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La démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante

20 mai 2021

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigranteJ’ai eu un échange avec Jean-François Lisée dans un billet récent sur l’utilisation des données sur le marché du travail de la population immigrante. En citant un tableau publié par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), il a basé une chronique intitulée Mission accomplie notamment sur le fait que le taux d’emploi de la population immigrante était en 2020 plus élevé que celui de la population native, ce qui est vrai (60,5 % par rapport à 57,6 %). J’ai tenté de lui montrer que ce n’était qu’un effet de composition dû aux différences de structure démographique entre ces deux populations, mais sans grand succès, puisqu’il a repris ces données quelques jours plus tard en réponse à une lettre contestant ses conclusions en insistant sur le fait que même le taux d’emploi des immigrant.es reçu.es depuis moins cinq ans était en 2020 plus élevé que celui des natif.ives, ce qui est vrai aussi (58,8 % et 57,6 %). Comme ce sujet est plus complexe qu’il en a l’air, je me suis dit que ce serait bon de m’y attarder plus en détail.

Données de 2020 pour le Québec

En fait, comme l’ISQ ne produit pas les données qu’il publie, j’ai regardé la source du tableau utilisé par M. Lisée (l’Enquête sur la population active, ou EPA) et ai constaté en cherchant un peu que ces données correspondaient à celles du tableau 14-10-0083-01 de Statistique Canada que j’ai utilisées pour réaliser le tableau qui suit. Ce tableau fournit de l’information sur la population, le taux d’emploi et le taux de chômage de la population adulte du Québec (âgée de 15 ans et plus), de celle âgée de 25 à 54 ans (que Statistique Canada appelle le «principal groupe d’âge actif» soit les personnes «étant plus susceptibles d’avoir terminé leurs études et d’être disponibles pour travailler à temps plein que les personnes de 15 à 24 ans, et moins susceptibles d’être à la retraite que celles de 55 ans et plus») et de celle âgée de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus, selon le statut d’immigration en 2020. Notons que ce fichier ne fournit pas comme tel de données sur les résident.es non permanent.es (RNP). Je les ai calculées en soustrayant les populations natives et immigrantes de la population totale. De même, les données sur la population âgée de «15 à 24 ans et de 55 ans et plus» sont le résultat de la soustraction de celles des 25 à 54 ans de la population adulte totale.

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_1

– population : La population immigrante représentait 17 % de la population adulte du Québec en 2020. Près de 70 % de la population adulte immigrante du Québec avait été reçue depuis au moins 10 ans. On peut aussi constater que les RNP (surtout des étudiant.es étranger.ères, des travailleur.euses étranger.ères temporaires et des réfugié.es) représentaient moins de 2 % de la population adulte, un peu moins que les immigrant.es très récent.es (reçu.es depuis moins de 5 ans, 2,8 %) ou récent.es (reçu.es depuis entre 5 et 10 ans 2,6 %), ce qui est loin d’être négligeable.

– population (%) : La structure démographique de ces populations différait grandement. Ainsi, alors que la proportion des adultes âgé.es de 25 à 54 ans était de 43,5 % dans la population native, elle était en moyenne de 59,0 % dans la population immigrante, proportion qui variait de 49,6 % chez les immigrant.es établi.es (reçu.es depuis au moins 10 ans) à 81,6 % chez les immigrant.es très récent.es. Cette proportion était aussi bien plus élevée chez les RNP (68,2 %) que chez les natif.ives.

– taux d’emploi : Le taux d’emploi des immigrant.es (60,5 %) était en 2020 plus élevé que celui des natif.ives (57,6 %). Il était égal chez les RNP, était plus élevé chez les immigrant.es très récent.es (58,8 %), le surpassait de plus de 13 points de pourcentage chez les immigrant.es récent.es (70,8 %) et diminuait «étrangement» chez les immigrant.es établi.es (58,7 %).

Quand on regarde ensuite le taux d’emploi chez les personnes âgées de 25 à 54 ans, il n’y a plus rien d’étrange! Il dominait chez les natif.ives (84,5 %), était plus de 20 points de pourcentage plus bas chez les immigrant.es très récent.es (62,9 %), était à peine plus élevé chez les RNP (64,9 %), mais progressait graduellement chez les immigrant.es récent.es (77,6 %) et les établi.es (80,7 %) tout en demeurant inférieur à celui des natif.ives malgré leur niveau de scolarité plus élevé, ce qui est moins étrange, tout en étant désolant.

Le taux d’emploi des personnes âgées de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus était légèrement plus élevé chez les immigrant.es et les RNP que chez les natif.ives, mais sans plus de précision sur la structure démographique de ces groupes, cette donnée nous laisse sur notre faim.

– taux d’emploi ajusté : Pour estimer l’effet de composition dû aux structures démographiques différentes de ces populations, j’ai calculé le taux d’emploi global que ces populations auraient si elles avaient la même structure démographique que la population native. J’ai donc multiplié la proportion de personnes âgées de 25 à 54 ans et de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus dans la population native par les taux d’emploi associés à ces tranches d’âges dans les autres populations et ai additionné les résultats de ces deux multiplications :

  • pour l’ensemble des immigrant.es, ce taux ajusté était de 54,7 %, plus bas de 5,9 points que son taux officiel (60,5 %) et de 2,9 points que celui des natif.ives (57,6 %);
  • pour les quatre autres populations, la baisse du taux ajusté par rapport au taux officiel varie de 2,6 chez les immigrant.es établi.es à 11,4 points chez les immigrant.es récent.es;
  • les immigrant.es récents deviennent la seule population avec un taux d’emploi plus élevé que celui des natif.es, mais de seulement 1,9 point plutôt que de 13,2 points avec le taux officiel;
  • notons que ce taux ajusté ne tient pas compte des différences importantes dans la structure démographique de la tranche 15 à 24 ans et 55 ans et plus; on en tiendra compte plus loin.

– taux de chômage : Il y a moins de distorsion due à la structure démographique pour le taux de chômage, celui-ci ayant été plus élevé chez les immigrant.es et les RNP que chez les natif.ives pour les populations âgées de 15 ans et plus et de 25 à 54 ans, à peu près avec les mêmes écarts. La seule exception était le taux de chômage des immigrant.es établi.es chez les personnes âgées de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus (11,2 % par rapport à 11,5 %).

– taux de chômage ajusté : J’ai aussi calculé l’effet de composition sur les taux de chômage. Cet effet est moins fort, mais il le fait augmenter d’entre 0,8 point (ensemble des immigrant.es et RNP) et 3,2 points (immigrant.es récent.es). Comme ces taux officiels étaient déjà tous plus élevés que celui des natif.ives, cet exercice n’a fait qu’augmenter les écarts, dont le plus élevé, celui des immigrant.es très récent.es, atteint 10,2 points (18,5 % par rapport à 8,3 %).

Données de 2020 pour le Canada

Le tableau 14-10-0085-01 de Statistique Canada contient les mêmes données pour quatre tranches d’âge au lieu de deux, mais seulement pour le Canada. Le tableau qui suit, conçu comme le précédent, nous permettra surtout de prendre connaissance des données pour les personnes âgées de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus selon les populations.

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_2

– population : La proportion des immigrant.es sur la population adulte totale, des immigrant.es établi.es sur l’ensemble des immigrant.es et des RNP sur la population totale était en 2020 plus élevée dans le reste du Canada qu’au Québec (28,5 %, 73,8 % et 2,7 % par rapport à 17,1 %, 68,9 % et 1,9 %), proportions calculées en soustrayant les données du Québec de celles de ce tableau.

– population (%) : La proportion des immigrant.es et des RNP âgé.es de 25 à 54 ans était un peu plus faible au Canada qu’au Québec, tandis que celle de la population âgée de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus variait énormément selon le statut d’immigration. En effet, la proportion de personnes âgées de 15 à 24 ans passait de 5,9 % chez les immigrant.es établi.es (dont les personnes reçues à 15 ans et plus ont toutes plus de 24 ans) à 16,5 % chez les immigrant.es récents et même à 27,8 % chez les RNP (probablement en raison de la présence importante d’étudiant.es étranger.ères dans ce groupe), pour une moyenne de seulement 8,5 % chez l’ensemble des immigrant.es, soit guère plus que la moitié de cette proportion chez les natif.ives (16,1 %). Chez les personnes âgées de 55 ans et plus, cette proportion était semblable chez les natif.ives (38,1 %) et pour l’ensemble des immigrant.es (39,0 %), mais passait de 8,0 % chez les immigrant.es très récent.es à 49,8 % chez les immigrant.es établi.es, six fois plus!

– taux d’emploi : Le taux d’emploi des immigrant.es (56,7 %) était légèrement moins élevé que celui des natif.ives (58,5 %). Comme au Québec, il était supérieur chez les immigrant.es très récent.es (61,8 %) et récent.es (64,9 %) et plus faible chez les immigrant.es établi.es (54,2 %), ce qui, encore une fois, semble contre-intuitif.

Quand on regarde ensuite ce taux d’emploi chez les personnes âgées de 15 à 24 ans et de 25 à 54 ans, on comprend mieux! En effet, il était moins élevé que celui des natif.ives (51,1 % et 81,7 %) dans toutes les autres catégories et, chez les 25 à 54 ans, augmentait avec la durée depuis la réception de leur statut d’immigrant.es. La situation était plus complexe chez les 55 ans et plus, car cette tranche d’âge regroupe des personnes encore très actives sur le marché du travail (55 à 64 ans) et d’autres qui le sont beaucoup moins (65 ans et plus). Disons seulement que ces taux étaient semblables à celui des natif.ives (33,7 %), sauf chez les immigrant.es très récent.es (22,2 %).

– taux d’emploi ajusté : J’ai ici aussi calculé le taux d’emploi global que ces populations auraient si elles avaient eu en 2020 la même structure démographique que la population native :

  • pour l’ensemble des immigrant.es, ce taux ajusté était de 54,6 %, plus bas de 2,1 points que son taux officiel (56,7 %) et de 3,9 points que celui des natif.ives (57,6 %);
  • pour les quatre autres populations, le taux ajusté par rapport au taux officiel est plus élevé dans un cas (de 1,6 point, chez les immigrant.es établi.es), mais est moins élevé d’entre 4,9 chez les RNP et 14,4 points chez les immigrant.es très récent.es;
  • le taux d’emploi ajusté est plus bas que celui des natif.ives dans toutes les catégories d’immigration, cet écart variant de 2,7 points chez les immigrant.es établi.es à 11,1 points chez les immigrant.es très récent.es.

– taux de chômage : Comme dans le tableau précédent, il y avait moins de distorsion due à la structure démographique pour le taux de chômage, celui-ci ayant été plus élevé pour les immigrant.es et les RNP dans presque toutes les situations illustrées, sauf pour les immigrant.es établi.es et les RNP âgées de 55 ans plus.

– taux de chômage ajusté : Le taux de chômage ajusté varie moins que le taux d’emploi par rapport au taux officiel, mais il le fait augmenter d’entre 1,1 point et 1,8 point dans quatre cas, et le fait baisser de 1,8 point chez les RNP (car il y a moins de jeunes au taux de chômage élevé dans la population native que chez les RNP).

Données de 2016 pour le Québec

Comme la taille des populations présentées dans le premier tableau est souvent relativement petite, les marges d’erreur peuvent être importantes ce qui empêche l’EPA de diffuser les données plus désagrégées pour le Québec, surtout. Pour en savoir plus, je me suis dit qu’il serait intéressant de regarder les données du recensement de 2016 qui, si elles datent un peu, permettent d’avoir accès à des données plus détaillées. Le tableau qui suit est tiré du fichier 98-400-X2016286 et est construit comme le premier, mais avec une catégorie d’immigration de plus et trois tranches d’âge supplémentaires (quatre de plus et une de moins…).

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_3

– population : En 2016, la population immigrante représentait 15,3 % de la population adulte du Québec, soit moins qu’en 2020 (17,1 %). Il y avait aussi une proportion moindre de RNP (1,2 % par rapport à 1,9 %).

– population (%) : Comme en 2020, la proportion des adultes âgé.es de 25 à 54 ans était plus faible chez les natif.ives (46,0 %) que dans la population immigrante (57,6 %). Par contre, ce tableau indique que cette proportion n’était que de 29,2 % chez les immigrant.es reçu.es depuis au moins 25 ans qui représentaient plus du tiers des immigrant.es (36 %), mais était semblable à son niveau de 2020 chez les immigrant.es très récent.es (79,9 % par rapport à 81,6 % en 2020) et récents (78,4 % et 78,9 %), et chez les RNP (65,0 % et 68,2 %). Chez les immigrant.es reçu.es depuis 11 à 25 ans, elle était aussi beaucoup plus élevée que chez les natif.ives (67,8 % par rapport à 46,0 %).

La proportion des adultes âgé.es de 15 à 24 ans était beaucoup plus élevée dans la population native (14,7 %) que dans la population immigrante (8,4 %). Elle n’était qu’un peu plus faible dans les trois catégories d’immigrant.es reçu.es depuis au plus 25 ans, mais carrément nulle chez ceux et celles reçu.es depuis au moins 25 ans, ce qui est bien sûr normal et évident. Elle était par contre deux fois plus élevée chez les RNP (30,0 %).

La proportion des adultes se situant dans les deux premières des trois tranches d’âge les plus âgées était plus élevée chez les natif.ives que chez les immigrant.es (18,8 % par rapport à 14,2 % chez les 55-64 ans et 13,1 % par rapport à 11,2 % chez les 65-74 ans), mais l’était moins chez les 75 ans et plus (7,4 % et 8,6 %). Cela montre que les 55 ans et plus étaient en fait proportionnellement plus jeunes chez les natif.ives, ce qui influence à la hausse leur taux d’emploi. Le tableau nous montre toutefois que ces trois proportions étaient très basses chez les RPN et les immigrant.es très récent.es et récent.es, et presque aussi basses chez les immigrant.es reçu.es depuis 11 à 25 ans, sauf pour les 55 à 64 ans. Par contre, ces proportions étaient beaucoup plus élevées chez les immigrant.es reçu.es depuis plus de 25 ans, avec trois taux supérieurs à 20 %, pour un total de 70,8 %. En fait, les immigrant.es reçu.es depuis plus de 25 ans regroupaient 75 % des immigrant.es âgé.es de plus de 55 ans, et même 88 % de ceux et celles âgé.es de 75 ans et plus. On voit bien qu’avec des structures démographiques aussi différentes, il est un peu ridicule de vouloir comparer leurs taux d’emploi globaux.

– taux d’emploi : Le taux d’emploi des immigrant.es (57,7 %) était en 2016 légèrement moins élevé que celui des natif.ives (60,0 %), mais il était plus élevé chez les immigrant.es récents (67,8 %) et ceux et celles reçu.es depuis 11 à 25 ans (68,4 %) et moins chez les RNP (51,8 %), les immigrants très récent.es (55,7 %) et reçu.es depuis plus de 25 ans (45,0 %).

Par contre, ce taux était moins élevé que celui des natif.ives dans toutes les catégories d’immigration et pour les RNP chez les personnes âgées de 15 à 24 ans et de 25 à 54 ans, dans cinq cas de plus de 20 points de pourcentage. Dans ces deux tranches d’âge, ces taux augmentaient avec la durée depuis la réception de leur statut d’immigrant.es, ce qui est normal.

Dans les trois tranches d’âge les plus âgées, le taux d’emploi était en général plus élevé chez les immigrant.es que chez les natif.ives, les exceptions s’observant dans les deux tranches d’âge les moins âgées (55-64 ans et 65-74 ans) chez les immigrant.es très récent.es et les RNP, et chez les immigrant.es reçu.es depuis 11 à 25 ans âgé.es de 75 ans et plus. Il est difficile d’expliquer ce taux généralement plus élevé, mais on peut avancer l’hypothèse que ces personnes ressentent davantage le besoin de continuer à travailler que les natif.ives en raison de revenus de retraite moins élevés, quoique plus de recherche serait nécessaire pour l’affirmer avec certitude. Notons que cette étude va dans le sens de mon hypothèse, mais qu’elle conclut aussi qu’on aurait besoin de plus de recherche «pour explorer les facteurs associés à cette situation»!

– taux d’emploi ajusté : Voir le tableau un peu plus loin pour plus de précision :

  • pour l’ensemble des immigrant.es, ce taux ajusté était de 54,8 %, plus bas de 3,0 points que son taux officiel (57,7 %) et de 5,2 points que celui des natif.ives (60,0 %);
  • pour les cinq autres populations, le taux ajusté est plus élevé que le taux officiel dans un cas (de 6,9 points, chez les immigrant.es reçu.es depuis au moins 25 ans en raison de leur population beaucoup plus âgée que celle des natif.ives), mais est moins élevé d’entre 7,4 chez les RNP et 13,6 points chez les immigrant.es récent.es (de 12,6 points chez les très récent.es);
  • le taux d’emploi ajusté est plus bas que celui des natif.ives dans toutes les catégories d’immigration, cet écart variant de 2,2 points chez les immigrant.es reçu.es depuis 11 à 25 ans à 16,9 points chez les immigrant.es très récent.es (15,6 points chez les RNP). Mission accomplie?

– taux de chômage : Le taux de chômage était plus bas et souvent beaucoup plus bas chez les natif.ives que chez les RPN et que dans toutes les catégories d’immigrant.es dans les trois tranches d’âge les plus jeunes (15 à 64 ans), mais la situation était plus variable dans les tranches des personnes âgées de 65 à 74 ans et de 75 ans et plus.

– taux de chômage ajusté : Le taux de chômage ajusté varie moins par rapport au taux officiel. Il le fait baisser de 0,6 point chez les immigrant.es reçu.es depuis plus de 25 ans, mais il le fait augmenter dans les cinq autres cas, d’entre 0,9 point pour l’ensemble des immigrant.es et 3,8 points chez les immigrant.es très récent.es. Pour plus de précision, voir le tableau qui suit.

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_3a

Données de 2016 pour les membres des minorités visibles du Québec

Le même fichier tiré du recensement de 2016 fournit aussi des données sur les membres des minorités visibles, à l’aide desquelles j’ai réalisé le tableau qui suit. J’ai pensé l’ajouter à ce billet parce que M. Lisée disait dans sa chronique que le taux d’emploi des membres des minorités visibles avait rejoint celui des autres Québécoises (il ne donne pas de source, mais je sais par des contacts que cela est vrai).

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_4

– population : En 2016, les membres des minorités visibles représentaient 11,8 % de la population adulte du Québec. Cette proportion atteignait toutefois 16,7 % chez les plus jeunes (15 à 24 ans), 15,2 % chez les 25 à 54 ans, mais beaucoup moins dans les trois tranches d’âges plus âgées (6,7 % chez les 55 à 64 ans, 5,4 % chez les 65 à 74 ans et 4,8 % chez les 75 ans et plus).

– population (%) : La proportion des adultes membres des minorités visibles était bien plus élevée que celle des autres Québécois.es dans les deux tranches d’âge plus jeunes (19,3 % par rapport à 13,2 % chez les 15-24 et 61,7 % par rapport à 46,2 % chez les 25-54) et à l’inverse plus basse dans les trois tranches d’âge les plus élevées.

– taux d’emploi : Si le taux d’emploi des membres des minorités visibles était globalement presque égal que celui des autres Québécois.es (59,2 % et 59,6 %), il était bien moins élevé dans le principal groupe d’âge actif (72,0 % et 84,1 %) et encore moins chez les 15-24 (38,9 % et 57,9 %), alors qu’il était un peu plus élevé dans les trois tranches d’âges les plus élevées. Notons que ces trois tranches d’âge ne regroupaient que 19,0 % des adultes membres des minorités visibles, mais 40,6 % des autres adultes du Québec. Encore ici, on peut se demander quels facteurs expliquent le besoin des membres âgé.es des minorités visibles à travailler à des âges plus avancés que les autres Québécois.es. L’hypothèse mentionnée plus tôt pour les immigrant.es semble pertinente ici aussi.

– taux d’emploi ajusté : Le taux d’emploi ajusté des membres des minorités visibles était de 52,4 %, plus bas de 6,7 points que son taux officiel (59,2 %), et de 7,1 points que celui des autres Québécois.es (59,6 %). On voit donc que leur taux d’emploi était en fait bien loin de celui des autres Québécois.es quand on tient compte de l’effet de composition dû aux structures démographiques différentes entre ces deux populations. Encore là, on voit que la mission est loin d’être accomplie!

– taux de chômage : Comme dans les tableaux précédents, il y a moins de distorsion en fonction de la structure démographique dans le taux de chômage que dans le taux d’emploi. On constate en effet que le taux de chômage des membres des minorités visibles était beaucoup plus élevé que celui des autres Québécois.es globalement et dans les trois premières tranches d’âge (15 à 64 ans), mais aussi, quoique avec une moindre différence, dans les deux dernières tranches d’âge (65 ans et plus).

– taux de chômage ajusté : Le taux de chômage ajusté des membres des minorités visibles est plus élevé de 0,7 point que son taux officiel, portant l’écart avec celui des autres Québécois.es à 5,8 points (12,4 % par rapport à 6,6 %, soit près du double).

– Membres des minorités visibles et immigrant.es : Malgré certaines différences, on voit que la situation du marché du travail des membres des minorités visibles a beaucoup de points en communs avec celle des immigrant.es, sauf qu’ils et elles sont globalement plus jeunes (soulignons que les enfants que les immigrant.es ont au Québec sont des natif.ives, pas des immigrant.es). D’ailleurs, un peu plus des trois quarts (75,6 %) des membres des minorités visibles étaient en 2016 des immigrant.es. Mais, attention aux conclusions hâtives, «seulement» 58,2 % des immigrant.es étaient membres de minorités visibles… Notons aussi que la proportion de membres des minorités visibles qui étaient des immigrant.es variait beaucoup avec l’âge. En effet, cette proportion passait de 41 % chez les jeunes (la majorité de ces personnes étaient donc nées au Canada) à 93 % chez les 45-54 ans et à plus de 95 % dans les trois tranches d’âge supérieures à 55 ans. Voilà bien encore un autre exemple de l’importance de tenir compte de la structure démographique quand on analyse les données sur le marché du travail de toute population.

Et alors…

Je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce long billet, les données parlant d’elles-mêmes. Je peux comprendre qu’une personne qui n’est pas habituée à comparer des données comme celles portant sur le marché du travail puisse arriver à des conclusions erronées, mais quand ces conclusions vont à l’encontre des constats de toutes les études portant sur ce sujet, elle devrait au moins avoir l’humilité de se poser des questions avant de prétendre avoir fait une découverte qui la mène à conclure que la discrimination sur le marché du travail est chose du passé.

Les gens qui suivent ce blogue savent que je n’ai pas inventé pour les besoins de ce billet la méthode que j’ai utilisée ici pour estimer l’impact de l’effet de composition en calculant des taux d’emploi et de chômage ajustés. J’utilise en effet cette méthode mensuellement depuis quelques mois dans ma série de billets sur le marché du travail et la COVID pour expliquer qu’il est normal que le taux d’activité au Québec soit moins élevé que dans le reste du Canada, puisque nous sommes plus vieux. Je l’utilisais même dans mon emploi avant ma retraite. Statistique Canada l’utilise aussi, par exemple dans cette étude datant de 2017 pour estimer l’effet du vieillissement de la main-d’œuvre sur les taux d’activité (voir aussi ce graphique que j’ai reproduit pour le Québec dans ce billet). C’est la méthode appropriée pour le faire.

Bref, non la mission d’éliminer la discrimination et le racisme systémique sur le marché du travail n’est pas accomplie et elle est encore loin de l’être. La meilleure façon d’y arriver un jour est de commencer par reconnaître la présence de ces problèmes, pas de les nier.

3 commentaires leave one →
  1. ejeanmtl permalink
    20 mai 2021 12 h 11 min

    Et c’est une analyse seulement avec le taux d’emploi. Les écarts de revenus entre les minorités visibles et les blancs montrent aussi ce qui ressemble pas mal à de la discrimination systémique.

    J'aime

  2. 20 mai 2021 13 h 03 min

    «Et c’est une analyse seulement avec le taux d’emploi»

    Avec le taux de chômage aussi…

    «Les écarts de revenus entre les minorités visibles et les blancs montrent aussi ce qui ressemble pas mal à de la discrimination systémique.»

    Dans sa chonique, M. Lisée affirme aussi que les immigrant.es «empochaient 97 % du salaire horaire des natifs». Malheureusement, la source qu’il a citée (https://statistique.quebec.ca/fr/document/remuneration-horaire-et-remuneration-hebdomadaire-resultats-pour-les-personnes-immigrantes-et-celles-nees-au-canada/tableau/remuneration-horaire-et-remuneration-hebdomadaire-resultats-pour-les-personnes-immigrantes-et-celles-nees-au-canada-quebec-ontario-et-canada#tri_tertr=1&tri_sexe=10) ne fournit pas de données par tranche d’âge et je n’ai pas pu trouver de source plus complète à ce sujet, ni pour les membres des minorités visibles.

    Cela dit, j’ai abordé cette question dans un commentaire du billet précédent, en recoupant des données d’autres sources (voir https://jeanneemard.wordpress.com/2021/05/01/jeanne-express-jean-francois-lisee-et-les-donnees-sur-le-taux-demploi-des-personnes-immigrantes/#comment-37401). Là aussi, les données globales sont dues à un effet de composition (moins de jeunes aux salaires plus bas).

    En outre le recensement ne fournit pas de données sur les salaires horaires et hebdomadaires, mais seulement sur le revenu d’emploi annuel. Cela dit, j’ai consacré un billet à la question du revenu des membres des minorités visibles en 2018, pour les hommes et pour les femmes, billet qui montre de fait un écart énorme entre leurs revenus :

    La scolarité, le revenu d’emploi et le niveau de compétence des emplois des membres des minorités visibles

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  3. 17 août 2021 10 h 57 min

    L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) a publié ce matin une étude sur les écarts du taux d’emploi et des revenus entre les personnes immigrantes et non immigrantes au Québec. Sans surprise, il a utilisé les données pour les personnes âgées de 25 à 54 ans, car «il existe des différences de composition dans ce groupe d’âge [55 ans et plus] entre les immigrantes et les non-immigrantes». Sans surprise non plus, l’étude observe des écarts importants entre ces données pour les personnes immigrantes et les personnes natives. Notons toutefois que les données utilisées sont celles des recensements, dont les plus récentes datent de 2016 pour le taux d’emploi et de 2015 pour les revenus. Elle ne peut donc observer l’amélioration récente de ces données.

    Cliquer pour accéder à taux-et-revenu-emploi-des-quebecoises-quels-ecarts-entre-personnes-immigrantes-et-non-immigrantes.pdf

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