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Le capitalisme, sans rival

14 juin 2021

capitalisme, sans rivalAvec son livre Le capitalisme, sans rival – L’avenir du système qui domine le monde, Branko Milanovic, économiste serbo-américain spécialiste des questions de pauvreté et d’inégalités, «analyse la dynamique du capitalisme, système qui domine désormais sans partage. Confrontant deux modèles, le capitalisme libéral (américain) et le capitalisme politique (chinois), il en montre les dérives, l’un vers la ploutocratie, l’autre vers une corruption accrue».

Préface – Où va l’éléphant? : Pascal Combemale souligne que Branko Milanovic est surtout connu pour sa célèbre courbe de l’éléphant, qui illustre la baisse des inégalités entre les pays. Dans ce livre, il se demande si cette tendance se maintiendra ou si d’autres tendances se pointent à l’horizon, avec le capitalisme et ses différentes formes comme point de référence central.

1. Les contours du monde post-Guerre froide : Les deux faits économiques marquants de notre époque sont l’hégémonie mondiale du capitalisme et l’émergence de l’économie asiatique comme puissance mondiale. Si le capitalisme domine, il le fait sous deux formes majeures qui s’affrontent actuellement, soit le «capitalisme méritocratique et libéral», dominant en Occident, et le «capitalisme d’État ou autoritaire», lié à l’émergence de l’Asie, surtout de la Chine, mais pas uniquement.

2. Le capitalisme méritocratique libéral : Après avoir défini le capitalisme (moyens de production privés, salariat et coordination décentralisée), l’auteur montre comment «les forces systémiques, au sein du capitalisme méritocratique libéral, définissent la distribution des revenus et conduisent à la constitution d’une élite au sein des classes supérieures». Dans ce contexte, il aborde :

  • les principales caractéristiques du capitalisme méritocratique libéral et ce qui le distingue des formes historiques de capitalisme (classique, social-démocratique, etc.);
  • l’impact systémique de ce capitalisme sur les inégalités;
  • la répartition du revenu entre le capital et le travail;
  • la hausse de l’homoploutia (mêmes personnes qui ont de hauts revenus de travail et de capital; voir la première étude présentée dans ce billet) et de l’homogamie;
  • la baisse de la mobilité intergénérationnelle;
  • le rôle des politiques sociales (syndicalisation, scolarisation, taux d’imposition, transferts, etc.);
  • l’impact de l’État-providence, de la mondialisation et des migrations;
  • l’influence politique des plus riches, notamment par leurs contributions aux partis politiques;
  • le coût de l’éducation supérieure aux États-Unis et les avantages que procurent les grandes écoles;
  • l’importance grandissante des héritages (pas seulement aux États-Unis).

3. Le capitalisme politique : Comme le capitalisme politique (ou d’État ou autoritaire) s’installe en général après une phase communiste, l’auteur analyse tout d’abord la place des régimes communistes dans l’histoire. L’auteur précise qu’il y a plusieurs définitions du communisme et qu’il a retenu celle des régimes «caractérisés par un parti unique, une propriété étatique des biens, une planification centralisée et une répression politique», car c’est celle qui correspond aux régimes qui ont le plus perduré. Il aborde ensuite :

  • l’avènement des révolutions communistes dans des pays du tiers monde (l’auteur se concentre sur la Chine et, dans une moindre mesure, sur le Vietnam), leur rôle dans le développement du capitalisme politique et la performance de ce type de capitalisme dans ces pays;
  • les principales caractéristiques de ce capitalisme, soit une forte croissance, un parti unique (parfois avec d’autres, mais qui ne peuvent pas prendre le pouvoir), une bureaucratie importante et efficace, un secteur privé contrôlé et une application sélective de l’État de droit;
  • la place importante de la corruption, notamment en Chine;
  • les pays qui pratiquent une forme de capitalisme politique (il en présente 11);
  • le niveau des inégalités en Chine (approximatif en raison du manque de données fiables), en forte hausse depuis 1980 et maintenant plus élevé qu’aux États-Unis, près de celui observé en Amérique latine;
  • le rôle de l’augmentation vertigineuse des revenus de capital dans la hausse des inégalités;
  • la pérennité et l’attractivité du capitalisme politique au niveau mondial;
  • les nombreuses formes de propriété et la démocratie dans ce capitalisme;
  • les possibilités (limitées) que la Chine puisse exporter son modèle de capitalisme.

4. Les interactions entre capitalisme et mondialisation : L’auteur se penche cette fois «sur les rôles du capital et du travail dans la mondialisation». Dans cette analyse, il aborde :

  • la libre circulation des facteurs de productions (travailleur.euses et capital);
  • les migrations et l’impact de la «prime de citoyenneté» que reçoivent les citoyen.nes des pays riches par le fait même d’habiter un pays riche, prime que l’auteur associe à une rente;
  • le lien entre le niveau des droits accordés aux migrant.es et celui de leur acceptation dans les pays riches (sujet très délicat, d’autant plus que l’auteur constate une corrélation négative entre les deux…);
  • les chaînes de valeur mondiales, qui sont «probablement la plus importante innovation organisationnelle de la présente vague de mondialisation», suivie par la «protection mondiale des droits de propriété»;
  • l’impact (négatif) de la libre circulation des facteurs de productions sur l’État-providence;
  • le passage d’une génération à l’autre de la prime de citoyenneté (sujet philosophiquement complexe que je ne peux pas résumer ici);
  • la corruption qui, même s’il est difficile de trouver des données fiables sur le sujet, semble en hausse dans la plupart des régions de la planète;
  • les facteurs qui incitent à corrompre et qui limitent la corruption;
  • les techniques de blanchiment de l’argent provenant de la corruption;
  • les raisons pour lesquelles il est difficile, voire impossible, de lutter contre toutes les formes de corruption dans le contexte du «type de mondialisation que nous avons aujourd’hui».

5. L’avenir du capitalisme mondial : «Le capitalisme présente deux faces, l’une claire, l’autre sombre». Sa face claire est qu’il vise à la base à offrir des biens et services que les autres désirent et que le succès du capitaliste dépend de son succès à le faire. Sa face sombre est qu’il rend les gens égoïstes, cupides et hypocrites, bref amoraux. Les freins historiques à cette amoralité, dont la religion et le contrat social tacite, n’existent plus «dans le capitalisme mondialisé actuel». Avec la disparition des inhibitions internes, il ne reste comme frein que les lois, et les capitalistes contrôlent trop souvent leur nature et leur adoption. Faut-il alors changer de système socio-économique et «nous débarrasser de ce monde capitaliste hypermarchandisé»? Considérant que les alternatives testées jusqu’à maintenant furent pires et qu’un tel changement provoquerait une baisse des revenus et une hausse de la pauvreté (et d’autres arguments qu’il serait trop long de présenter), l’auteur répond par la négative. Il aborde ensuite :

  • l’atomisation (baisse de la taille des ménages) et la marchandisation de la sphère domestique accentuée par l’atomisation (la démonstration de l’auteur est intéressante, mais je l’ai trouvée un peu exagérée);
  • l’impact négatif de l’atomisation et de la marchandisation de la sphère domestique sur les relations humaines et la confiance accordée aux autres;
  • la peur infondée du progrès technique, notamment des robots;
  • les problèmes d’application et de financement du revenu de base universel, programme étrangement appuyé par la droite et la gauche, et ses effets bien incertains;
  • les conséquences d’une guerre nucléaire mondiale;
  • les trajectoires possibles des deux types de capitalisme (libéral et politique);
  • les inégalités mondiales, qui ont diminué au cours des dernières décennies et devraient continuer à la faire, surtout si l’Afrique se joint au mouvement de convergence économique initié en Asie;
  • cinq types de capitalisme, existants et théoriques, et les moyens d’implanter les capitalismes théoriques plus égalitaires.

Annexe A. La place du communisme dans l’histoire mondiale : L’auteur vise à montrer que le communisme a souvent tracé la voie au capitalisme, plutôt que de le remplacer comme l’anticipaient les marxistes.

Annexe B. L’hypermarchandisation et la «main invisible» d’Adam Smith : Oui, les vices peuvent favoriser le bien commun comme le disait Adam Smith avec sa main invisible, mais c’est loin d’être toujours le cas, et, avec l’hypermarchandisation, cela l’est de moins en moins.

Annexe C. Questions méthodologiques et définitions : L’auteur explique les méthodes de calcul des inégalités mondiales, de la part du capital dans les revenus et de la convergence des revenus entre les pays riches et pauvres.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si je ne partage pas tous les constats et les conclusions de l’auteur, il offre dans ce livre un cadre d’analyse qui diffère grandement de celui présenté par les économistes que je lis plus fréquemment. En cela, la lecture de ce livre vaut la peine, car il bouscule notre façon de penser. Son écriture est claire et ses démonstrations sont faciles à suivre. Je trouve par contre qu’il accorde trop d’importance aux indicateurs classiques, comme le PIB et le PIB par habitant, et déplore qu’il néglige complètement de tenir compte de la crise environnementale. Ajoutons que les 244 notes sont en bas de pages, surtout des compléments d’information, mais aussi des références.

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