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La misère macroéconomique selon les niveaux de revenus aux États-Unis

30 septembre 2021

misère macroéconomique selon les niveaux de revenus aux États-UnisL’étude de Martin Ravallion que je vais présenter dans ce billet est intitulée Macroeconomic Misery by Levels of Income in America et a été publiée en juillet 2021 par le National Bureau of Economic Research (NBER).

Introduction

L’importance relative de l’inflation et du taux de chômage sur le bien-être a fait l’objet de nombreux débats en économie. Par exemple, l’indice de la misère d’Arthur Okun reposait sur le postulat que ces deux indicateurs ont le même impact négatif. Toutefois, la plupart des économistes considèrent que le chômage est bien plus dommageable que l’inflation. Cette étude vise à analyser l’impact de ces deux indicateurs, ainsi que de la croissance du PIB, en fonction du niveau de revenu.

Même si le taux d’inflation aux États-Unis est relativement faible depuis 30 ans, bien des gens s’en inquiètent tout le temps (j’ajouterais, souvent pour des motifs partisans). Ces inquiétudes sont devenues plus accentuées au cours de la pandémie de COVID-19, y compris sur l’impact qu’aurait sur la pauvreté et les inégalités une hausse des taux d’intérêt pour combattre l’inflation. L’impact du chômage porte moins à débat, puisqu’il est clair qu’il touche plus les plus pauvres, quoiqu’il puisse aussi réduire le rapport de force des travailleur.euses de la classe moyenne. L’impact de la croissance du PIB favorise à première vue toutes les tranches de revenus, mais il demeure intéressant de vérifier empiriquement les effets réels de ces trois indicateurs sur les membres de chacune des tranches de revenus, ce que l’auteur entend faire ici.

Données et mesures

Les données utilisées (inflation, revenus par centiles, taux de chômage et PIB) couvrent la période allant de 1988 à 2016. Pour les plus faibles revenus, l’auteur n’utilise pas le seuil de pauvreté, mais bien un revenu plancher (floor) «défini comme un revenu moyen pondéré des personnes du quintile le plus pauvre, avec des pondérations plus élevées sur les revenus les plus faibles». L’auteur précise ce concept dans une annexe à cette étude dans laquelle il explique qu’il s’agit d’une probabilité qu’un revenu soit le plus bas selon différentes hypothèses. Cela est un peu imprécis, mais permet tout de même de comprendre le concept de plancher.

misère macroéconomique selon les niveaux de revenus aux États-Unis_1Dans le graphique ci-contre, on peut voir qu’il a en fait calculé deux niveaux de plancher (lignes verte et rouge) selon des hypothèses différentes et que ces deux niveaux ont diminué entre 1998 et 2016 en dollars constants de 2010 par jour. Ce graphique nous montre aussi l’évolution du taux de pauvreté (ligne bleue) et du revenu au quintile inférieur (ligne orange) qui est demeuré assez stable, mais à un niveau se situant entre 2,5 et 5 fois plus élevé que les deux planchers. Le plus bas de ces planchers est passé de 7,18 $ en 1988 à 5,50 $ en 2016, tandis que le revenu au quintile inférieur est resté autour de 25,00 $ par jour tout au long de cette période (avec quelques écarts, toutefois). L’auteur souligne que l’évolution des planchers ne semble pas toujours correspondre à celle du taux de pauvreté, raison pour laquelle il préfère utiliser ses planchers plutôt que le seuil de pauvreté.

Résultats principaux

Le tableau qui suit présente les principaux résultats de cette étude, notamment les effets d’une variation de 1 % des taux de chômage, d’inflation et de croissance du PIB sur les revenus des personnes les moins riches (floor α = 2 et α = 1 aux deux premières colonnes) et des personnes se situant aux 10e (p = 0.10), 20e, 50e (la médiane), 70e, 90e, 95e et 99e centiles (le 1 % le plus riche).

misère macroéconomique selon les niveaux de revenus aux États-Unis_2

– Taux de chômage (troisième ligne, Unemployment rate dans le tableau) : Les données de ce tableau montrent l’effet d’une hausse d’un point de pourcentage du taux de chômage sur les revenus des misère macroéconomique selon les niveaux de revenus aux États-Unis_3membres de chacun des groupes. On voit sur le graphique ci-contre que les revenus de tous les groupes diminuent lorsque le taux de chômage augmente, mais que les plus désavantagés sont les membres les plus pauvres, avec une baisse de 3,064 % de leurs revenus pour chaque tranche de hausse de 1 % du taux de chômage (par exemple, une hausse de 5 % du taux de chômage fait baisser leurs revenus de 15,32 %), suivis par les deuxièmes plus pauvres (baisse de 2,5 %, pas sur le graphique, uniquement dans le tableau), les 1 % les plus riches (p = 0,99, -2,3 %) et les membres des 10 % les plus pauvres (p = 0,10, -2,2 %). Les moins désavantagés sont au centre droit de la distribution des revenus (baisse de 1,0 % pour les membres du septième décile, p = 0,70), suivis par les membres des cinquième et neuvième déciles (-1,2 % et -1,25 %). L’auteur explique que l’effet sur les plus riches est dû à une baisse de la valeur de leur richesse et des rendements qui y sont associés lors des périodes qui entraînent des hausses du taux de chômage, comme lors des récessions.

Une hausse du taux de chômage fait bien sûr augmenter le taux de pauvreté, comme le premier graphique le montre lors des récessions du début des années 1990 et de celle suivant la crise financière de 2008. Par contre, ses effets sont moins évidents sur les inégalités (effets estimés sur le coefficient de Gini), puisque la hausse du taux de chômage touche presque autant les plus riches que les plus pauvres, d’autant plus que l’effet à long terme (Long run coeff. for unemployment rate, à l’avant-dernière ligne du tableau) est plus élevé pour les plus riches (-6,1) que pour les membres au revenu plancher (-4,9).

misère macroéconomique selon les niveaux de revenus aux États-Unis_4– Taux d’inflation (quatrième ligne, Inflation rate) : L’effet d’une hausse d’un point de pourcentage du taux d’inflation est beaucoup moins fort et augmente en fonction du revenu, touchant beaucoup moins les plus pauvres (-0,07 et -0,29) que les plus riches (-1,03 et -1,11), mais avec une très grande marge d’erreur pour le 1 % le plus riche, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre. Il n’a aucun effet notable sur le taux de pauvreté, mais un faible effet négatif sur les inégalités. Ce résultat va à l’encontre de bien des perceptions. Oui, il a un effet négatif sur tout le monde, mais bien plus sur les plus riches que sur les plus pauvres.

– Taux de croissance du PIB réel par habitant (cinquième ligne, Growth rate of real GDP per capita) : Une hausse du taux de croissance du PIB réel par habitant n’a pas d’effet notable à court terme (sauf exception), mais a un effet positif à long terme (effet inclus à la deuxième ligne, Lagged dep. var., soit Lagged dependent variable), effet augmentant après les revenus planchers (les plus pauvres en profitent moins que les autres). Cette hausse fait diminuer légèrement le taux de pauvreté, mais fait augmenter les inégalités. L’auteur explique ce faible effet à court terme par l’impact de la hausse de ce taux sur les deux autres variables, surtout sur la baisse du taux de chômage qui, elle, a des effets positifs sur les revenus.

Conclusion

Cette étude montre clairement que le chômage a plus d’importance que l’inflation sur la misère, contrairement aux postulats de l’indice de la misère d’Arthur Okun, l’inflation n’ayant aucun impact décelable chez les plus pauvres, même s’il en a un chez les plus riches. Cela dit, l’auteur précise que l’impact de l’inflation pourrait devenir plus important pour les plus pauvres s’il augmentait beaucoup (comme on l’a déjà observé dans des pays en développement). Cet effet possible n’a pas pu être capté par cette étude parce que le taux d’inflation fut faible dans la majeure partie de la période considérée (1988 à 2016). Il ajoute que l’effet neutre sur les inégalités des récessions doit être relativisé en raison du fonctionnement du coefficient de Gini. En effet, celui-ci change peu, car les récessions touchent surtout les plus pauvres et les plus riches, mais beaucoup moins les revenus moyens, ce qui tend à limiter la hausse de ce coefficient. Il en va autrement quand on utilise d’autres indicateurs d’inégalités, comme le ratio du revenu médian sur les revenus les plus faibles qui augmente, tandis que le ratio des revenus élevés sur le revenu médian diminue.

Les implications politiques de cette étude sont importantes, car la lutte à l’inflation deviendrait moins importante que celle contre le chômage. Par contre, comme les gouvernements des États-Unis ont tendance à se préoccuper davantage de la classe moyenne et des plus riches que des plus pauvres, elle risque de passer inaperçue…

Et alors…

Cette étude aborde un sujet qui peut sembler assez terne. Pourtant, en plus d’être utile pour le développement de politiques macroéconomiques, cette étude appuie le discours des personnes de plus en plus nombreuses qui demandent aux banques centrales d’élargir leur mandat pour tenir compte des inégalités, de la pauvreté et du plein emploi, plutôt que de se contenter de lutter contre l’inflation. À ce sujet, on peut entre autres lire le livre Les banques centrales servent-elles nos intérêts? de Peter Dietsch, François Claveau et Clément Fontan que j’ai présenté dans ce billet. Elle éclaire aussi les mesures que doivent prendre les gouvernements et les banques centrales face à la hausse de l’inflation vécue ces temps-ci et vient appuyer les personnes qui ne s’inquiètent pas trop de ses conséquences (dont moi). Notons finalement qu’on peut consulter un résumé rédigé par l’auteur de cette étude sur cette page.

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