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Théologie du capital

6 septembre 2021

Théologie du capitalAvec son livre Théologie du capital, Édouard Jourdain, docteur en sciences politiques et spécialiste de la pensée libertaire et de l’histoire de l’anarchisme, propose «de dresser la carte des liens qui existent entre les concepts économiques les mieux établis et leur origine dans les grands débats théologiques ayant émaillé l’histoire de l’Occident. De la propriété à la comptabilité, de l’idée de marché à celle d’intérêt, de la conception qu’on s’y fait du travail aux rêves cybernétiques qui en hantent les derniers développements, tous les concepts de l’économie moderne sont des concepts théologiques sécularisés».

Introduction : L’objectif de ce livre est de mettre à jour les liens entre la religion et ces concepts, de montrer comment la science économique «a posé un voile de rationalité cartésienne sur ces sources» sans toutefois permettre de les effacer, et de lancer des pistes pour autonomiser la science économique.

1. Le marché et sa main divine : En lisant le titre de ce chapitre, j’ai pensé à Claude Ryan et à la main de Dieu qui l’aurait guidé en politique… En fait, l’auteur parle bien sûr de la main invisible d’Adam Smith qui postule qu’on doit obéir aux lois du marché comme on obéit à Dieu. On doit aussi accepter les inégalités, car la main invisible permet de rééquilibrer les richesses en donnant de l’emploi aux pauvres, ce qui permet à tous de bénéficier des richesses des personnes les plus favorisées. L’auteur montre que la religion a aussi influencé les échanges bien avant dans l’histoire, même sans la présence de marchés.

2. Monnaie et fétichisme : Tout comme David Graeber l’a fait dans son livre Dette : 5000 ans d’histoire, l’auteur défait le mythe prétendant que la monnaie a été créée pour remplacer le troc (qui n’a jamais vraiment été prépondérant dans une société). En fait, la monnaie a été créée avec la comptabilité des stocks, donc après le début de l’accumulation de biens, pour calculer ces stocks et les dettes. La monnaie servait aussi d’offrande dans les temples, remplaçant les sacrifices humains ou d’animaux non humains. Avec la création de la monnaie scripturale (lettres de change), la monnaie s’est débarrassée de l’influence des dieux et en a créé un autre, l’argent devenu fétiche.

3. Hérésie de l’intérêt : L’ampleur de la dette mondiale (publique et privée) inquiète l’auteur (et elle s’est accrue durant la pandémie). Il raconte l’historique du prêt à intérêt, cantonné à ses débuts au commerce maritime. Quand il s’est étendu au sein de la société, les religions, surtout monothéistes, l’ont interdit pour des raisons que l’auteur présente, puis ont fini par l’accepter (comme rémunération du risque) tout en dénonçant toujours l’usure (taux «trop» élevés), mais en repoussant ses limites.

4. Du purgatoire à la comptabilité en partie double : L’auteur établit un lien entre le purgatoire et la comptabilité. Pour ce, il aborde :

  • la «teneur de ce qu’est la comptabilité», dont la comptabilité en partie double;
  • la «distinction radicale entre le sujet et les objets, le sujet et la nature»;
  • le purgatoire, qui donne prise sur «le sort des défunts grâce aux prières et aux indulgences» et qui «casse la logique binaire du Bien et du Mal, de l’enfer et du paradis», comme la classe moyenne s’est immiscée entre «les grands (aristocrates et ecclésiastiques) et les petits (artisans et paysans)»;
  • le refus de la comptabilité divine, donc du purgatoire, par Calvin;
  • le rôle de la religion protestante dans la mutation économique en Europe.

5. Absolu et droit de propriété : Si le droit de propriété privée nous semble aller de soi, il est bon de savoir que ce droit n’émane pas de la société civile, mais bien des religions. C’est cet historique que nous présente l’auteur. Ce n’est qu’il y a 2500 ans que la propriété a été reconnue juridiquement pour la première fois. Le christianisme a aussi beaucoup influencé ce droit, le retirant dans certains cas (comme dans l’esclavagisme), le critiquant parfois (notamment comme source de cupidité) et le reconnaissant dans d’autres cas. Ce n’est qu’au Moyen Âge que l’Église a reconnu la préséance de l’autorité politique dans ce domaine, même si l’État a exercé son contrôle sur la propriété bien avant ça. Mais, les débats sur la propriété étaient loin d’être terminés…

6. Le travail entre malédiction et rédemption sacrificielle : L’auteur explique le lien entre le début du travail lors de la révolution néolithique (qui fut «en réalité catastrophique») et le besoin de faire des sacrifices aux dieux. Le travail a longtemps été méprisé par les élites, car proche de l’esclavagisme. C’est avec la naissance des religions monothéistes que le travail a trouvé une nouvelle dignité. Pour ces religions, le travail peut aussi bien être une malédiction qu’une activité de rédemption (selon le métier exercé). Plus tard, le travail est devenu un rempart contre l’oisiveté, surtout dans le cadre du protestantisme. Puis, vint le capitalisme…

7. Le golem et le capitalisme cybernétique : L’auteur associe la cybernétique à la «volonté de recréer sans cesse la vie contre la mort», puis au développement de «la doctrine néolibérale pour laquelle la rationalité des préférences microéconomiques n’est efficiente qu’en vertu de l’information que détiennent les acteurs». La cybernétique permet aussi l’automatisation du travail, dont celui des négociant.es avec les transactions à haute fréquence. Dans ce contexte, on peut craindre que l’être humain soit «capturé dans le rêve produit par la théologie du capitalisme cybernétique» (?).

Conclusion : Comme les mécanismes d’atténuation religieux ont disparu, le capitalisme semble «régner sur l’ensemble de la planète». Un peu comme le fait Alain Deneault dans son livre L’économie de la foi (voir ce billet), l’auteur explique les différents sens du mot «économie». Dans le cas de l’économie de la foi, elle est un ensemble de dispositifs (lieux, espaces, formes esthétiques, discours, spectacles, etc.) qui permettent aux croyant.es ou adhérant.es à une croyance ou à une communauté de se reconnaître et de vivre leur foi. De nos jours, seul le sens du mot économie lié au capitalisme, surtout néolibéral, demeure. Pour changer cette dynamique, il faudrait dépasser le capitalisme.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais seulement si ce thème nous intéresse vraiment, et encore, avec réserves et avec des attentes pas trop élevées. Quand j’ai vu ce livre, il m’a fait penser à un texte intéressant que j’ai lu il y a près d’un an sur le rôle de la religion dans l’histoire économique (voir le deuxième texte présenté dans ce billet). Il est en fait très différent. Alors que le texte que j’ai lu portait sur les influences mutuelles de l’économie et des religions, ce livre associe plutôt une série de concepts économiques à la religion. Si certaines de ces associations sont expliquées clairement, je me suis perdu dans quelques chapitres, encore plus dans celui sur la cybernétique (qui, en plus, n’est pas vraiment un concept économique). Bref, je n’ai pas vraiment aimé ce livre qui, heureusement, n’est pas bien long à lire (192 pages, selon l’éditeur, mais avec seulement 163 pages de texte). Bon point, les notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de page.

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