Aller au contenu principal

Pour le bien de la terre

12 juillet 2021

Pour le bien de la TerreAvec son livre Pour le bien de la terre, Louis Robert, agronome au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) depuis près de 35 ans et spécialiste de la gestion des sols, montre que «les récentes recherches en agronomie nous invitent à penser autrement nos pratiques agricoles en réduisant l’épandage dans les champs d’engrais phosphatés et de pesticides comme l’atrazine ou le chlorpyrifos, ainsi qu’en évitant la compaction des sols».

Préface – Le bonheur est dans le pré : Claire Bolduc, présidente de l’Ordre des agronomes du Québec (OAQ) de 1999 à 2005 et de Solidarité rurale du Québec de 2008 à 2016, vante la vision de l’agriculture de Louis Robert, puis son livre!

1. Un grain dans l’engrenage : L’auteur fait le tour de ses 35 ans au service des producteur.trices agricoles au MAPAQ et explique à quel point ce travail correspondait à ses attentes et à ses objectifs comme agronome, jusqu’à ce que son travail le confronte aux méthodes favorisées par les entreprises d’intrants (grains, engrais, pesticides et machinerie), qu’il les dénonce à ses patrons, puis, voyant que cela ne donnait rien, aux médias, et qu’il soit renvoyé cinq mois plus tard sans mention de ses fuites aux médias. Il aborde ensuite :

  • l’enquête rocambolesque qui a fait suite à son renvoi et qui a mené à son congédiement;
  • les pressions constantes des entreprises d’intrants auprès de ses patrons (et donc indirectement auprès de lui et de ses collègues) et même auprès de l’OAQ, au cours des années;
  • une analyse du secteur agricole des grandes cultures.

2. Trop, c’est bien assez! : Dès 1989, à ses débuts au MAPAQ, l’auteur a remarqué que les producteur.trices agricoles utilisaient beaucoup plus de phosphate que nécessaire (et que dans les provinces et États voisins), ce qui coûte plus cher pour ces producteur.trices et pour l’État (qui en paie une partie) et ce qui nuit à l’environnement. Cela était (et est encore) dû en bonne partie à la présence de représentant.es de l’industrie des engrais sur les instances qui définissent les normes en la matière (je simplifie un peu).

3. Un sol qui étouffe : L’auteur considère que la bonne santé des sols représente le salut de l’humanité, permettant à la fois d’améliorer la productivité des cultures, de nourrir l’humanité et de diminuer les émissions de gaz à effet de serre (GES). Il présente ensuite les caractéristiques des sols en bonne santé et les facteurs qui nuisent à leur santé, décrit l’état des sols au Québec et leurs principaux problèmes, et aborde les solutions à un sol en mauvaise santé dans le contexte du réchauffement climatique.

4. Pour en finir avec les pesticides? Vraiment? : Le MAPAQ n’a jamais atteint ses objectifs de réduction de l’utilisation des pesticides qu’il s’est fixés la première fois en 1992, puis qu’il a répétés régulièrement, en ciblant cette fois uniquement les produits jugés les plus nocifs. Il aborde aussi :

  • le rendement des cultures biologiques par rapport aux cultures conventionnelles;
  • les conflits d’intérêts des agronomes liés à des entreprises de pesticides;
  • sa participation à la commission parlementaire sur les pesticides et sa déception face au rapport («insipide») déposé par cette commission (insipidité qui s’explique par le lobby de la «Coop fédérée, principal vendeur de pesticides au Québec»);
  • l’usage inutile de pesticides enrobant les graines au Québec;
  • les dangers liés à l’utilisation des néonicotinoïdes pour les producteur.trices, les insectes pollinisateurs et la population;
  • l’arrosage de champs avec du glyphosate financé par la Financière agricole du Québec, même si «cette contamination se répercute dans la chaîne alimentaire et dans l’environnement»;
  • le remplacement des pesticides interdits par d’autres pesticides guère moins toxiques;
  • des exemples de fermes qui fonctionnent avec peu ou pas d’engrais et de pesticides;
  • le succès des clubs-conseils en agroenvironnement (avec quelques bémols);
  • les conflits inutiles entre le secteur biologique et le semis direct, tous deux des pionniers respectueux de l’environnement, et les défis qu’ils doivent affronter.

5. Tabous et suspicions : La diffusion des résultats de la recherche, soit le transfert technologique, est le maillon faible de la communication scientifique en agriculture. Il s’agit pourtant d’un rôle qui doit relever du MAPAQ et non du secteur privé ou de l’UPA qui sont en conflit d’intérêts. Mais, la direction du MAPAQ néglige complètement ce rôle et ne veut même pas le savoir. Et c’est l’intérêt public qui en pâtit. L’auteur aborde ensuite le contrôle que subissent les agronomes du MAPAQ dans leurs communications scientifiques, les facteurs qui sont associés aux productions les plus rentables et l’impact de la pandémie de COVID-19 sur les choix de production des exploitant.es agricoles.

6. Une conscience professionnelle en jeu : «Les gestionnaires et hauts fonctionnaires du MAPAQ peuvent être vus comme des bergers laissant les portes de la bergerie grandes ouvertes, alors que l’OAQ pourrait être ni plus ni moins qu’une association de renards», alors que le mandat premier d’un ordre professionnel est la défense de l’intérêt public. L’auteur donne des exemples éloquents de ces deux comparaisons. Il aborde aussi :

  • le dilemme du phosphore nécessaire aux cultures, à la fois en voie d’épuisement sur la planète et trop utilisé, ce qui entraîne en plus des dommages à l’environnement;
  • les normes québécoises qui ne limitent pas assez l’utilisation du phosphore et des pesticides;
  • son expérience comme candidat à la présidence de l’OAQ (il a perdu avec 49,6 % des voix);
  • sa position sur les organismes génétiquement modifiés (OGM); il n’est pas contre, mais s’oppose au contrôle du vivant par des intérêts commerciaux et déplore la perte de biodiversité qu’ils entraînent;
  • les forces et les faiblesses des clubs-conseils en agroenvironnement.

En guise de conclusion : L’auteur explique ce qui le motive dans ses actions et dans sa «bataille en faveur de l’intégrité professionnelle et de l’intérêt public» et conclut en s’inquiétant du fait que le public, si intéressé par la cuisine et les recettes, demeure «si indifférent devant les enjeux agricoles».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est passionnant à la fois pour l’histoire de son auteur que pour ses analyses de la situation agricole au Québec. On en apprend beaucoup sur l’utilisation des intrants en agriculture, surtout des engrais et des pesticides, ainsi que sur les conflits d’intérêts au MAPAQ et au sein de l’OAQ. Malgré certains passages très techniques, le livre demeure accessible, facile et agréable à lire. Et, il n’est pas bien long (160 pages, selon l’éditeur). En plus, les 68 notes sont en bas de page. Et comptons-nous chanceux qu’il y ait des gens comme Louis Robert au Québec! On notera finalement le jeu de mots du titre qui est avec un T majuscule à Terre sur le site du livre, alors que ce T est en minuscule sur le livre… On peut en conclure que l’auteur veut le bien de la terre et de la Terre!

6 commentaires leave one →
  1. Aubert Tremblay permalink
    18 juillet 2021 20 h 49 min

    Je connais Louis Robert depuis 30 ans, je l’ai interviewé plusieurs fois pour l’émission la Semaine verte. C’est un homme intègre et sincère que j’estime beaucoup. Son analyse de la situation me paraît très pertinente… et très inquiétante! Les recommandation d’engrais au Québec sont beaucoup trop élevées. Il y a trop peu d’agronomes qui ont le temps d’examiner les recherches scientifiques et en livrer les résultats aux agriculteurs. La plupart des agronomes sont, soit à l’emploi des compagnies vendeuses, soit débordés de travail sur le terrain.
    Je crois qu’il faut réinvestir dans le personnel du MAPAQ et interdire aux agronomes-vendeurs (qui n’ont pas nécessairement de mauvaise volonté mais qui sont visiblement assis entre deux chaises) de faire des plans de fertilisation. Une phrase du livre de Louis m’a particulièrement frappé. Elle dit en substance : l’agriculture n’avance pas à coup de subventions mais à coup de transfert de connaissances. Il faut donc des gens pour les transférer, ces connaissances!

    Aimé par 1 personne

  2. 18 juillet 2021 21 h 14 min

    @ Aubert Tremblay

    Merci pour ce témoignage. Je suis bien d’accord avec vos recommandations.

    «l’agriculture n’avance pas à coup de subventions mais à coup de transfert de connaissances»

    De mémoire, c’est dans le chapitre 5. J’ai résumé ce bout en écrivant «La diffusion des résultats de la recherche, soit le transfert technologique, est le maillon faible de la communication scientifique en agriculture». Dans le fond, j’aurais pu aussi utiliser votre citation qui est bien plus colorée!

    J’aime

  3. Aubert Tremblay permalink
    24 juillet 2021 14 h 24 min

    En fait -je m’en suis souvenu depuis- j’ai tiré cette citation d’une entrevue que Louis a accordé à la Terre de Chez-nous. Elle reflète bien sa pensée, en tout cas.

    Aimé par 1 personne

  4. 25 juillet 2021 0 h 39 min

    Merci, cela explique bien pourquoi je ne me rappelais pas de cette formulation!

    J’aime

  5. 23 septembre 2021 14 h 15 min

    «L’Ordre des agronomes du Québec (OAQ) a annoncé ce matin que les rôles de conseiller et de vendeur de pesticides seront séparés. Cette pratique de double fonction « qui éclabousse la profession depuis les dernières années », a décrit la présidente de l’Ordre, Martine Giguère, sera ainsi revue plus en profondeur pour en finir avec « l’apparence de conflit d’intérêts ».»

    Il était temps! Betit bémol :

    «Quant à la mise en œuvre de cette séparation, aucun détail n’a encore filtré. « Il est prématuré pour l’Ordre » de répondre à la question de l’instauration de cette séparation, a indiqué au Devoir la responsable des communications, puisque « les travaux [de modernisation] sont en cours et ne sont pas complétés ».»

    https://www.ledevoir.com/economie/634815/agriculture-remuneration-des-agronomes-l-ordre-accepte-de-separer-les-fonctions

    J’aime

Trackbacks

  1. La révolution agroécologique |

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :