Afro-Américains que pour les Blancs, et plus importante pour les personnes ayant un faible niveau de scolarité», ce qui est tout à fait cohérent avec les effets sur les inégalités estimés par l’étude présentée ici. En conséquence, on peut conclure que les effets sur les inégalités de l’érosion de la syndicalisation nuisent davantage aux travailleur.euses à faibles et moyens salaires, aux non-Blancs et aux personnes faiblement scolarisées.

L’impact des choix des travailleur.euses et de l’automatisation sur l’érosion de la syndicalisation : Certain.es analystes prétendent que l’érosion de la syndicalisation reflète une baisse de l’intérêt des travailleur.euses pour les syndicats ou est due à la mondialisation et à l’automatisation. Ce serait donc ces facteurs qui expliqueraient la hausse des inégalités et la faible augmentation des salaires, et non pas l’érosion de la syndicalisation. Cette explication ne tient pas.

Une autre étude publiée en décembre 2019 montre en effet que la «demande» pour la syndicalisation a au contraire augmenté depuis les années 1970, passant de 33 % en 1977 à 48 % en 2017 (voir le premier graphique sur cette page). Sur cette base, les auteurs de cette étude concluent que 48 millions de travailleur.euses aux États-Unis sont sous-représenté.es par des syndicats.

Une autre étude datant de novembre 2020 a estimé que la mondialisation et l’automatisation ont de fait contribué à la baisse de la syndicalisation, mais qu’elles n’expliqueraient qu’entre 15 % à 20 % de l’érosion de la syndicalisation et que cette érosion s’est manifestée bien plus dans des secteurs industriels non touchés par la mondialisation et l’automatisation, comme la construction, le transport, l’hébergement et le commerce de détail. Une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) publiée en 2019 et portant sur ses 37 pays membres est d’ailleurs arrivée à la même conclusion. Toutes ces études convergent avec une autre datant de 2012 et portant sur 21 pays de l’OCDE qui concluait que «les politiques nationales ont bien plus influencé les tendances récentes en matière de syndicalisation que la mondialisation ou les changements technologiques».

En se basant notamment sur ces études et sur un livre paru en 2017, l’auteur conclut que cette érosion provient en premier lieu d’attaques concertées par les entreprises depuis les années 1970 qui ont exploité les faiblesses des lois du travail (de façon aussi bien légale qu’illégale) pour nuire aux possibilités des travailleur.euses de s’organiser et de se syndiquer (congédiement des leaders, menaces de fermeture, participation obligatoire à des réunions au cours desquelles l’employeur dénigre les syndicats, embauche de firmes spécialisées, etc.). Une autre étude a montré que les employeurs n’ont pas respecté la loi dans 41,5 % des campagnes de syndicalisation en 2016 et en 2017, taux atteignant même 54,4 % dans les entreprises comptant plus de 61 salarié.es. À ces facteurs s’ajoutent les nombreuses modifications aux lois du travail qui ont rendu la syndicalisation plus difficile. Au bout du compte, le taux de travailleur.euses se syndiquant pour la première fois est passé d’une moyenne annuelle de 1,0 % et 1,2 % des salarié.es dans les années 1950 et 1960 à 0,3 % dans les années 1980 et à aussi peu que 0,1 % dans les années 2000.

Conclusion : Après avoir fait rapidement le tour de ses principaux constats, l’auteur conclut ainsi :

«Le fait que les travailleur.euses obtiennent une part équitable des gains économiques à l’avenir ne dépendra pas tant de forces abstraites échappant à leur contrôle que de l’exigence que leurs représentant.es politiques leur redonnent un pouvoir de négociation, individuellement et collectivement. Une législation qui favorise la syndicalisation en permettant aux travailleur.euses de choisir leur représentation syndicale et en renforçant les droits syndicaux est d’une importance capitale pour retrouver une croissance robuste des salaires.»

Et alors…

Cette étude est intéressante non seulement parce qu’elle quantifie l’impact de la désyndicalisation sur les inégalités, mais aussi parce qu’elle aborde les facteurs qui l’expliquent, en défaisant ainsi quelques mythes sur le sujet. J’ai peu de choses à ajouter à la conclusion de l’auteur, qui met l’accent sur l’importance des politiques et lois sur le travail dans ce domaine, si ce n’est d’insister sur le rôle essentiel de cette institution. Oui, on peut critiquer certaines actions des syndicats et parfois de leurs membres, mais il est important de toujours garder en tête que cette institution est plus précieuse que jamais dans un monde où les inégalités demeurent élevées malgré l’appui important de la population à l’adoption de politiques pour les faire diminuer.

P.S. : L’EPI a publié hier un autre (court) document présentant les principales caractéristiques des travailleur.euses syndiqué.es (âge, sexe, scolarité, ethnie, industrie et États) aux États-Unis.

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