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Où est le sens?

24 mai 2021

Où est le sensAvec son livre Où est le sens?, Sébastien Bohler, spécialiste en neurobiologie moléculaire, nous explique le fonctionnement du cortex cingulaire antérieur qui «nous pousse sans relâche à chercher du sens à nos existences». En rééquilibrant notre cerveau, nous pourrions «fonder une société basée sur la cohérence, la signification et le lien, qui nous motivera à moins produire et à ne plus consommer inutilement».

Première partie – Qu’est-ce qui a un sens?

1. Notre-Dame brûle : Les bâtisseurs de la cathédrale Notre-Dame travaillaient à un projet dont ils ne verraient pas le produit final de leur vivant. Aujourd’hui, on détruit notre habitat pour des plaisirs à court terme, ne se préoccupant plus de donner un sens à notre existence. On comble ce vide de sens en se distrayant et en consommant. La crise de la COVID-19, due à ce mode de vie, ne semble pas vouloir nous faire bifurquer de cette façon de vivre qui tue la diversité et finira par nous tuer aussi.

2. Une révélation : L’auteur explique sa première expérience de perte de sens (une embauche dans un poste prestigieux contraire à ses valeurs) et sa réaction (il a démissionné le lendemain).

3. Aux origines du sens : L’auteur explique le rôle du striatum et de la dopamine qu’il sécrète dans notre quête de sens. Si cette quête est déçue, par exemple si un événement heureux qui devrait se produire ne se produit pas, c’est le cortex cingulaire antérieur qui entre en action pour nous avertir de cette erreur, ce qui permet de nous adapter à une nouvelle situation. S’il est trop sollicité, il causera du stress, de l’anxiété et même des dépressions, et pourra avoir un effet destructeur.

4. La société de l’imprévisible : De 2006 à 2011, France Telecom a procédé à des réaffectations, changements d’horaires et mises à pied qui ont entraîné de nombreux suicides, en harcelant en plus les employé.es restant.es. «Lorsque l’environnement devient indéchiffrable, l’esprit vole en éclats». L’auteur explique ce phénomène remontant même avant l’arrivée d’homo sapiens. Cette quête de sens et de fuite de l’incertitude se manifeste aussi par les croyances religieuses (et conspirationnistes, on le verra plus loin), car on a observé qu’elles désactivent en grande partie les avertissements d’erreurs du cortex cingulaire.

5. La crise du sens : Avec l’abandon relatif des croyances religieuses et même démocratiques et philosophiques, ainsi qu’avec le tourbillon de la vie moderne et ses objectifs purement matérialistes, notre époque vit une crise de sens.

Deuxième partie – Au cœur des civilisations

1. Nés pour coopérer : Homo sapiens doit sa survie à la coopération. Pour coopérer efficacement, il doit «partager des buts et des actions afin d’obtenir un résultat qu’il serait impossible d’obtenir seul», donc trouver du sens à ces actions en faisant confiance aux autres et en prévoyant leur loyauté.

2. Crise cérébrale il y a douze mille ans : Le fait d’habiter dans de grandes villes où on croise des personnes que nous ne connaissons pas, donc dont on ne peut pas prévoir les actions, aurait pu nous jeter dans l’angoisse. Mais, le cortex cingulaire nous a permis de nous adapter, notamment grâce à l’adoption de rituels, souvent accompagnés de gestes. L’auteur donne entre autres comme exemple la gestuelle de Rafael Nadal avant de servir au tennis et les troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Il aborde ensuite nos talents d’imitation des gestes accomplis par d’autres, qui s’expriment grâce à nos neurones miroirs (fascinant!).

3. Le rôle des visions du monde : «Les valeurs morales partagées réduisent fortement l’activité du cortex cingulaire», qu’elles soient religieuses, politiques, sportives, scientifiques ou autres. La transgression personnelle ou par une autre personne des valeurs communes l’active au contraire, sauf chez les psychopathes.

4. La naissance de la compassion : Comme le titre de ce chapitre l’indique, il porte sur l’historique de la compassion, sa plus grande évolution datant de la révolution néolithique et de l’invention des religions organisées. L’important pour calmer le cortex cingulaire n’est pas de croire en ces religions, mais de croire que les autres croient et que les autres croient que vous croyez. Dans ce contexte, l’auteur explique le rôle des sacrifices dans ces croyances et l’interdiction des blasphèmes.

Troisième partie – La chute du sens

1. Quand la science détrône la croyance : Le début de la perte des repères historiques donnant du sens est dû à un petit objet, la lunette astronomique de Galilée qui a bouleversé la vision de l’univers. Il a ainsi réduit les incertitudes, mais a ébranlé en même temps ce qui permettait de les contrer, les croyances religieuses. L’œuvre de Charles Darwin a jeté un second coup de boutoir à ces croyances, puis d’autres se sont succédé. Finalement, le sens est devenu superflu pour notre survie, même si notre cerveau en avait encore besoin, car le cortex cingulaire était encore là…

2. Le syndrome du dieu solitaire : Au début, cette perte de sens n’a pas eu de conséquence. «Mais, hélas, très vite, cela a mal tourné», car le niveau d’incertitude s’est mis à augmenter…

3. Le règne de l’incertitude : L’auteur présente de nombreux facteurs (marché du travail, logement, famille, politique, environnement, etc.) qui contribuent de nos jours à faire augmenter le niveau d’incertitude.

Quatrième partie – les piliers de folie

1. «Les microcertitudes» : Le cerveau humain cherche toujours à réduire l’incertitude par tous les moyens, notamment en se servant de microcertitudes, soit de prédictions faciles à réaliser, comme de manger si on fait une commande au restaurant. Ces moyens peuvent entraîner des problèmes, comme de l’obésité, problème qui s’accentue d’ailleurs dans les sociétés riches. L’auteur donne ensuite d’autres exemples de microcertitudes et des problèmes qu’elles peuvent engendrer (écoute compulsive de séries télévisées et de films, sexe, porno, drogues, alcool, etc.).

2. Tous fous de techno : Un autre moyen de fuir les incertitudes est la technologie, car elle redonne un sentiment de contrôle sur son environnement (domotique, systèmes d’alarme, GPS, podomètres, caméras et micros dans les chambres d’enfants, etc.). Il en est de même des assurances, des cours privés aux enfants et de la surconsommation qui donnent l’impression de garder le contrôle. À l’inverse, la trop grande abondance de choix nous force à en abandonner trop et cause une perte de contrôle. C’est aussi le cortex cingulaire qui cause le syndrome FOMO (peur de rater quelque chose) et le sentiment de toujours manquer de temps (et de perdre le contrôle sur son utilisation).

3. Cerveau surchargé : Toutes ces sollicitations, incertitudes et pertes de contrôle imposent à notre cerveau une charge mentale dommageable, charge encore plus lourde pour les femmes.

Cinquième partie – La société de l’absurde

1. Maintenant tout est permis : L’auteur donne de nombreux exemples d’activités absurdes et vides de sens (notamment dans la publicité), qui le sont encore plus dans un contexte de réchauffement climatique et de pandémie.

2. Combien je vaux? – L’obsession de l’estime de soi : L’individualisme et le concept d’estime de soi, «version autocentrée du véritable besoin, indéracinable, de l’être humain de se sentir accepté et intégré à une communauté», ont gagné en importance au cours des dernières décennies et servent aussi de rempart contre l’incertitude et la perte de sens, mais avec des conséquences importantes qu’analyse l’auteur (achats compulsifs, importance démesurée accordée à l’argent, hausse des inégalités, etc.).

3. La foire aux identités : La surestimation de l’importance de l’estime de soi porte aussi les gens «à s’enfermer dans une catégorie sociale, à se barricader dans un groupe et à ne plus en sortir», entraînant une hausse de la discrimination, du nationalisme identitaire et du racisme, comme l’auteur le montre avec beaucoup d’exemples (populisme, port et interdiction du voile, attrait pour la dictature, augmentation du nombre de murs entre les pays, etc.), le tout exacerbé par la hausse des inégalités.

4. Mon cerveau me rend nostalgique : L’auteur donne comme exemple de nostalgie l’efficacité du slogan de Donald Trump, Make America great again, et d’autres partis nationalistes qui présentent le passé comme plus glorieux qu’il le fut vraiment, ce qui «nous donne le sentiment que la vie a un sens». En fait, la nostalgie agit aussi individuellement, nos bons souvenirs calmant notre cortex cingulaire, sans effets vraiment négatifs. Son impact collectif est toutefois plus pernicieux, menant souvent à la discrimination, à la xénophobie et au clivage politique, social et autre. L’auteur note aussi que le cortex cingulaire est plus agressif avec des personnes conservatrices qu’avec les progressistes, car les premières tolèrent moins l’incertitude que les deuxièmes. D’ailleurs, les gens de droite ont un cortex cingulaire plus petit que les gens de gauche, car ils remettent moins en question leurs certitudes, quoique le lien causal puisse être l’inverse (ils pourraient aussi moins remettre en question leurs certitudes en raison de leur cortex cingulaire plus petit).

5. L’ère du déni : Le mécanisme d’autojustification qui se met en branle quand on pose des gestes contraires à nos valeurs est aussi dû au cortex cingulaire, mais peut mener à une dissonance cognitive, elle aussi due au cortex cingulaire qui déteste autant les contradictions que l’incertitude, car elles représentent aussi une perte de sens. Par contre, pour éviter cette dissonance, on peut aussi sombrer dans le déni, comme les gens qui travaillent dans des domaines qui entrent en conflit avec leurs valeurs et qui essaient de se convaincre que ce n’est pas si grave et même que cela peut être positif (cela m’a fait penser entre autres aux promoteurs de GNL Québec).

6. La fin de la Vérité : L’auteur se penche ici sur les «faits alternatifs» et les théories conspirationnistes, et sur les caractéristiques de notre cerveau qui permettent ce type de déni, notamment notre instinct de survie développé par nos lointains ancêtres et même par les espèces qui les ont précédés. Voir une menace inexistante ne nuisait pas, mais ignorer une menace réelle pouvait être fatal. Cet instinct est en plus exacerbé de nos jours, notamment par les chambres d’échos sur Internet et par notre désir d’appartenance à des groupes. L’auteur aborde aussi l’attrait des sciences occultes et du radicalisme, et l’impact de la possibilité de l’extinction de notre espèce et de notre propre mort. Il conclut qu’on peut prévoir que, «à mesure que se rapprochera le spectre des grandes catastrophes, les replis communautaires ne feront que s’accentuer, de même que les comportements compensatoires d’hyperconsommation, d’inflation de l’ego et de déni».

Sixième partie – Comment retrouver le sens?

1. La fin d’un monde : L’annonce des effets dévastateurs du réchauffement climatique et les signes déjà présents (fonte des glaciers, feux de forêts, ouragans, etc.) ne parviennent pas à convaincre la population de changer de mode de vie. Pour ce, il faudrait retrouver «la voie du sens», seul moyen de freiner la compétition et la surconsommation qui servent à calmer les effets de l’incertitude. Pour ce, il faudrait créer sur un système moral différent de celui de la religion et «inventer de nouveaux rituels» reposant sur la préservation du climat et sur l’exaltation du sacrifice des émissions de carbone, comme les anciens le faisaient pour les sacrifices des animaux pour leurs dieux. Le premier commandement de ces nouveaux rituels sera «du carbone tu n’émettras point»! Plutôt que de calmer nos incertitudes par la création d’une vie après la mort, on le ferait en visant de fournir un habitat vivable pour les prochaines générations, ce qui redonnerait un sens à nos existences et qui calmerait notre cortex cingulaire. L’auteur aborde ensuite les moyens qui pourraient contribuer à l’établissement de cette nouvelle morale environnementale.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire sans faute! En relisant mon appréciation du précédent livre que j’ai lu de cet auteur, Le bug humain, je réalise que je pourrais en copier une grande partie ici! Comme dans ce livre, les explications de l’auteur sont claires et faciles à comprendre grâce à son travail de vulgarisation. Je lui reproche aussi certaines répétitions, surtout parce que les réactions de défense aux événements qui activent le cortex cingulaire sont très semblables, voire identiques, et que l’auteur les mentionne à de nombreuses reprises. Mais, cela est compréhensible et les exemples qu’il donne de ces réactions ne sont heureusement pas les mêmes, car basés sur des expériences scientifiques différentes. Par contre, la solution qu’il propose est propre à ce livre. Elle m’a paru sensée et m’a fait penser au mouvement suédois qui a rendu honteux le fait de prendre l’avion. Si cela est possible à faible échelle, cela l’est aussi avec un mouvement plus étendu, même si ce serait plus difficile. Par ailleurs, les 289 notes de références sont à la fin du livre, mais au moins les notes explicatives (peu nombreuses) sont en bas de page. Cela dit, comme cela m’intéressait souvent de connaître la source des propos de l’auteur, j’ai dû utiliser deux signets. Mais, ces petits défauts ne doivent pas nous empêcher de lire ce livre, car il est aussi essentiel que le précédent pour mieux comprendre nos comportements. Depuis que j’ai commencé ce livre, je n’arrête pas de trouver des exemples de comportements qui correspondent à ce que l’auteur y explique…

One Comment leave one →
  1. 28 mai 2021 0 h 44 min

    Josée Blanchette a aussi beaucoup aimé ce livre :

    https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/605172/trois-est-une-foule

    J'aime

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