Aller au contenu principal

La syndicalisation au Québec et dans le reste du Canada

29 avril 2021

syndicalisation au Québec et dans le reste du CanadaLa rédaction de mon billet de la semaine dernière sur l’impact de la baisse du taux de syndicalisation aux États-Unis m’a fait réaliser que je n’ai jamais mis à jour mon billet de 2013 sur la syndicalisation au Québec et dans le reste du Canada. Comme cela compléterait bien le billet de la semaine dernière, je me suis dit que c’était le bon moment pour le faire.

Statistique Canada publie deux tableaux mensuels et neuf tableaux annuels tirés des données de l’Enquête sur la population active portant sur la couverture syndicale. Malheureusement, la grande majorité de ces tableaux annuels ne diffusent des données que pour l’ensemble du Canada. Cela dit, les données du tableau 14-10-0070-01 fournissent suffisamment de données pour explorer les principaux angles de la couverture syndicale au Québec et au Canada.

Évolution de la présence syndicale

– dans tous les secteurs

Le graphique qui suit illustre l’évolution de la présence syndicale au Québec et dans le reste du Canada selon le sexe. Statistique Canada considère que les employé.es couvert.es par un syndicat sont les «membres d’un syndicat et les personnes qui ne sont pas membres, mais qui sont couvertes par une convention collective ou par un contrat de travail négocié par un syndicat».

syndicalisation au Québec et dans le reste du Canada_1_totalHF

Le plus frappant dans ce graphique est de constater que le taux de syndicalisation est beaucoup plus élevé au Québec que dans le reste du Canada, tant chez les hommes (ligne bleue par rapport à la ligne jaune) que chez les femmes (ligne rouge par rapport à la ligne verte). Entre 1997 et 2020, cet écart a varié de 10 à 14 points de pourcentage chez les hommes (13 en 2020) et de 8 à 10 points chez les femmes (10 en 2020). Le graphique montre aussi que ce taux a diminué de 5,0 points de pourcentage chez les hommes du Québec (de 43,7 % en 1997 à 38,8 % en 2020) et de 6,4 points chez ceux du reste du Canada (de 32,6 % à 26,1 %), mais qu’il a augmenté de 2,3 points chez les femmes du Québec (de 38,9 % à 41,2 %) et de 1,4 point chez celles du reste du Canada (de 30,0 % à 31,4 %). On notera que le taux de syndicalisation a augmenté dans les quatre groupes en 2020, simplement parce que les pertes d’emplois dues à la crise de la COVID-19 ont été plus importantes dans les emplois non couverts par un syndicat que dans les emplois couverts. Ces changements ont fait en sorte que le taux de syndicalisation des femmes du Québec et du reste du Canada est rendu plus élevé que celui des hommes, alors qu’il lui était plus faible en 1997 dans les deux cas, mais surtout au Québec. Alors que ce taux est devenu plus élevé chez les femmes du reste du Canada dès 2002, il a fallu attendre 2016 pour que cela se produise au Québec.

Globalement, le taux de syndicalisation a diminué de 1,5 point au Québec entre 1997 et 2020 (de 41,4 % à 39,9 %) et de 2,7 points dans le reste du Canada (de 31,4 % à 28,7 %). Avec cet écart de plus de 12 points en 2020 entre ces deux territoires, on ne sera pas étonné d’apprendre que le taux de syndicalisation de 39,9 % au Québec était l’an passé le plus élevé du Canada (voir le graphique qui accompagne ce billet), suivi par Terre-Neuve (38,1 %), avec l’Alberta (25,7 %) au dernier rang et l’Ontario à l’avant-dernier (27,1 %).

– dans le secteur privé et le secteur public

Ces constats nous montent des écarts importants, mais ne disent pas d’où ces écarts proviennent. On tente souvent de les expliquer par l’importance plus grande du secteur public au Québec. Mais est-ce le cas et, si oui, est-ce le seul facteur? Pour tenter de répondre à cette question, on peut dans un premier temps regarder l’évolution du taux de syndicalisation dans le secteur privé, telle qu’illustrée dans le graphique qui suit.

syndicalisation au Québec et dans le reste du Canada_2_privéHF

De façon peut-être étonnante pour certains, ce graphique montre que l’écart du taux de syndicalisation entre les salarié.es du Québec et du reste du Canada dans le secteur privé a été très semblable à celui observé pour l’ensemble des salarié.es. Il est en effet passé de 11 à 13 points de pourcentage entre 1997 et 2020 chez les hommes, baissant de 6 points au Québec de 34,4 % à 28,4 % (ligne bleue) et de 8 points dans le reste du Canada de 23,4 % à 15,7 % (ligne jaune,) et est resté assez stable entre 6 et 8 points selon les années chez les femmes en faveur des salariées québécoises, baissant de 4 points au Québec de 20,7 % à 17,1 % (ligne rouge) et de 3 points dans le reste du Canada de 14,0 % à 10,9 % (ligne verte). Par contre, on voit clairement que les femmes qui travaillent dans le secteur privé ont un taux de syndicalisation bien inférieur à celui des hommes. En 2020, cet écart était de 11,3 points au Québec et de 4,8 points dans le reste du Canada.

Le graphique qui suit montre que l’écart du taux de syndicalisation entre les salarié.es du Québec et du reste du Canada dans le secteur public, quoiqu’un peu inférieur que celui observé dans le secteur privé, est tout de même important.

syndicalisation au Québec et dans le reste du Canada_3_publicHF

Cet écart est passé de 7 à 10 points de pourcentage entre 1997 et 2020 chez les hommes, le taux de syndicalisation ayant augmenté de 4 points au Québec de 79,7 % à 84,0 % (ligne bleue) et d’un seul point dans le reste du Canada de 72,4 % à 73,7 % (ligne jaune), et est resté à 11 points chez les femmes, le taux de syndicalisation ayant augmenté de 3,4 points au Québec de 83,0 % à 86,4 % (ligne rouge) et de 3,3 points dans le reste du Canada de 72,4 % à 75,7 % (ligne verte). Ce graphique montre clairement que les femmes qui travaillent dans le secteur public ont un taux de syndicalisation plus élevé que celui des hommes. En 2020, cet écart était de 2,4 points au Québec et de 2,0 points dans le reste du Canada.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la part des salarié.es du Québec et du reste du Canada dans les secteurs public et privé est assez semblable. Chez les hommes, 81,3 % des salariés du Québec et 82,0 % de ceux du reste du Canada travaillaient en 2020 dans le secteur privé, ce qui représente un écart de moins d’un point de pourcentage. Chez les femmes, l’écart était un peu plus élevé, mais était de seulement trois points de pourcentage entre les salariées québécoises (65,2 %) et celles du reste du Canada (68,3 %). Il demeure que les femmes étaient bien plus présentes que les hommes dans le secteur public en 2020, au Québec (34,8 % par rapport à 18,6 %) et dans le reste du Canada (31,7 % par rapport à 18,0 %). En outre, ce taux a augmenté entre 1997 et 2020 chez les femmes du Québec (de 5,7 points) et du reste du Canada (de 4,2 points), alors qu’il baissait chez les hommes du Québec (de 2,0 points) et du reste du Canada (de 1,9 point), ce qui explique sûrement en bonne partie que le taux de syndicalisation global des femmes du Québec et du reste du Canada soit rendu plus élevé que celui des hommes. Par contre, ce facteur ne peut expliquer à lui seul les écarts du taux de syndicalisation entre le Québec et le reste du Canada.

Finalement, entre 1997 et 2020, le taux de syndicalisation a été en moyenne 2,5 fois plus élevé dans le secteur public que dans le secteur privé chez les hommes du Québec (3,0 fois en 2020), 3,8 fois chez les hommes du reste du Canada (4,7 fois en 2020), 4,5 fois chez les femmes du Québec (5,1 fois en 2020) et 6,1 fois chez les femmes du reste du Canada (7,0 fois en 2020).

– selon les tranches d’âge

Le graphique qui suit illustre l’évolution du taux de syndicalisation par tranches d’âge au Québec et dans le reste du Canada.

syndicalisation au Québec et dans le reste du Canada_4_âge

Sans surprise, on peut voir que le taux de syndicalisation a toujours été beaucoup plus élevé chez les personnes âgées de 25 à 54 ans et de 55 ans et plus, aussi bien au Québec (lignes rouge et jaune) que dans le reste du Canada (lignes bleu pâle et mauve), que chez celles âgées de 15 à 24 ans (lignes bleu foncé et verte). Par contre, alors que ce taux a diminué entre 1997 et 2020 dans les deux tranches les plus âgées (d’entre 2 et 3 points au Québec et d’entre 4 et 6 points dans le reste du Canada), il a augmenté chez les 15 à 24 ans (de 7,3 points au Québec et de 2,3 points dans le reste du Canada). Ce graphique nous montre aussi que les écarts des taux de syndicalisation entre les salarié.es du Québec et du reste du Canada étaient en 2020 les plus élevés chez les personnes âgées de 15 à 24 ans (13,0 points), suivies par celles âgées de 25 à 54 ans (12 points) et par celles âgées de 55 ans et plus (7 points).

Intrigué par la hausse de ce taux chez les 15 à 24 ans, j’ai décidé de la regarder de plus près, en produisant un graphique illustrant l’évolution du taux de syndicalisation de ces jeunes dans les secteurs public et privé.

syndicalisation au Québec et dans le reste du Canada_5_15-24

Ce graphique nous montre que le taux de syndicalisation des jeunes n’a que légèrement augmenté entre 1997 et 2020 dans le secteur privé au Québec (ligne rouge, de 3,6 points, passant de 16,6 % à 20,2 %), qu’il est demeuré stable dans ce secteur dans le reste du Canada (ligne verte, à 9,2 %), mais qu’il a augmenté fortement dans le secteur public dans les deux territoires, soit de 23 points au Québec (ligne bleue, passant de 43,5 % à 66,4 %) et de 15,8 points dans le reste du Canada (ligne jaune, passant de 34,4 % à 50,2 %). Notons que la grande majorité de la hausse du taux de syndicalisation des jeunes du Québec dans le secteur public vient de l’industrie des soins de santé et assistance sociale.

– par industrie

Quel que soit le secteur industriel, le taux de syndicalisation fut nettement plus élevé au Québec que dans le reste du Canada. Le tableau qui suit illustre cette domination pour chacune des 16 industries pour lesquelles le tableau utilisé fournit des données. Notons qu’il présente ces industries en ordre d’écart en points de pourcentage entre le taux de syndicalisation au Québec et dans le reste du Canada (troisième colonne de données).

syndicalisation au Québec et dans le reste du Canada_6_industries

On peut constater que l’écart le plus élevé en points de pourcentage s’observait dans la construction (de 30 points, soit 55 % par rapport à 25 %), en raison de la présence au Québec de la Loi sur les relations du travail, la formation professionnelle et la gestion de la main-d’œuvre dans l’industrie de la construction, même si cette loi ne couvre pas tous les emplois de cette industrie. Cela dit, les deux taux de syndicalisation les plus élevés s’observaient dans les administrations publiques (82,6 % au Québec et 71,4 % dans le reste du Canada) et les services d’enseignement (81,5 % et 72,4 %). La différence la moins grande s’observait dans le secteur de l’hébergement et de la restauration, où les taux étaient très faibles, tant au Québec (6,7 %) que dans le reste du Canada (4,0 %). Ces taux étaient aussi très faibles dans l’agriculture (6,6 % et 2,4 %) et dans les services professionnels, scientifiques et techniques (7,1 % et 3,4 %). En pourcentage (dernière colonne), l’écart le plus grand après l’agriculture se trouvait dans le secteur de la finance, des assurances, de l’immobilier et de la location (164 %, soit 16,6 % par rapport à seulement 6,3 %), peut-être en raison de la présence de Desjardins au Québec.

Et alors…

Comparé aux États-Unis, on peut dire que le taux de syndicalisation au Canada et encore plus au Québec a bien résisté au courant néolibéral. Je me réjouis notamment d’avoir constaté que le taux de syndicalisation des femmes a dépassé celui des hommes au Québec et dans le reste du Canada, mais me désole de le voir si bas et en baisse dans le secteur privé, où leurs conditions de travail sont souvent beaucoup moins bonnes que celle des hommes. Je me réjouis aussi d’avoir appris que le taux de syndicalisation des jeunes est celui qui a le plus augmenté, même s’il demeure inférieur à celui de leurs aîné.es. Il demeure que l’institution syndicale, essentielle pour maintenir voire améliorer les conditions de travail des salarié.es et lutter contre les inégalités (comme on l’a vu dans le billet précédent), ne gagne pas de terrain, alors que ce serait nécessaire qu’elle le fasse. Pour cela, elle doit recevoir notre appui, notamment pour modifier les lois du travail qui, même si elles sont mieux adaptées qu’aux États-Unis, pourraient faciliter davantage la syndicalisation.

No comments yet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :