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L’économie féministe

10 mai 2021

économie féministe«En levant le voile sur l’apparente neutralité des concepts et des analyses» de la science économique avec son livre L’économie féministe, Hélène Périvier, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), «met au jour les ressorts d’une organisation sociale issue du modèle patriarcal, centrée sur Monsieur Gagnepain, tandis que Madame Aufoyer est devenue Madame Gagnemiettes».

Préface : Thomas Piketty nous invite à lire ce livre et explique les raisons pour lesquelles «l’économie a tant de mal à devenir féministe».

Introduction – Je suis une économiste féministe : L’autrice explique ce qu’elle veut dire quand elle se présente comme une économiste féministe et pourquoi elle trouve important de s’afficher comme telle. Elle souligne ensuite les lacunes de la discipline économique orthodoxe que l’économie féministe tente de combler, notamment son biais paternaliste qui se manifeste aussi bien par les limites de son champ d’études que par les sujets qu’elle omet, dont le travail domestique et les inégalités de toutes sortes.

Première partie – L’économiste, la féministe et la Cité

1. L’économie et ses excès : L’expertise économique est à la fois recherchée (par les médias, les gouvernements et ailleurs) et ridiculisée. Les oppositions entre la recherche théorique et empirique, et entre la démarche «scientifique» et politique illustrent la tension qui règne sur cette discipline. Pourtant, la supposée neutralité de la démarche scientifique en économie est un leurre, dont la mise de côté de la question féministe n’est qu’un exemple (avec les inégalités, la discrimination et bien d’autres questions). L’autrice retrace les débats sur ces questions dans l’histoire de la pensée économique, en insistant sur le rôle des institutionnalistes qui ont su attacher ces ficelles, puis celui de John Maynard Keynes qui a bouleversé la vision de la discipline jusqu’au retour en force de l’économie orthodoxe avec les néolibéraux, elle-même contestée plus récemment par les économistes hétérodoxes (économie comportementale, post-keynésianisme, empirisme, économie expérimentale, etc.).

2. Le féminisme, ça pense! : L’économie féministe vise à étudier les phénomènes économiques sur la base de l’égalité des hommes et des femmes, des classes sociales, des personnes issues de toutes les origines ethniques et de celles de toutes orientations sexuelles. L’autrice aborde aussi :

  • les concepts de «genre» et d’«intersectionnalité»;
  • les liens entre les inégalités sociales et entre les sexes, et entre le patriarcat, le capitalisme moderne et le néolibéralisme;
  • «l’articulation des libertés politiques et des libertés économiques»;
  • l’écoféminisme et le colonialisme.

Deuxième partie – Au-delà de l’homme économique

3. Les critiques féministes de l’économie : «L’économie ne peut pas être imperméable aux questionnements relatifs à la justice sociale». Ces questionnements modifient le champ d’études de l’économie, mais la démarche qui en découle «reste rigoureuse et scientifique», sans biais idéologiques, alors que l’économie orthodoxe est influencée par les «biais sexistes et androcentrés» de ses concepteurs. L’autrice aborde ces biais et leurs conséquences chez les premiers économistes (qui ont par exemple exclu le travail non rémunéré des femmes de leur cadre d’analyse et justifié les salaires plus élevés des hommes pourvoyeurs), puis :

  • le caractère essentiellement masculin de l’homo œconomicus (bien trop égoïste et rationnel, et pas assez altruiste et empathique selon les premiers économistes et bien d’autres plus récents pour représenter une femme…);
  • la théorie délirante de Gary Becker sur la discrimination et le sexisme (je pensais bien connaître les thèses insensées de Becker, mais j’en ai appris d’autres aspects);
  • des critiques de ces présupposés par des économistes féministes et institutionnalistes;
  • des exemples d’études empiriques produites par des économistes féministes (dont le fait que les récessions touchent davantage les secteurs masculins, mais que les politiques d’austérité qui les suivent nuisent plus aux secteurs féminins, comme ici);
  • le fait que les économistes féministes peuvent aussi bien adhérer à des écoles orthodoxes qu’hétérodoxes.

4. Sexe et genre de l’économie : Dans un article de 2019 portant sur les 100 économistes ayant le plus contribué à la discipline, on ne citait que quatre femmes. Même si elles sont nettement minoritaires, elles représentent quand même au niveau mondial le quart des membres de la profession. L’autrice présente des exemples de contributions de femmes en économie qui ont été soit négligées (notamment des collaborations à des travaux et écrits d’économistes mâles reconnus), soit dépréciées. Elle aborde ensuite les efforts entrepris pour rendre la profession plus égalitaire, les avantages qu’il y aurait à ce qu’elles y soient plus nombreuses et les facteurs qui expliquent cette faible représentation.

Troisième partie – L’économie au défi de l’égalité

5. De Monsieur Gagnepain à Madame Gagnemiettes : Ce chapitre porte sur l’histoire du travail des femmes. Si le modèle du père pourvoyeur, M. Gagnepain, est en grande partie derrière nous, le maintien des inégalités professionnelles et salariales fait en sorte que les femmes sont encore des dames Gagnemiettes (notons que ces inégalités sont encore plus grandes et plus persistantes en France qu’au Québec). L’autrice aborde ensuite :

  • les difficultés pour obtenir des données fiables et cohérentes du travail des femmes avant le XXe siècle et même après;
  • l’évolution de leur participation au marché du travail, avec ses spécificités par rapport à celle des hommes;
  • les mesures gouvernementales (réglementation, fiscalité, transferts, etc.) favorisant ou freinant cette participation;
  • le partage inégal des tâches domestiques entre les hommes et les femmes (dans ce cas aussi, ces inégalités sont encore plus grandes et plus persistantes en France qu’au Québec) et les mesures favorisant une plus grande égalité, dont les congés parentaux pris par les pères et les services de garde;
  • la discrimination sexiste et ethnique sur le marché du travail et les moyens de la contrer.

6. La priorité de l’égalité : «Dans un monde où les ressources sont rares, l’une des tâches des économistes est de trouver la façon de les allouer au mieux». Une des façons pour ce faire est de favoriser les politiques d’égalité des sexes. L’autrice aborde à ce sujet:

  • les négociations internationales lors de l’adoption du principe de l’égalité salariale, justifiée davantage par des objectifs économiques que d’équité;
  • le rôle du néolibéralisme dans la priorité accordée aux libertés économiques sur les libertés démocratiques et sur la lutte à la pauvreté, et les dérives que les mesures d’égalité adoptées par les néolibéraux entraînent;
  • le fait qu’il est de loin préférable de défendre l’égalité sur la base de principes d’équité, de démocratie et de juste redistribution des richesses plutôt que sur des bases d’efficacité économique, ce qui permet notamment d’éviter les dérives néolibérales mentionnées auparavant et d’autres qu’elle mentionne ici, et de considérer les avantages économiques comme des bénéfices collatéraux de l’égalité plutôt que comme des objectifs.

En guise de conclusion – Pour une économie politique féministe : Quoi qu’on en dise, «l’égalité des sexes n’est pas un objectif consensuel». Les travaux menés dans une perspective féministe donnent des outils pour y parvenir, tant en analysant la situation qu’en évaluant les mesures les plus efficaces. Puis, L’autrice conclut :

«La métamorphose de l’État social engagée au cours des années 1970 pour accompagner l’entrée des femmes dans le salariat reste inachevée, car l’égalité des sexes n’a jamais été au cœur d’une refonte de l’articulation entre la famille, le marché et l’État social. […] Une économie politique féministe est possible à condition de repenser l’ensemble du système fiscal et social pour construire un modèle cohérent, porteur d’émancipation et d’égalité.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est complémentaire à un billet que j’ai écrit sur le sujet en 2011 et l’approfondit. En effet, ce billet était basé sur un texte relativement court (qui ne semble plus disponible sur Internet) de Sylvie Morel dont des travaux sont d’ailleurs cités dans ce livre. L’autrice définit bien le champ de l’économie féministe et montre clairement qu’il ne s’agit pas d’une école de pensée comme telle, comme le pensent beaucoup de personnes la première fois qu’elles en entendent parler, mais qu’elle vise à corriger et à compléter les analyses des écoles existantes. Elle fait le tour des domaines de l’analyse économique qui méritent un examen complémentaire de façon exhaustive et claire. Les exemples qu’elle donne, même si pertinents, sont toutefois généralement tirés de la situation en France, ce qui pourrait être décevant, mais comme la situation est semblable ailleurs, notamment ici (quoiqu’à des degrés variables), cela ne change pas la portée de ses propos. Autre bon point, les notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de page. On peut écouter une entrevue de sept minutes accordée par Hélène Périvier à propos de ce livre sur cette page.

One Comment leave one →
  1. 11 mai 2021 11 h 04 min

    Ah que c’est intéressant! Ça aurait pu me servir dans mon livre sur les papas, si j’avais vu ce livre!!! Merci!

    Aimé par 1 personne

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