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Le déficit touristique du Québec et du Canada

22 juillet 2021

déficit touristique du Québec et du CanadaLes pressions étaient récemment de plus en plus fortes pour que le Canada ouvre davantage ses frontières pour permettre aux voyageur.euses étranger.ères (dûment vacciné.es) de venir au Canada, pressions qui semblent avoir en partie fait leur effet. Ces pressions venaient en premier lieu des dirigeant.es «des chambres de commerce, des chaînes d’hôtel, des compagnies aériennes» et des organisateur.trices d’événements. On ne parlait soudain plus de pénuries de main-d’œuvre (alors que ces industries, surtout l’hôtellerie et la restauration, s’en plaignent presque quotidiennement), mais on faisait valoir les retombées économiques du tourisme, mais sans considérer ses retombées économiques négatives et sans parler des externalités négatives de cette industrie, notamment sur l’environnement.

Dans ce billet, je vais présenter des données qui montrent clairement que, pour évaluer l’impact économique d’une activité comme le tourisme, il ne suffit pas d’additionner les retombées économiques pour notre territoire (Québec et Canada), comme le fait ici le ministère du Tourisme du Québec (MTQ), mais qu’il faut aussi soustraire les activités qui se déplacent de notre territoire vers d’autres pays. Ce qu’on dépense ailleurs est autant qui n’est pas dépensé ici. Il est d’ailleurs étrange de constater que le MTQ ne publie plus d’analyse de la «balance touristique internationale» comme il le faisait jusqu’en 2012. À l’époque, le déficit touristique du Québec s’élevait à 3,4 milliards $, dont 2,1 milliards$ avec les États-Unis, et celui du Canada à 17,6 milliards $.

Commerce international des services de voyage et de transport au Canada

Les graphiques qui suivent sont tirés des données du tableau 12-10-0144-01 de Statistique Canada et illustrent l’évolution des exportations, des importations et des soldes du commerce international des services de transport et de voyage au Canada de janvier 2015 à mai 2021. Statistique Canada précise (voir les sections 8.3.1.2.1 et 8.3.1.2.2) que les services de transport comprennent «le transport de passagers, le déplacement de fret, la location (l’affrètement) de matériel de transport avec équipage, les services de soutien et les services auxiliaires, comme la manutention du fret, le pilotage et le nettoyage du matériel de transport et les services postaux et de messagerie», et que les services de voyage couvrent «les biens et les services qu’une personne acquiert, au cours de son séjour [de moins d’un an] dans une autre économie [à titre professionnel ou personnel], pour son propre usage ou pour en faire cadeau. Ces biens et services comprennent l’alimentation, l’hébergement, les cadeaux récréatifs et d’autres frais accessoires ainsi que le transport local acheté dans le pays visité».

déficit touristique du Québec et du Canada_1_transport et voyageLe graphique du haut montre que les importations (ligne rouge) de services de transport ont été tout au long de la période plus élevées que ses exportations (ligne bleue) et donc que les soldes (ligne verte) furent toujours négatifs. On remarque toutefois que les importations et, dans une moindre mesure, les exportations ont diminué grandement depuis le début de la crise de la COVID-19. Ainsi, même s’ils sont demeurés négatifs, les soldes sont passés d’un déficit annuel de près de 14 milliards $ en 2019 à un peu plus de 8 milliards au cours des 12 mois allant de juin 2020 à mai 2021. Le Canada a donc épargné environ 5,6 milliards $ au cours de ces 12 mois.

Les importations et exportations des services de voyage sont plus saisonnières. On peut d’ailleurs voir dans le graphique du bas que leurs soldes furent positifs en juillet 2016 et au cours des mois de juin et juillet en 2018 et en 2019, mais négatifs tous les autres mois de 2015 à 2019, avec les plus gros déficits au cours des mois de janvier à mars, quand peu de voyageur.euses étranger.ères viennent au Canada, mais que beaucoup de voyageur.euses canadien.nes vont dans le sud. La chute des exportations et encore plus des importations fut beaucoup plus abrupte pour les services de voyages que pour ceux des transports, car le commerce international de marchandises a à peine diminué au cours de la pandémie, sauf en avril et en mai 2020, où il a davantage ralenti (voir le tableau 12-10-0119-01), exigeant toujours des services de transport. En fait, les importations de services de voyage ont diminué de près de 90 % entre 2019 et les 12 mois se terminant en mai 2021, tandis que les exportations diminuaient de «seulement» 72 %. Ces niveaux de baisses différents expliquent que les soldes de services de voyages se sont retrouvés positifs tous les mois depuis avril 2020. Ces soldes sont passés d’un déficit annuel de plus de 10 milliards $ en 2019 à un surplus de près de 5,3 milliards au cours des 12 mois de juin 2020 à mai 2021 (probablement en raison de la présence de travailleur.euses et d’étudiant.es étranger.ères, et du retour de Canadien.nes de l’étranger, mais une analyse plus fine serait nécessaire pour conclure). Le Canada a donc épargné environ 15,6 milliards $ au cours de ces 12 mois pour un total de plus de 21 milliards $ avec l’épargne du côté des services de transport. En fait, c’est cette épargne qui disparaîtra quand on va ouvrir les frontières complètement, si la population reprend ses comportements d’avant la crise. Avec la réouverture annoncée, elle ne disparaîtra pas, mais se réduira de façon importante, à moins que les États-Unis continuent à garder leurs frontières terrestres fermées. Et nos régions touristiques deviendront peut-être moins populaires, elles qui profitent cet été de la plus grande présence au Québec des touristes québécois.es…

Voyageur.euses entrant ou revenant au Canada

Les données sur le commerce international de services que je viens de présenter ne sont publiées que pour le Canada. Par contre, Statistique Canada publie des données sur les voyageur.euses entrant ou revenant au Canada par province (voir le tableau 24-10-0005-01). Les voyageur.euses qui entrent au Canada sont des personnes vivant à l’étranger, tandis que les voyageur.euses qui reviennent sont des Canadien.nes qui sont allé.es à l’étranger et qui sont de retour. Comme Statistique Canada n’a pas de données sur les Canadien.nes qui sortent du Canada, mais uniquement celles des personnes qui entrent au Canada, elle utilise les données des personnes qui reviennent au Canada pour estimer l’ampleur des voyages à l’étranger des Canadien.nes.

déficit touristique du Québec et du Canada_2_entrants aux CanadaLe graphique ci-contre montre tout d’abord que les voyageur.euses entrant (non résident.es) au Canada sont beaucoup moins nombreux.euses que les voyageur.euses y revenant. Le nombre de voyageur.euses du Québec revenant au Canada (ligne rouge) était de 2016 à 2019 entre 2 et 2,1 fois plus élevé que le nombre de voyageur.euses non résident.es y entrant (ligne bleue), proportion qui a même atteint 2,4 fois en 2015. De même, le nombre de voyageur.euses du reste du Canada y revenant (ligne verte) était de 2016 à 2019 entre 1,7 et 1,8 fois plus élevé que le nombre de voyageur.euses non résident.es y entrant (ligne jaune), proportion qui a atteint 2,0 fois en 2015. Cet écart montre que le déficit touristique et dans les services de voyage a été probablement plus élevé au Québec que dans le reste du Canada proportionnellement.

Ce graphique montre aussi que le nombre de voyageur.euses entrant et revenant au Canada a plongé depuis le début de la crise de la COVID-19. Au Québec, ce nombre a diminué de 96 % chez les voyageur.euses entrant et de 93 % chez les voyageur.euses revenant au Québec entre 2019 et les 12 mois se terminant en mai 2021. Dans le reste du Canada, ces baisses furent respectivement de 95 % et de 93 %. Entre 2019 et ces 12 mois, la différence entre le nombre de voyageur.euses entrant et revenant au Québec a diminué de 93 %, passant de 2,3 millions à 170 000 personnes, baisse atteignant 90 % dans le reste du Canada, passant de 16,5 millions à 1,7 million.

Le même tableau de Statistique Canada fournit des données sur la provenance des voyageur.euses entrant et revenant au Canada. Disons seulement qu’entre 67 % et 71 % des voyageur.euses entrant au Québec de 2015 à 2019 venaient des États-Unis (et 58 % au cours des 12 mois se terminant en mai 2021) et qu’entre 63 % et 67 % des voyageur.euses revenant au Québec revenaient des États-Unis (48 % au cours des 12 mois se terminant en mai 2021). Dans le reste du Canada, ces proportions variaient de 78 % à 82 % pour les voyageur.euses revenant et de 79 % à 81 % pour les voyageur.euses entrant (79 % dans les deux cas au cours des 12 mois se terminant en mai 2021). On voit que les voyageur.euses entrant au Québec et y revenant voyagent un peu moins aux États-Unis ou de ce pays que les voyageur.euses entrant dans le reste du Canada et y revenant.

Automobiles et camions entrant et revenant au Québec à partir des États-Unis

Par ailleurs, il peut être intéressant de regarder l’évolution du nombre d’automobiles et camions entrant et revenant au Québec à partir des États-Unis, l’utilisation des automobiles étant liée au tourisme et celle des camions au commerce. Le graphique qui suit est basé sur les données du tableau 24-10-0002-01.

déficit touristique du Québec et du Canada_3_automobiles et camionsCe graphique nous montre tout d’abord la saisonnalité importante des déplacements en automobile des États-Unis vers le Québec (y entrant ou y revenant), leur nombre ayant été selon les années entre 2,2 et 3,4 fois plus élevé l’été (le maximum étant atteint en juillet ou en août) que l’hiver (le minimum ayant lieu en janvier ou en février) entre 2015 et 2019. On constate aussi que le nombre d’automobiles revenant au Québec (ligne jaune) a été entre 2,1 et 2,6 fois plus élevé que le nombre d’automobiles y entrant (ligne bleue) entre 2015 et 2019. Ce fut le cas aussi au cours des 12 mois se terminant en mai 2021 (2,1 fois), mais cela est impossible de le voir dans le graphique! En effet, le nombre d’automobiles entrant et revenant au Québec a diminué de 93 % dans les deux cas entre 2019 et ces 12 mois, rendant la saisonnalité et la différence entre les deux courbes pratiquement impossible à distinguer sur ce graphique.

La situation fut passablement différente du côté des déplacements en camions. En effet, ces déplacements sont peu ou pas saisonniers. Mais, on constate aussi que le nombre de camions revenant au Québec (ligne verte) a été entre 3,2 et 3,8 fois plus élevé que le nombre de camions y entrant (ligne rouge) entre 2015 et 2019 (3,8 fois au cours des 12 mois se terminant en mai 2021). Cela peut étonner, mais le tableau 12-10-0119-01 nous montre que la valeur des exportations du Québec vers les États-Unis a été entre 2,0 et 2,4 fois plus élevée que celle des importations entre 2015 et 2019 (2,6 fois au cours des 12 mois se terminant en mai 2021). Comme ce commerce se fait aussi en avion et en train (et en pipeline), il est normal que ces proportions ne correspondent pas parfaitement, d’autant plus que bien des camions qui transportent des exportations peuvent revenir à leur pays d’origine avec des importations. Le graphique nous montre aussi que le nombre de camions entrant et revenant des États-Unis n’a pas beaucoup baissé au cours de la crise. En fait, le nombre de camions entrant au Québec a diminué de 20 % entre 2019 et les 12 mois se terminant en mai 2021, mais le nombre de camions y revenant n’a baissé que de 1 %. De même, la valeur de nos importations des États-Unis a baissé de 26 % (dont du pétrole qui nous parvient par pipeline et en train), mais celle de nos exportations de 4 % seulement.

Et alors…

Comme mentionné dans ce billet, le déficit des services de transports et de voyages atteignait pour le Canada 21 milliards $ avant la crise de la COVID-19, niveau qui correspond assez bien à celui du déficit touristique canadien de 2012 (17,6 milliards $). On peut donc penser que le déficit du Québec a atteint entre 4 et 5 milliards $ en 2019. Comme il s’agit d’une somme importante, il est pour le moins étrange qu’on n’en parle si peu, voire jamais, dans le débat portant sur la réouverture des frontières. Cela montre l’importance de l’influence des lobbys militant pour leur réouverture, qui ne mentionnent que les retombées du tourisme venant de l’étranger, mais jamais les retombées pour les autres pays du tourisme venant du Canada et du Québec. J’ai quand même trouvé un article qui parle des pertes des commerçants de la côte est des États-Unis (en citant une personne originaire du Québec pour susciter plus d’empathie…), mais aucun qui abordait de front le déficit touristique du Canada et celui probablement encore plus grand (proportionnellement) du Québec.

Attention, je ne dis surtout pas que nos politicien.nes devraient prendre leurs décisions sur l’ouverture ou la fermeture de nos frontières en fonction de ce déficit. La priorité doit être donnée à la lutte contre la COVID-19, tout en considérant que la liberté de circuler est une valeur démocratique importante, encore plus pour les personnes qui ont de la famille et des ami.es à l’étranger et pour les migrant.es. Mais, quand les lobbyistes de cette industrie se servent uniquement des retombées économiques du tourisme international au Québec pour demander la réouverture des frontières, il me semble qu’on devrait les questionner sur ce déficit. J’ajouterais qu’il ne me déplairait pas que ce déficit touristique ne revienne jamais au niveau qu’il avait avant la crise, mais pas pour des raisons économiques, mais plutôt pour des raisons environnementales. Mais, il s’agit d’un autre débat!

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