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Histoire de la fatigue

3 mai 2021

Histoire de la fatigueAvec son livre Histoire de la fatigue – du Moyen Âge à nos jours, Georges Vigarello, historien français, «révèle une histoire encore peu étudiée, riche de métamorphoses et de surprises, depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours»..

Introduction : La fatigue a pris diverses formes et diverses représentations selon les époques, et aussi selon les classes sociales. Ce livre nous le montrera clairement!

Première partie – L’univers médiéval et le défi des repères

1. Image claire, repères incertains : Anciennement, la fatigue était associée à une perte ou à un manque de substances. L’auteur aborde ensuite les mots utilisés à l’époque pour distinguer les types de fatigue, leur intensité, leurs causes et leurs effets.

2. La fatigue célébrée du combattant : Il y a des fatigues et des résistances à la fatigue qui étaient davantage respectées que d’autres, avec en premier lieu celles des combattants.

3. La souffrance «obligée» du voyageur : La fatigue due aux voyages est inévitable, donc moins valorisée que celle des combattants, même si elle était l’objet de nombreux récits, souvent épiques.

4. La fatigue «rédemptrice» : La fatigue servait aussi de sanction ou de châtiment pour se racheter de ses péchés ou de ses fautes.

5. Le travail quotidien, un «silence» relatif ? : La fatigue due au travail n’était pas du tout valorisée, car elle relève de «la médiocrité des jours» et qu’elle se ressent à la suite d’efforts sans éclat. Elle provoquait toutefois des conflits entre les travailleur.euses et leur patron.

6. Entre force occulte et vertu du rafraîchissement : Les recettes proposées par les médecins de l’époque pour soulager la fatigue étaient parfois bénéfiques, mais aussi dans certains cas inefficaces (dont le port de talismans ou de joyaux) et nuisibles (comme l’incontournable saignée).

Deuxième partie – L’univers moderne et le défi des catégories

7. Inventer des degrés : Le monde des XVIe et XVIIe siècles «ouvre sur un nouveau spectre de lassitudes». On a commencé à graduer les états physiques, distinguant entre autres l’épuisement de la langueur et de l’assoupissement.

8. Inventer des catégories : On a aussi continué à catégoriser les types de fatigues. On différenciait les fatigues punitives, militaires, citadines, de la cour, de l’esprit (intellectuelles) et d’autres, elles-mêmes subdivisées selon le contexte et l’intensité.

9. L’amorce du chiffre : On quantifiait de nombreuses façons la fatigue et les facteurs qui la causent, comme la distance, la durée, le poids, la production et la fréquence.

10. Une diversification des effets : La fatigue laisse des marques, mais bien différentes selon le type de fatigue. On parlait de douleurs, de crispations, de raideurs, de faiblesses, de saignements, de tumeurs, d’ulcères, de soif, de brûlures, d’impuissance, etc.

11. Une diversification des «recours» : Les moyens de prévention et de traitement contre la fatigue ont peu évolué depuis le Moyen Âge, mais se sont diversifiés en fonction de ses manifestations et de ses effets. L’auteur mentionne notamment les bains, le vin, les épices, le café, le tabac et la diminution des efforts.

12. La misère et l’«abattement» : La misère et la pauvreté sont évidemment liées à la fatigue, mais peu s’en préoccupaient avant cette époque.

Troisième partie – Les Lumières et le défi du sensible

13. L’enjeu du sensible : Au XVIIIe siècle, on a commencé à accorder plus d’importance aux malaises personnels. On reprochait moins à une personne d’être fatiguée, on la plaignait davantage, mais surtout chez les membres des classes supérieures. Les premiers livres sur le sujet ont été publiés à cette époque, portant sur ses formes reconnues, plus diversifiées qu’auparavant.

14. Le nerf, de l’agitation au «tourbillon» : On a aussi commencé à reconnaître que la vulnérabilité à la fatigue varie selon les personnes, notamment selon leur état mental et leur système nerveux.

15. Dire les forces : Ce siècle voit aussi les premières analyses scientifiques des causes de la fatigue qui permettent de trouver des moyens d’effectuer une tâche, physique ou mentale, de façon moins épuisante et plus efficace.

16. La fatigue «subie», amorce de compassion : Avec ces analyses, on a observé l’émergence de sentiments de compassion, mais surtout pour les travailleur.euses. On a aussi constaté que les effets du travail sur la durée de vie varient en fonction de la profession exercée et des régions où les gens habitaient.

17. La fatigue «recherchée», amorce de défi : Parmi les «franges les plus fortunées de la société», certaines personnes se lançaient des défis de résistance à la fatigue, que ce soit par des courses, des voyages, des explorations, de l’alpinisme ou des jeux.

18. L’amorce de l’entraînement, la révision du temps : Ces défis suscitèrent un gain de popularité des produits et pratiques promettant une amélioration de la résistance à la fatigue, comme les toniques, la cryothérapie, l’exercice physique et l’entraînement militaire et sportif.

Quatrième partie – Le XIXe siècle et le défi du chiffre

19. Le citoyen et la ténacité : Après la Révolution, le travail utile à la société (ou au bien-être collectif plutôt qu’individuel) est devenu davantage valorisé. Ce changement a rendu l’abnégation et la ténacité plus répandues, et la fatigue, même des plus humbles, davantage respectée. Mais, ces sentiments laissèrent graduellement place à la désillusion.

20. Un univers chiffré – de la mécanique à l’énergie : Les progrès scientifiques et technologiques ont permis de mieux mesurer l’effort des travailleurs et de l’amoindrir.

21. Un univers menacé – la misère du labeur : Cela n’a pas empêché le travail des ouvrier.ères et des artisan.es d’être toujours long, pénible et mal rémunéré, ce qui a entraîné des révoltes, le développement de la pensée socialiste (Bakounine, Engels, Marx, Proudhon, etc.), la limitation des heures de travail dans les manufactures et la réglementation du travail des enfants. Par ailleurs, l’avancement des connaissances et l’évolution du travail (dont les gestes répétitifs) ont conduit au développement de la nomenclature des types de fatigues et des problèmes qu’elles engendrent (maladies, blessures, etc.), et à leur association à des causes plus précises.

22. L’univers du rendement : L’auteur explique la tension entre le désir des patrons d’augmenter la productivité et celui des ouvrier.ères de limiter leurs heures de travail, ce qui a débouché sur de nombreux affrontements. L’étude des sources et des effets de la fatigue (surtout physique, mais aussi mentale) s’est perfectionnée vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe, aussi bien pour la soulager que pour améliorer la productivité.

23. L’univers de la fatigue «mentale» : La fatigue mentale se fait sentir aussi bien comme alerte au dépassement de l’effort soutenable que comme conséquence de l’environnement du travail et des autres activités. La plus grande importance accordée à la fatigue mentale s’est reflétée aussi bien dans la littérature qu’avec la création de nouveaux concepts (dont le surmenage et la neurasthénie). Les changements technologiques, la hausse de la concurrence et la recherche d’une vitesse et d’une productivité toujours plus élevées ont fait augmenter la pression mentale sur les travailleur.euses de tous les métiers, sur les étudiant.es et même sur toute la population.

24. Résistances et «grandissements» : Face à la généralisation de la fatigue et de ses formes, la résistance s’organisait et se manifestait de différentes façons, L’auteur aborde notamment :

  • les revendications et les luttes pour faire diminuer les heures de travail, faire augmenter l’âge minimal du travail des enfants et faire adopter plus de congés (dont les dimanches), plus de vacances et de meilleures prestations de retraite, et leurs succès relatifs;
  • la généralisation des entraînements et des diètes équilibrées dans les sports;
  • l’amélioration de la médicamentation et des traitements contre la fatigue (bains, massages, techniques de relaxation, exercices respiratoires, meubles mieux adaptés, etc.).

Cinquième partie – Les XXe-XXIe siècles et le défi du psychologique

25. Révéler le psychique : «La Première Guerre mondiale a soumis les combattants à une expérience de fatigue jugée très vite inégalée». Les études qui l’ont suivie ont développé les connaissances sur la fatigue, ses formes, ses causes et ses effets dans d’autres domaines, notamment sur la «fatigue industrielle». Elles se sont aussi intéressées à l’environnement de travail (chauffage, humidité, ventilation, éclairage, aménagement, etc.), au temps de travail, à l’effet des pauses sur la productivité, aux conséquences de la qualité des relations avec les collègues et les patrons, et à d’autres facteurs psychologiques.

26. Des hormones au stress : Dès les années 1920, les recherches ont permis «l’identification de nouvelles pathologies», comme le stress. On a aussi découvert le rôle des hormones, permettant de raffiner les diagnostics de fatigue, mais causant des expériences désastreuses (comme des greffes d’organes d’animaux) et la création de drogues dangereuses, comme les amphétamines qui furent notamment utilisées durant la Deuxième Guerre mondiale.

27. De l’«homme nouveau» au tragique : Les régimes totalitaires ont utilisé la fatigue et idéalisé la résistance à la fatigue pour s’attaquer aux «faibles» et pour promouvoir à l’aide de la propagande l’«homme nouveau». Un des effets méconnus de cette propagande fut d’épuiser davantage leurs ouvrier.ères.

28. Les promesses du bien-être? : Après la Deuxième Guerre mondiale, les États se sont dotés de systèmes de sécurité sociale créant ou améliorant les programmes antérieurs, notamment pour la retraite. La médecine du travail s’est développée, devenant plus préventive, avec la création de l’ergonomie, l’étude de la dépense énergétique, l’amélioration de la médicamentation, l’analyse des déterminants de la fatigue et de la santé, et l’examen des effets des gestes répétitifs et routiniers. L’auteur aborde aussi le climat de recherche du bien-être au milieu du XXe siècle, donnant comme exemple l’amélioration des équipements ménagers qui ont réduit la fatigue due aux travaux domestiques.

29. Du burn out à l’identité : De nos jours, l’économie de plus en plus axée sur les services modifie la nature de la fatigue. Les «troubles musculo-squelettiques», avec ses lombalgies, bursites et tendinites, loin d’être nouveaux, sont devenus les principales maladies professionnelles devant l’épuisement professionnel (le «burn out» du titre de ce chapitre), qui de son côté frappe toutes les classes de travailleur.euses, de l’ouvrier.ère au gestionnaire, malgré des causes souvent bien différentes. L’analyse des facteurs de risques et de «pénibilité» se systématise. Ils sont en France subdivisés entre les contraintes physiques et psychiques, l’environnement physique et les rythmes de travail. L’auteur aborde aussi l’impact de la surveillance constante au travail (encore plus chez les «esclaves du numérique» et autre travailleur.euses de plateformes), de la nouvelle gestion publique, de la délocalisation des emplois, du harcèlement et de la charge mentale. Il conclut que la «fatigue, faiblesse diffuse, insatisfaction obscure, insuffisance obstinée, est devenue une des manières d’être de notre temps».

30. Postface – Surprises et menaces «virales» : La crise de la COVID-19 a fait surgir de nouveaux épuisements dans la population, encore plus chez les travailleur.euses essentiel.les, en premier lieu chez les soignant.es. L’auteur conclut son livre ainsi :

«Les terrains de la fatigue ont sans doute changé, les représentations et visions qu’en avaient dessinées ces dernières décennies, en revanche, ne sont autres que confirmées […] Elle [la crise de la COVID-19] a réveillé des peurs oubliées, tout en confirmant la manière récente et nouvelle dont la fatigue est devenue aujourd’hui compagne familière, résistance intérieure et constante éprouvée par chacun.e d’entre nous.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais surtout si on s’intéresse beaucoup à la fatigue. Ce livre est en effet long (480 pages), très détaillé et forcément répétitif. J’hésite d’ailleurs entre louer sa profondeur et la qualité de la recherche de l’auteur, et lui reprocher son avalanche de détails et de citations n’ajoutant pas toujours de valeur aux propos antérieurs. J’ai été attiré par ce livre en partie parce que j’avais beaucoup aimé le livre précédent que j’ai lu de cet auteur (La robe – Une histoire culturelle, du Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui, que j’ai présenté dans ce billet), mais aussi par les comptes rendus des deux articles (ici et ici). Cela dit, le sujet demeure fascinant et le traitement qu’en fait l’auteur est exhaustif et souvent passionnant. Il sait faire des liens pertinents entre l’évolution des sociétés et celle des formes de fatigue qui y sont associées. Les 2040 notes (!), surtout des références, mais parfois accompagnées de compléments d’information, s’étendent sur 82 pages à la fin du livre, juste avant un index de 14 pages. Bref, ce livre en est un autre à lire avec deux signets, et comme il est assez lourd, ce n’est vraiment pas idéal.

2 commentaires leave one →
  1. 4 mai 2021 21 h 27 min

    Quand même, tu en fais un résumé fantastique à lire, ça donne tout de même le goût de le parcourir avec toute cette richesse autour du concept de la fatigue. Merci!

    Aimé par 1 personne

  2. 4 mai 2021 23 h 06 min

    Je trouvais mes résumés un peu répétitifs entre les périodes. Tant mieux si ça se lit bien!

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